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D’anciens détenus témoignent : Promiscuité, prostitution, drogue...

 
Les conditions de détention se sont sensiblement améliorées après la visite des représentants de la Croix-Rouge dans les prisons algériennes (en 1998, ndlr)”, révèle M. R., privé de sa liberté de 1998 à 2001 pour avoir commis un homicide involontaire.
lundi 6 septembre 2004.

Il a passé la période de détention préventive dans la prison d’El-Harrach. Il a été transféré par la suite à celle de Blida, puis à celle de Ksar El-Boukhari avant de revenir, quelques mois avant sa libération, à Serkadji. “Nous étions à soixante dans une salle. Nous dormions par terre. Nous étions si proches les uns des autres qu’il était impossible de dormir autrement que sur le côté. Je ne me retournais que quand j’avais le bras et la hanche complètement endoloris.” Le nombre de détenus par salle n’a pas diminué, mais il y a eu gain d’espace par l’aménagement des lieux avec des lits superposés. “Aujourd’hui, les prisonniers ont même droit à la télévision.

Mais au-delà de l’aspect matériel, la vie dans le milieu carcéral n’a pas vraiment changé.” Notre interlocuteur parle de la relation dominant-dominé entre codétenus, de la loi du plus fort : “Si vous ne vous défendez pas, les autres exercent de l’ascendant sur vous. Les plus faibles sont asservis, leurs affaires et leur argent volés...” Quand une bagarre éclate entre deux ou plusieurs prisonniers, les agents de détention distribuent les sanctions sans distinction entre la victime et le bourreau. “Avant de nous jeter dans les cellules, les gardiens nous frappaient avec des fils de câble ou des bâtons.”

La hantise du SIDA
M. R. a été particulièrement traumatisé par le manque d’hygiène. Le passage chez le barbier s’avère une véritable épreuve. “Il utilise un seul rasoir pour dix personnes. Parfois plus. Tu le vois blesser celui qui te devance. Il trempe le rasoir dans un verre d’eau de Javel, puis il vous dit que c’est votre tour. J’ai longtemps vécu avec la hantise du sida.” Son expérience dans le couloir des détenus spéciaux est également à marquer au fer rouge : “Une fois, il y a eu grande affluence des écroués du droit commun. Il fallait transférer quelques dizaines dans le quartier des terroristes. Je suis resté chez eux environ un mois.”

Les activistes des groupes islamistes armés n’ont pas vraiment dérogé à leurs habitudes en prison. “Ils nous obligeaient à faire la prière, à lire régulièrement le Coran et à manger tous ensemble en nous mettant en cercle”, raconte le jeune homme.

Il confirme que les cadres supérieurs incarcérés jouissent d’un traitement de faveur. Ils n’étaient pas mêlés aux autres détenus : “Certains d’entre eux disposaient du téléphone portable pendant toute la journée. Ils avaient droit à des repas chauds en pleine nuit.” M. R. sort de prison après avoir purgé trois ans sur les cinq requis par le juge. Issu d’une famille relativement aisée, il n’a pas rencontré de difficultés à se réinsérer dans le quotidien d’un homme libre. “Il m’a fallu quand même six mois avant de pouvoir me réadapter à la liberté. Les premiers temps, je n’osais sortir de la maison pour n’avoir pas à supporter le regard des amis et des voisins.” K. O. était en proie aux mêmes appréhensions. Sur les conseils d’un codétenu, il a eu recours aux services d’un psychologue, six mois avant sa sortie de prison en 2002. “J’ai quitté Serkadji trois ans jour pour jour après y être entré”, raconte K. O. Quelque temps avant sa libération, lors d’un procès en appel, le juge avait prononcé une nouvelle sentence réduisant sa peine à trois ans avec sursis.

La prison est une tombe
“Il m’a conseillé de demander réparation. Mais à quoi bon ?” relate notre témoin. À ses yeux, nul dédommagement ne peut effacer de sa mémoire le séjour qu’il a passé derrière les barreaux. “El hebs, qbar edenia” (la prison est une tombe), philosophe-t-il. Écroué pour une sombre affaire de détournement, K. O. est entré à Serkadji comme on rentre dans un cimetière. Il y a rencontré des détenus restés à l’ombre pendant des décennies.

“Avant l’introduction de la télévision et des journaux, la majorité était coupée de la vie de dehors. Les nouveaux venus étaient harcelés de questions. Tout y passait, le prix de la baguette de pain, le foot, la politique...”, révèle notre interlocuteur. Souvent l’éloignement rompt les liens avec la famille. “Une fois, un détenu était surpris de recevoir sa fille qu’il na pas vue depuis sa naissance. Celle-ci est venue de Béchar afin de lui demander son consentement pour se marier”, confie K. O.

La double mutinerie (1994 et 2002), survenue à Serkadji, a par ailleurs lourdement sanctionné les prisonniers, privés de visite familiale pendant longtemps. Ils seront plus tard autorisés à voir leurs proches une fois toutes les trois semaines. Outre leur isolement, les détenus étaient réduits au dénuement le plus total. L’administration pénitentiaire a confisqué les ustensiles en fer (gamelles) susceptibles de servir d’armes en cas de nouvelles rébellions. Pour boire le café, les détenus devaient acheter des gobelets en carton et par conséquent disposer d’argent. Or, si jusqu’à maintenant, les mandats leur parviennent toujours avec du retard, les pensionnaires doivent être constamment sur leurs gardes pour ne pas se faire voler leur pécule.

En prison, les plus forts font la loi souvent avec la complicité de gardiens. Quelquefois les gardiens sont impliqués directement dans divers trafics. Il est en ainsi de la prostitution. Selon K. O., il arrive souvent que des prisonniers louent les services d’un “professionnel” que les surveillants transportent de salle en salle à la demande.

La vente de stupéfiants est une autre facette de ce commerce sordide. À la prison de Berrouaghia, un détenu, récemment transféré du pénitencier de Blida, révèle avoir été victime de cette mesure pour avoir constaté un trafic de kif impliquant un infirmier et un prisonnier notoire. “On m’a mis ici alors que je dois être opéré dans un mois pour une luxation de la hanche”, confie-t-il. Sur la brutalité des matons fuse un témoignage. À la question de savoir pourquoi il est borgne, un autre détenu de Berrouaghia affirme avoir reçu un coup de pied à la figure quand il était à Serkadji !

Trois centres pénitentiaires pour 650 mineurs
Près de cinquante mineurs entre 13 et 18 ans transitent par la prison d’El-Harrach, dans l’attente de leur jugement. Karim, 17 ans, vient d’être condamné à cinq ans de détention pour un homicide involontaire. Aussitôt après le procès, il a été conduit au centre de rééducation pour mineurs de Sétif. Mais après un bref séjour, il est revenu à la prison. “Là-bas, c’était pas bien et j’étais loin de ma famille”, confie-t-il. Contrainte de le “recueillir”, la direction de la prison sait que sa place n’est plus ici. “Le quartier est limité aux prévenus”, soutient un jeune prévôts. Dans la cour grouillante, quelques-uns des adolescents jouent au ballon.

Pour sa part, Karim s’est réfugié dans un petit atelier d’artisanat. Assis à une table, il sculpte une embarcation dans un morceau de bois. Grâce à son talent d’ébéniste, il vient d’obtenir un prix de l’Unesco. Le trophée orne une étagère. Le garçon a également mis à profit son séjour pour reprendre sa scolarité. “Je compte bien passer le BEF”, jure-t-il. Son compagnon appréhendé pour le vol d’un portable fait la même promesse.

Actuellement, la promiscuité ayant cours chez les adultes compromet ce genre d’ambitions. Pour cause, Sétif, Saïda et Biskra sont les trois seules villes du pays disposant de centres de rééducation pour une population pénale évaluée à 650 mineurs. Celui de Tidjelabine s’est effondré suite au tremblement de terre du 21 mai dernier. En attendant, des initiatives sont prises pour adoucir la détention des mineurs. Onze adolescents, enfermés au centre de Sétif, viennent de bénéficier d’un séjour de deux semaines dans le camp des scouts à Sidi Fredj.

Par S. Hammadi & S. Lokmane, Liberté