Fin d’une transition et nouveaux enjeux militairesEn Algérie, il est toujours difficile de comprendre et de décoder les changements opérés au sein du pouvoir, du fait que la communication stratégique interne restreinte aux décideurs est très différente de la communication réservée aux membres du gouvernement ou de l’information distillée parcimonieusement aux citoyens.
mardi 17 août 2004.
Les secrets d’alcôve demeurent une tradition profondément ancrée dans le haut commandement militaire, selon la formule consacrée « secret défense ». Alors qu’ailleurs, le remplacement d’un chef d’état-major est une procédure routinière qui n’intéresse pas les civils, la manière dont a été gérée la démission du général Lamari prouve que l’ANP demeure plus que jamais le cœur du pouvoir algérien, et l’objet d’enjeux de portée historique. La fin d’une transition
Aussi bien en Algérie que dans le monde, d’ex-chefs d’état-major sont devenus ambassadeurs ou ministres. Seule l’évolution de la situation politico-militaire dira si le retrait de Lamari est un adieu ou n’est peut-être qu’un au revoir. Outre le fait qu’il n’a pas souhaité la réélection de Bouteflika, il semble que Lamari se soit soumis à la demande d’une nouvelle trajectoire stratégique que s’apprête à prendre le haut commandement. Dans la lutte contre le terrorisme, Lamari avait géré l’ANP de manière brutale et dirigiste comme on gère une armée en tant de guerre. Elle a besoin aujourd’hui d’un autre type de commandement et d’une profonde réflexion avant de s’engager sur des axes de coopération internationale où la compétition militaire entre la France et les Etats-Unis éclate au grand jour, sur fond de pactes de défense, de ventes d’armes, d’implantations de bases militaires et de domination en Afrique. Les derniers ballets diplomatiques que le président gère avec les grandes puissances esquissent une sorte de résurgence du non-alignement, dont il a été un fer de lance dans la décennie 1970. La position géo-stratégique d’une Algérie pétrolière et gazière redevenue riche, stable et fréquentable intéresse au plus haut point les grandes puissances. A ce titre, le président Bouteflika veut s’affirmer comme le patron de l’armée et se positionner de manière décisive dans les acquisitions d’armement, les choix militaires stratégiques et les partenariats de défense déterminants pour l’avenir du pays, et sur lesquels il sera très difficile de revenir. Le pourra-t-il ? Tout dépendra de l’évolution prochaine de la matrice militaire, de la matrice politique, et de l’environnement international. Abdelaziz Bouteflika fait jouer la matrice
Dans la théorie des organisations, les structures matricielles impliquent une obéissance multiple à un arbitrage complexe entre :
L’organisation matricielle génère une maximisation des capacités d’ajustement et d’adaptation à une situation donnée en faisant jouer l’intégration de toutes les hiérarchies contre le principe limitatif de la hiérarchie unique. Dans ce type d’organisation matricielle, aucun général, chef d’état-major, de région ou d’une structure centrale, n’est soumis à une hiérarchie unique. Les processus décisionnels sont acquis au fil des grades par des pratiques de l’expérience humaine de commandement individuelle et collective. Selon des critères définis au préalable ou rendus implicites par la pratique, la vigilance et le savoir-faire militaire, l’ordre donné par une hiérarchie doit être approuvé par les autres hiérarchies. A chaque échelon disposant d’une responsabilité, chaque élément peut temporiser à l’exécution d’un ordre de sa hiérarchie directe, avant d’en informer et d’avoir la confirmation des autres hiérarchies. Une décision n’est jamais issue d’un seul responsable qui dirige un territoire ou une fonction, mais le résultat d’une coordination ou d’une confrontation entre deux ou plusieurs hiérarchies, selon la complexité du problème, des interfaces et des interdépendances. L’efficacité de toute l’organisation matricielle dépend de la compréhension et de l’acceptation des règles du jeu par les éléments qui la composent. Elle dépend aussi de l’efficacité de son système d’information, de renseignement et de surveillance des hommes, des structures, des moyens, de l’environnement national et international, d’où l’importance de la sécurité militaire qui joue un rôle pivot très actif dans les rouages et les liaisons matriciels. Cela explique que les généraux responsables du renseignement ont vu défiler quatre chefs d’état-major, des dizaines de chefs de région et des chamboulements de l’organigramme central sans bouger de leurs postes depuis quinze ans. L’implacable efficacité de la structure matricielle d’une armée permet d’éviter les coups d’Etat, les coups fourrés, les coups de folie ou tout acte de malveillance ou d’incompétence mettant en danger la sécurité des militaires, des civils, ou des armements et équipements militaires. L’ANP donne aux novices de l’extérieur une image de pyramide hiérarchique rigide, alors qu’elle fonctionne en réseau matriciel, souple et interfacé avec l’environnement civil et international en nouant des alliances qui ne durent que le temps de régler le problème qui leur a donné naissance. Lorsque la règle du jeu matriciel n’est pas respectée, des conflits d’autorité, de hiérarchie et des luttes de pouvoir se mettent en branle pour le remplacement d’un responsable défaillant, ou l’ajustement des responsabilités de l’organisation par rapport à un changement de l’environnement. Lorsque les luttes de pouvoir ont abouti, le remplacement est programmé de deux manières. Le changement par la crise, brutal par démission ou limogeage à effet immédiat. Le changement intégré progressif et étalé dans le temps, par démission ou limogeage différé et choix des critères de remplacement. C’est exactement le choix concerté qui vient d’être fait entre le président, chef suprême des forces armées, et le haut commandement pour aboutir à la démission du général Lamari. En prenant le contrôle de la matrice militaire, le président Bouteflika a finalement réussi à assouvir son désir de renouer avec son destin personnel, celui de prendre le pouvoir qui lui était promis dans la configuration où l’avait laissé son compagnon Houari Boumediène à sa mort en 1978, et que les décideurs militaires de l’époque lui avaient refusé en lui préférant un des leurs Chadli Bendjedid. Mais en concentrant trop de pouvoir, sans relais politiques représentatifs et sans une réelle opposition, le président va vite se retrouver isolé face aux grands desseins qu’il projette, et contraint de descendre de son piédestal pour perdre son temps à régler des problèmes sociaux du ressort d’un simple pouvoir communal. Il a tout intérêt à ressusciter la matrice politique multipartisane caractérisée actuellement par une profonde léthargie de toutes les institutions élues. L’Algérie de 2004 n’est pas celle de 1978. Les compétences locales et régionales attendent toujours d’être activées. Par Saâd Lounès, El Watan |
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