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Hammou Mohamed : « J’ai résisté farouchement à la torture »

 
La parution du livre de Paul Aussaresses (que je n’ai d’ailleurs pas lu), les débats qui l’ont suivi, l’entretien avec l’ex-ministre et général Marcel Bigeard paru dans le journal Liberté du 6/11/2003, la petite question : « Du côté algérien, on n’écrit pas (sur la torture évidemment) ; pourquoi ? » posée par l’animatrice de l’émission « Hiouar » de l’ENTV à la veille de la célébration à la fin octobre 2002 de l’anniversaire du 1er Novembre 1954 au colonel Yacef Saâdi m’ont incité plusieurs fois à répondre, en vain.
jeudi 19 août 2004.

Toutes ces tentatives, ces discussions ont été une thérapie, un traitement long et douloureux. A chacune de ces occasions, je dessoude une petite partie du couvercle de cette boîte noire concernant la douleur intacte enfouie au plus profond de mon âme. Je voulais, comme tous ceux qui l’ont subie, l’enterrer à jamais pour ne pas revivre ces atrocités.

Je le fais aujourd’hui non pas pour accuser ou m’apitoyer, mais pour témoigner pour l’histoire. Je le fais aussi au nom de tous ceux qui n’ont pu ou qui ne pourront plus le faire. Je le fais aujourd’hui, mais non sans grande difficulté, étant atteint de plusieurs maladies graves, dont l’insuffisance cardiaque et, surtout, l’atrophie corticale due sans doute aux violents coups reçus à la tête lors de ma détention. Je n’arrive pas à capter mes idées. La construction d’une phrase est souvent bloquée par un mot courant que je cherche en vain et qui devient une obsession qui envahit et trouble mon esprit. L’orthographe des mots les plus simples me fait recourir au dictionnaire. Il me semble qu’il n’y ait pas de coordination, de mixage ou plutôt il y a dysfonctionnement entre ma pensée et ma mémoire. Il y a des jours où ma mémoire est comme violée, et rien ne se lit ni ne s’imprime dessus.

Faute de pouvoir écrire un livre, je me contente de cette déclaration. Arrêté à Alger, à l’hôtel de la Lyre, le 15 septembre 1958, à 23h, par la brigade criminelle du commissaire Ben Hamou (un Français d’origine juive), mon interrogatoire n’a pris fin qu’au 23 décembre 1958 (soit 99 jours). Présenté ce jour-là au parquet d’Alger, je fus placé sous mandat de dépôt à la prison de Barberousse, où j’ai purgé une peine de trois mois de prison à laquelle j’étais condamné.

Oui 99 jours d’interrogatoire pour obtenir des charges correspondant à 90 jours de prison ferme, c’est ridicule ! De Barberousse, je fus transféré successivement aux camps de Beni Messous, Tefeschount, Bossuet et enfin Sidi Chami, d’où je fus libéré le 30 mars 1962, soit onze jours après le cessez-le-feu. Durant ces 99 jours d’interrogatoire, nous étions ballottés entre divers corps de sécurité : de la brigade criminelle de police au Commissariat central d’Alger et ses lieux de torture (sorte de hangar), du côté de Maison-Carrée, militaires zouaves au Palais Bruce de la Basse-Casbah, autres militaires et gardes mobiles à la villa des Oiseaux, au quartier Poirceau, caserne d’Orléans, gendarmes et autres au casino de la corniche, à la Pointe Pescade. Lors de chaque déplacement d’un endroit à un autre, on a été encagoulés pour ne pas se situer.

Durant la première décade de ma détention, soit pendant mon séjour au Commissariat central d’Alger, au Palais Bruce et les premiers jours vécus à la célèbre villa des Oiseaux, je n’étais alimenté ni en nourriture ni en eau. J’étais jeté à chaque fois comme un sac-poubelle, nuit et jour menotté et à moitié nu (chemise et pantalon, seuls habits que je portais, étaient déchirés), dans des cellules sombres, complètement nues, pas de literie, pas même une couverture, pas de sanitaires, pas d’autres objets que moi dans une cellule.

Il m’arrivait de me poser la question : « Comment un détenu dans ces conditions-là pourrait-il arriver à se suicider ? » Impossible. Même mes menottes avaient les bords arrondis pour m’éviter les blessures volontaires. A n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, les gardiens pénétraient dans la cellule pour me bastonner gratuitement. Je leur reconnais leur professionnalisme destructeur, leur connaissance des endroits et des coups qui font mal, par exemple des coups de talon aux reins, alors que j’étais étalé par terre ; c’est paralysant.

Quand on a commencé à m’alimenter, une dizaine de jours après mon arrestation, on me servait quelques restes d’aliments jetables des militaires dans une boîte de conserve de poisson rouillée et l’eau dans une boîte de conserve 4/4, elle aussi rouillée. Pas de cuillère, pas d’autres objets qui ne serviraient d’ailleurs à rien.

J’étais dans l’isolement total et le secret absolu. Au cours d’un interrogatoire verbal, assis face à l’un de mes questionneurs, énervé par mes réponses (parce qu’ils sont nerveux, enragés même), ce dernier se leva, me poussa vers le coin de la salle, pris avec ses deux mains le tabouret en bois sur lequel il était assis et se mit à donner de toutes ses forces des coups sur ma tête. Cette position dans le coin nous arrangeait tous les deux : lui, parce que tous ses coups atteignaient son objectif (ma tête), car celle-ci ne pouvait les esquiver, et moi, parce que j’étais bien appuyé, donc bien concentré pour encaisser les coups. Il frappait jusqu’à ce que le sang jaillisse de mon crâne défoncé. Je n’ai pas perdu connaissance bien qu’assommé quelque peu. Il a raconté à son collègue qu’il avait tué de la même façon un Marocain pendant le soulèvement des autochtones au Maroc ; un exploit. Je fus soigné sur place puisque le sang ne s’arrêtait pas et, en rentrant dans ma cellule, je m’aperçus que mes incisives supérieures étaient cassées suite aux coups et, en serrant les dents, pour ne pas mordre la langue.

Mais tout ça n’est pas de la torture. Recevoir des coups de la tête aux pieds et avec n’importe quoi, ce n’est pas de la torture ; crevé de faim, de soif, de froid, de sommeil, ce n’est pas de la torture ; voir la mort en face de soi, réelle, ce n’est pas de la torture ; bien sûr, ça sert à démolir, détruire, affaiblir le physique ; ça sert à abaisser le moral ; ça sert à réduire la résistance.

La torture, c’est lorsqu’on vous fait asseoir par terre, entièrement nu, les genoux pliés et passés entre les bras coudés, les poignets liés, pour permettre le passage d’un manche de pioche ou de pelle entre genoux et bras. On vous soulève à la hauteur voulue et on vous suspend par les extrémités dudit manche au plafond par un cordage. On vous attache deux fils électriques aux deux oreilles ; on vous place un bâillon sur la bouche pour étouffer vos cris ; on vous explique comment vous exprimez (lever le pied) quand vous êtes décidé à parler. Et la séance commence et peut durer deux heures environ. Pour amplifier la douleur, on arrose votre corps et, surtout, le visage avec un jet d’eau perçant que vous cherchez à fuir en retournant la tête dans tous les sens s’ajoutant aux secousses à la vitesse de pulsations électriques. Je ressentais comme si on voulait déloger ma tête avec un marteau piqueur placé sur ma nuque. Je soulève le pied comme indiqué pour un instant de répit mais s’étant aperçu que c’était pour ne rien dire, ils finirent par ne plus en tenir compte. A un certain moment, énervé par ma résistance et ma patience, ne pouvant contenir sa rage, l’un de ces monstres prit de ses deux mains un manche de pioche et se mit à donner de toute ses forces des coups sur la plante de mes pieds bien exposées en l’air à ce matraquage. Ces coups n’augmentaient pas la douleur qui était déjà à son comble, mais au contraire m’ont permis pendant un instant furtif de dominer intérieurement la situation, avec une sorte de séparation de l’esprit et du corps ; comme si ce corps meurtri pris dans les crocs de ces fauves n’était plus le mien ; je ne ressentais plus la douleur ; je les voyais sauvages, faibles et lâches devant mon impuissance, devant cette boule d’os et de chair inoffensives et sans voix que j’étais. Il y a aussi d’autres formes de torture où la bastonnade est entièrement exclue.

Entièrement nu, suspendu au plafond par une corde attachée aux extrémités d’un manche passant sous les genoux pliés entre les bras coudés comme déjà indiqué, on vous attache le fil électrique négatif à une jambe et le fil électrique positif (110 volts à l’époque) à l’extrémité d’une baguette en bois qu’on promène sur tout le corps y compris les partis les plus sensibles (appareil génital et cœur) ; chaque pulsation électrique est perçue comme un coup de bâton sur les testicules multiplié par la fréquence de ces pulsations, s’ajoutant à la douleur de l’électrocution. Lorsque la baguette arrive au niveau du cœur, on se sent vomir son corps sans pouvoir l’évacuer. De temps à autre, on jette sur moi un seau d’eau pour amplifier la douleur.

Devant ma détermination, ma résistance, j’étais torturé comme ça jusqu’à perdre connaissance et sans doute en présence de médecins (une torture propre telle que la conçoit le général Bigeard). Je me rappelle de la dernière qui devait être celle du médecin dire : « Arrête » avant de sombrer dans l’inconscience. Je profite au passage pour dire que le médecin tortionnaire, qui a dévié sa vocation, est répugnant et ne mérite aucune considération. Il n’est pas là pour soulager la douleur du supplicié, au contraire. Son rôle dans l’équipe de tortionnaires est de permettre de pousser la douleur jusqu’à l’extrême limite sans la dépasser pour ne pas perdre le détenu tant qu’on espère obtenir quelque chose de lui. Il scrute sur le visage du supplicié ce laps de temps où la douleur n’est plus perçue qui est souvent celui qui précède le coma ou la mort. Quelques heures ou quelques minutes plus tard, sans doute après être réanimé par injection ou autre procédé pratiqué par ledit médecin et que je me trouvais encore nu et étalé sur le sol, je ressentis la baguette électrique appliquée sur la plante de mon pied. Je ne peux décrire cette douleur horrible qui n’a pas été longue. Après trois petites questions, j’ai replongé dans les pommes jusqu’au lendemain.

Par ma résistance farouche, opposée lors de mes séances de torture, je fus classé comme élément dangereux. Ce qui m’a coûté la détention jusqu’au 30 mars 1962, soit onze jours après le cessez-le-feu. Je ne me vanterais pas d’avoir résisté, moi qui étais en bonne santé physique et avec un moral d’acier (je rentrais le jour même de mon arrestation de Kabylie d’où j’ai rechargé mes batteries), devant mon pauvre frère qui était déjà malade, démoralisé par la tuberculose qui le rongeait lors de notre arrestation ou devant ce cousin adolescent de 17 ans trop tendre pour affronter ces horreurs ou bien cet autre cousin adulte d’une trentaine d’années, apparemment bien portant et qui dès la première séance de torture a perdu la raison. Il est devenu carrément fou et en est mort quelques années plus tard. Ou bien encore un certain Laroussi décédé des suites de ses tortures à la villa des Oiseaux pendant que j’y étais. Des femmes et des hommes valeureux ont atteint un niveau de dégradation, de faiblesse où plus rien n’avait de valeur à leurs yeux et plus rien ne leur faisait plus peur. On a poussé par la torture des détenus à reconnaître à tort n’importe quoi et à dénoncer n’importe qui pourvu que le supplice s’achève même avec la fin de leur vie. Le général Bigeard veut effacer d’un revers de la main ces images terrifiantes qu’il ne peut plus revoir.

C’est pénible de les remémorer surtout quand on est parmi les principaux concepteurs et réalisateurs, responsables de ces actes. Je le suis, je l’accompagne dans sa peine, je le comprends et je le plains, surtout qu’il est dans un état de faiblesse et que moi, je suis moralement à l’aise sans remords ni regret. Quand il cite la sœur de Ben M’hidi en disant qu’il regardait si elle n’avait pas une arme cachée quelque part, il me fait penser à cet officier qui descendait devant moi les escaliers du palais Bruce lors de notre transfert vers la villa des Oiseaux qui cria à son collègue qui me tenait par la cagoule (un sac en jute) bien serré sur ma tête, mes poignets menottés derrière le dos : « Attention, celui-là est dangereux ! » Il descendait en regardant derrière lui vers moi alors qu’il conduisait mon frère dans le même état que moi. Il avait peur de moi, moi qui ne tenais pas sur mes jambes des suites de tortures subies précédemment et qui ne serais pas descendu les marches sans le soutien de son collègue. Non, en réalité, il n’a pas peur de moi mais de la réaction aux supplices qu’on m’a fait subir. Il a peur de ses actes tout court. Le châtiment du crime s’applique involontairement dans l’esprit du criminel tel que l’a si bien analysé Dostoïevski dans son livre Crime et châtiment. Il est intrinsèque.

Oui messieurs les généraux Bigeard, Schmitt, Aussaresses et autres officiers de l’armée coloniale française ! La torture est horrible ; elle n’a pas de comparaison, elle est indescriptible. Bien qu’il ne me soit jamais venu à l’idée de me suicider, il m’arrivait de souhaiter qu’on vienne me sortir de la cellule pour m’exécuter comme on l’a fait par exemple pour Belaïd Aït Ouhamou plutôt que pour une nouvelle séance de torture lorsque j’entendais des pas se diriger vers ma cellule.

Par Hammou Mohamed dit Rachid, El Watan