Zighout Youcef et le 20 Août 1955A mesure que l’histoire de la guerre de Libération ouvre ses pages, et plus se précisent les contours du 20 août 1955, se révèlent ses objectifs et s’estompe le faux jour qui en voilait la visibilité pour offrir une meilleure lisibilité des événements en Algérie.
jeudi 26 août 2004.
D’abord ceux qui touchent à l’évolution politico-militaire de la Wilaya II et ensuite l’intégration de cette dernière dans le vaste processus révolutionnaire engagé 10 mois auparavant avec pour objectif cardinal : l’indépendance de l’Algérie. La présentation, souvent simpliste, des protagonistes et de leurs actes, l’exagération et l’hypertrophie des faits, de même que la quête « d’héroïcisme » absolu, animées par la volonté absurde de donner une dimension prophétique aux femmes et aux hommes qui peuplent l’histoire, ont fait de cette date, comme d’ailleurs de presque toutes les dates entre 1954 et 1962, une vérité granitique qu’il est devenu « dangereux » d’expertiser et encore moins d’interpréter, sous peine d’incrimination d’hérésie qui vous vaudrait les foudres, sinon l’excommunication prononcée par les sourcilleux concierges de la mémoire collective nationale. Dignitaires prébendés, cerbères soupçonneux d’une histoire asservie au présent et qui commence invariablement par la fin. Le nom de Zighout Youcef, l’initiateur, le concepteur, le stratège et le tacticien d’un plan, préalablement décidé par tout le conseil de la Wilaya II (1) lors d’une réunion qui s’est déroulée à Zamane (presqu’île d’El Qoll), est intimement lié au 20 août 1955. On le sangle souvent dans ce jour comme si son action se limitait dans le temps d’une opération. « Offensive » pour les uns comme si rien ne se passait auparavant dans le Nord constantinois. Insurrection généralisée, pour d’autres, comme si le 1er novembre 54 était insuffisamment convaincant quant à la résolution de ses auteurs d’atteindre leur objectif. « La révolution était déjà dans la rue », comme disait Larbi Ben M’hidi. Ces journées, du 20 au 26 août, sont souvent appelées « massacres de Skikda » comme si l’action du 20 août était sciemment et essentiellement destinée à ouvrir les bondes de la répression des forces colonialistes et d’augmenter l’épaisseur du martyrologe pour s’attirer les sympathies de la communauté internationale. Le 20 août 1955, opération politique et militaire d’envergure, demeure jusqu’à présent peu connu, mais aussi et surtout insuffisamment et mal analysé. Il ne se limite pas à la valeur d’un homme et l’action de ce même homme ne se limite pas à cette seule opération. C’est réduire la voilure de son apport que d’en baliser l’espace et le rayonnement. Courage et détermination
Assurément pas dans le but de nuire à l’image ou la grandeur de ces braves parmi les plus braves, mais par ignorance. Leurs auteurs croyaient même bien faire. Outre qu’il est né dans un milieu modeste, le 18 février 1921, à mi-chemin entre Constantine et El Harrouch, plus exactement à Condé Smendou, qui porte désormais son nom, on sait qu’il a tôt, comme les enfants de son âge à cette époque, fréquenté l’école coranique avant de s’engager, tout jeune, dans les Scouts musulmans algériens (SMA). Orphelin, il déserte les bancs de l’école communale avec le niveau de certificat d’études primaires (CEP). Militant du PPA-MTLD, il sera élu en 1947 aux élections locales. Il occupera le poste de vice-président du conseil municipal jusqu’en 1949. Audace et discrétion
A la répartition des responsabilités, il est désigné comme adjoint de Didouche Mourad à la tête de ce qui deviendra, après le Congrès de la Soummam (20 août 1956 à Ifri), la Wilaya II. C’est lui qui a mené les actions contre la caserne de gendarmerie de Condé Smendou en novembre 1954. Lorsque meurt Didouche Mourad, Zighout lui succède. Il avait alors 27 ans. De grandes difficultés apparurent dès la prise de fonctions du colonel Zighout. La première est que Didouche Mourad était un membre des six, lesquels, rappelle-t-on, ont décidé de la date, opéré et dirigé le déclenchement. Ils s’étaient donné rendez-vous pour une réunion d’évaluation pour le début du mois de janvier 1955. Le coordinateur était Mohamed Boudiaf. Ce dernier, au Caire, n’a pas pu vraisemblablement rejoindre l’Algérie et regrouper les chefs des cinq zones. De plus il semble que certains membres de la délégation extérieure, sans doute animés par des ambitions personnelles, se sont davantage occupés à se quereller plutôt que de trouver les filières nécessaires pour assurer l’approvisionnement en armes pour les combattants de l’intérieur. Didouche était, de par sa position, en possession de nombreuses informations qu’il n’avait pas forcément communiquées à son adjoint. Les contacts à Alger et dans les autres wilayas notamment étaient inconnus de son successeur. La révolution balbutiante n’avait pas encore installé les structures de renseignements, de liaisons et de communications, indispensables pour l’unité d’action et la concertation. Menée par une direction collégiale, elle n’avait pas un chef qui distribuait les ordres, le FLN n’était pas un parti qui planifiait, qui définissait dans le détail l’action politico-militaire, comme c’était le cas pour le Parti communiste vietnamien par exemple. Par ailleurs, le peu de documents que détenait Didouche au moment de sa mort étaient dans ses poches, les noms ou les adresses éventuelles avaient été détériorés, car le combat fatal au premier colonel de la Zone II s’est déroulé dans un oued. C’est une wilaya coupée de ses sœurs, dont a hérité Zighout. Il naviguait dans un brouillard épais et menaçant. La guerre n’avait que trois mois. Tout était à faire. D’abord, renforcer la politique de rupture d’avec l’administration coloniale. Assurer une vascularisation dense de l’ALN et du FLN au sein des populations, par la poursuite de la pénétration des villes, des douars, des mechtas. Une stratégie qui visait à impliquer l’ensemble des populations et les rassembler autour du front et de l’armée de libération. En d’autres termes, garantir la fiabilité du terrain d’action. « Assurer l’eau au poisson ». Les rares textes crédibles qui existent et qui donnent des indications biographiques font peu de descriptions du personnage qu’était Zighout. Jacques Duchemin, auteur de la trop superficielle Histoire du FLN(4), dit de cet homme au chapeau de brousse vissé sur la tête, « ce loup maigre et sec qu’était Zighout » était néanmoins « fort comme un bœuf, moustachu, bourru, père d’une petite fille qu’il adorait, il avait décidé de faire la guerre aux Français sans commettre pour autant des exactions. Il n’aimait pas tuer des civils ni achever des prisonniers. » Il aurait, toujours selon cet auteur, fait jurer à Lakhdar Ben Tobbal, alors son adjoint militaire, de veiller sur sa fille et de l’adopter s’il venait à disparaître. Présenté comme un combattant « chevaleresque » qui forçait le « respect » des ennemis qui ont eu à l’affronter, Zighout Youcef marquera toute une génération de combattants, tout comme il a donné à la Wilaya II un style de commandement tout à fait particulier. Il est utile, à ce propos, de rappeler que c’est la seule wilaya qui a échappé aux terribles purges qui ont gangrené les maquis à partir de la fin 1958. Le Pr Mahfoud Bennoune, officier de la Wilaya II, témoigne qu’il était « un homme réfléchi, intelligent, sérieux, profondément engagé pour la cause nationale, bien organisé et surtout d’une extrême modestie ». Ceux qui ont côtoyé cet officier, qu’ils décrivent comme un djoundi intrépide, attestent que bien qu’homme d’autorité, il prenait en considération l’opinion de ses collaborateurs et subordonnés et qu’il ne « se soustrayait à aucune tâche », pas même les plus ingrates, comme par exemple, écrit encore le défunt professeur Bennoune, prendre son tour de garde « la nuit, préférant l’aurore, l’heure la plus dangereuse en cas d’attaque »(5). Sa formation était celle d’un militant, avec une base solide, nous confiait, il y a peu, le colonel Boubnider, un de ses plus proches, sinon le plus proche de ses compagnons. Autodidacte
Selon le Pr Bennoune, l’action du 20 août poursuivait huit objectifs principaux exposés à l’occasion de la réunion préparatoire de Zamane. Il s’agissait de booster le moral du peuple par des actions d’envergure qui dépasseraient le harcèlement habituel des forces françaises. Puis prouver que des actions audacieuses sont possibles sur toute l’étendue du territoire national. Le choix du 20 août a été arrêté pour marquer la solidarité des Algériens avec le peuple marocain, cette date étant celle qui commémore la déportation du roi Mohammed V. Résistance
Cependant, avant la réunion de Zamane, Chihani Bachir, remplaçant à la tête de la Zone I (Aurès-Némenchas) de Mostepha Ben Boulaïd, arrêté le 18 février 1955 à la frontière tuniso-libyenne, avait demandé dans un message à Zighout d’intensifier les opérations dans le Nord constantinois pour desserrer l’étau qui étranglait les Aurès soumis au feu roulant incessant de l’armée française qui pensait ainsi étouffer dans l’œuf la révolution armée. « Zighout nous a informés de la demande de Chihani. En qualité de responsables, nous avons discuté des mesures nécessaires pour soulager nos frères des Aurès », témoigne le colonel Boubnider. « Plusieurs propositions avaient été faites, elles allaient des actions de sabotage aux attaques des trains qui approvisionnaient l’armée d’occupation. Nous avions abordé, durant quatre jours de réunion, toutes les éventualités, avant de décider des opérations et de la date du 20 août », relèvera encore Saout El Arab. Décision crâne, lorsqu’on songe que les effectifs de la Zone II n’excédait pas les 300 hommes en armes(7). Puis vint le jour J : samedi 20 août 1955. L’heure H : midi. En voilà les premières minutes décrites par le sinistre général Paul Aussaresses, alors en poste à Skikda(8).
Le 18/2 arriva et tira dans le tas sans faire de détails. Les youyous ne les impressionnèrent pas. Tous ceux qui se trouvèrent en face furent tués. Malheureusement, il y avait des femmes et des enfants... ». Il est difficile de savoir quel sens donner au mot « malheureusement » lorsqu’il sort de la plume d’un boucher de l’engeance d’Aussaresses qui allait ce jour-là à Skikda, donner la pleine mesure de sa réputation contre des populations désarmées, et ce, au nom de l’armée française, au nom de la République, au nom d’Anatole France et de la France. Il poursuit : « A midi, dans le centre de Philippeville, les coups de feu commencèrent à se faire entendre de tous les côtés. Les rebelles, des gens de la campagne sommairement armés, étaient encadrés par des hommes du FLN, mieux équipés. C’était impressionnant parce qu’ils avançaient au pas dans les rues, comme à la parade. » Du 20 au 26 août, c’est tout le Nord constantinois qui s’est embrasé comme si s’enflammait brutalement une mer de soufre. Le Pr Bennoune qui cite Robert Ageron auteur de L’insurrection du 20 août 1955 écrit qu’« une vingtaine de centres de colonisation et de centres urbains furent assaillis dont 14 dans le secteur militaire d’El Harrouch ». La répression sera terrible. Les officiers ordonneront « de procéder à des réactions vigoureuses » en vue du « rétablissement rapide et même brutal de l’ordre » qui « doit primer sur toute autre considération » et de « conduire avec rigueur les opérations ». Les chefs de l’armée française du Nord constantinois ne se feront pas prier et ne demanderont pas une répétition des ordres. « Tuer 10 000 ou 100 000 hommes importe peu pour le colonialisme qui tuait des Algériens depuis 1830 »(9), nous déclarait, le colonel Salah Boubnider. Un décompte morbide allait suivre ces événements parmi les plus sanglants de la guerre de libération. Bennoune parle de « querelle macabre ». Les officiels français annonceront 1273 morts, l’ALN relèvera 12 000, le MNA 15 000, Ch. Robert Ageron les estimera entre 2 000 et 3 000. Ben Tobbal cité par Bennoune indique pour sa part : « Le prix que nous avons payé était très lourd. Après le 20 août pas moins de 12 000 morts ont été inscrits sur nos registres avec le nom et l’adresse de chacun d’eux, car leur famille devait recevoir une allocation. C’est la raison pour laquelle nous avons insisté pour que le recensement soit exact »(10). « Nous avions un objectif, nous déclarait dans un interview pour El Watan le colonel Saout El Arab, il y avait un prix à payer que personne ne pouvait connaître par avance, cet objectif était de voir tomber le système colonial. Nous l’avons vu s’écrouler en juillet 1962. Qui peut évaluer le prix de ce jour ? C’était une révolution, nous avions fait de notre mieux pour épargner la vie du peuple algérien. Mais y avait-il une autre solution ? »(11) Par Boukhalfa Amazit, El Watan Notes :
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Divertissement
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