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La ligne rouge du débat sur l’évangélisation en Kabylie

 
Un insidieux débat a émergé ces temps-ci dans la presse algérienne à propos du fantasme récurrent sur l’évangélisation en Kabylie.
mercredi 25 août 2004.

Si l’argument est connu depuis toujours pour être l’un des épouvantails les plus efficaces pour éviter de résoudre la fracture nationale, c’est néanmoins dans sa forme nouvelle qu’il m’intrigue.

Ce débat, ces propos, je les redoutais, car tant que la fracture nationale était le fait d’un pouvoir aveugle, il y avait encore un espoir car ce dernier ne peut être éternel.
Il est à craindre que le basculement vers une idéologie menée par des intellectuels soit autrement plus difficile à freiner. Lorsque la force brutale laisse place momentanément à la parole de personnes qui manient le verbe et l’analyse pour en arriver aux mêmes conclusions, la situation est dangereuse. Ces appels au loup au motif qu’ils fustigent un désir d’évangélisation de la Kabylie sont aujourd’hui clairement étalés dans la presse à travers une polémique malsaine qui prend corps avec ceux qui camouflent leur esprit sectaire par une analyse historique et intellectuelle aux tournures bien rédigées et maîtrisées. C’est en cela qu’ils sont les plus pervers, car ils avancent masqués avec le semblant de sérieux et de respectabilité morale que ne suffit plus à apporter au débat le monde politique asphyxié ou discrédité.

J’aurais aimé que la construction intellectuelle soit présente avec force au moment où il fallait donner de la voix et de la plume pour dénoncer l’intolérable sort réservé à la culture berbérophone de notre pays. J’aurais aimé que ces personnes se manifestent avec autant de fougue lorsqu’il s’était agi de dénoncer l’intolérable, c’est-à-dire le reniement du droit élémentaire que confère un patrimoine culturel hérité, indiscutable et intangible.

Franchement ! A-t-on idée, en de pareils moments, déjà assez pénibles, de penser que la christianisation est le problème qui hante les jours de ces millions de compatriotes berbérophones qui souffrent doublement puisqu’ils ont à supporter les mêmes fléaux que l’ensemble de la communauté nationale et en plus subir l’humiliation de toujours, justifier leur culture et leur langue ? Est-ce qu’à l’heure actuelle nos compatriotes sont pris d’un mouvement irréversible de conversion au point qu’il faille en arriver à ce débat stupide ? Faire peur et heurter la corde sensible des masses est certainement le moyen le plus éculé pour en arriver à justifier une politique d’ostracisme et de violence à l’égard de ceux qui sont malmenés et méprisés au motif qu’ils osent prétendre à une différence, à un droit.

Après tout, même si cela avait une réalité, je serai personnellement tenté de dire, et alors ? Que m’importe la confession ou la couleur de peau de mon compatriote (c’est dire à quel point je ne me pose même pas la question de la différence linguistique). Mais le problème n’est même pas ce que j’en pense sur le fond, encore faut-il qu’il y ait une réalité suffisamment convaincante sur le terrain. Le débat n’a pas lieu d’être sur un fantasme, surtout dans un moment où il faut calmer les tensions et les amertumes à propos de la Kabylie.

Nous savons tous que la colère et la confrontation à un mur politique peuvent conduire des organisations ou des individus à utiliser des arguments qui ont pour objectif de blesser ou de fâcher le pouvoir qui leur fait face. Ici ou là, on entend effectivement des propos, et on constate des appels à tourner radicalement le dos à l’influence arabo-islamique.

En plus d’être très minoritaire, fallait-il encore donner à ces personnes les raisons de croire qu’ils ont toute leur place dans une nation qui ne les mépriserait pas et ne les rejetterait vers d’autres horizons. Ces horizons nouveaux, qu’ils y croient ou seraient-ils seulement l’expression d’un défi, l’important est de comprendre pourquoi on en est arrivé à cette situation.

Il est urgent de revenir à la seule réalité à laquelle notre pays doit faire face. Et cette réalité nous commande de commencer enfin à réfléchir sur la désastreuse attitude de vouloir décider de ce qui est bon ou mauvais pour nos compatriotes. Leur droit à faire vivre une culture et une langue, qui sont algériennes, ne peut et ne doit faire l’objet d’aucune contestation et d’aucun débat. Accusés hier d’être juifs, catholiques aujourd’hui, quand cessera-t-on de jouer avec cette dangereuse absurdité ?

Par Sid-Lakhdar Boumediène Enseignant, El Watan