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La réforme bancaire vue par Abderezak El Para

 
Qu’est-ce qui a changé durant les cinq dernières années en Algérie et qu’est-ce qui n’a pas changé ? C’est la question fétiche des confrères étrangers qui arrivent en masse. Réponses.
jeudi 11 mars 2004.

C’est la saison du rush de la presse internationale à Alger. Conséquence futile, il me faut souvent décliner, au nom de la solidarité de la confrérie et sur le mode oral, un rôle prétendu « d’observateur avisé de la vie nationale ». Amusant de surprendre l’image de son pays dans les questions de ceux qui le vivent de loin.

Cela bouge moins vite que la réalité algérienne. « Et les généraux, vous pensez qu’ils sont vraiment opposés à la candidature de Bouteflika ? » Passons à autre chose. « Pouvez-vous me dire qu’est-ce qui a changé et qu’est-ce qui n’a pas changé durant le mandat du président Bouteflika ? » Voilà qui donne plus envie de s’étendre.

En bon Algérien, irrédentiste et impatient, la tentation est de tout de suite faire la liste de ce qui n’a pas changé. Cela va plus vite, même si la liste est plus longue. Et puis non. Tout n’est pas pareil à 1999. Il y a des trémies un peu partout à Alger, plus d’un million et demi d’Algériens ont un téléphone mobile et les Chinois finissent des dizaines de milliers de logements construits en un long clin d’oeil. Il y a même deux entraîneurs français sur le banc des deux clubs de football les plus explosifs - parce que les plus vieux - le Mouloudia d’Alger et le CS Constantine. C’est dire si le pays est bien plus fréquentable qu’avant. Il y a même les premières rançons du changement qui s’annoncent. Ainsi, il paraîtrait que le prix de la pomme de terre a flambé, notamment parce qu’elle a été exportée en grande quantité. C’est le « fruit » du nouvel élan de l’agriculture algérienne.

A la rubrique du changement, il y a aussi le fait que l’Algérie dépasse de beaucoup son quota de production de l’Opep, alors qu’elle n’arrivait pas à le produire il y a dix ans. Et encore la trêve dans la guerre scolaire qui fait que les contenus pédagogiques de l’école publique se modernisent alors que le boom des écoles privées se poursuit. Rien à dire, il y a du nouveau sous Bouteflika.

Mais parlons plutôt de ce qui n’a pas bougé. Pas sur le front des libertés politiques, le bilan est à ciel ouvert et même les journalistes étrangers préfèrent aller à l’essentiel. Quoi dans les grandes promesses de 1999 ? Le métro et l’aérogare d’Alger sont toujours en chantier, la route Alger - Oran, que j’ai arpentée hier encore, passe toujours devant les mairies d’El-Attaf, Oued Fodda et Oued Rhiou pour ne citer qu’elles, les familles de disparus sont toujours sans nouvelles de leurs parents enlevés par les forces de sécurité, la frontière marocaine est toujours fermée, les Algériens se font toujours jeter par-dessus bord des bateaux qu’ils prennent clandestinement pour fuir le chômage... Tout cela reste tout de même bien impersonnel pour faire des papiers croustillants sur le paysage algérien d’avant-bataille.

Les journalistes - un peu plus les étrangers - aiment les histoires vraies pour illustrer le propos. Alors, je raconte, vite fait, ma petite histoire légère pour résumer le fin mot de ce qui n’a pas bougé durant les cinq années de Bouteflika. Elle est authentique. Au mois d’avril 2003, un journal suisse de Fribourg me demande par courrier internet si je peux suivre pour lui l’affaire des otages du Sahara. Cela tombait à pic, je m’intéressais déjà à cette énigme pour le Quotidien d’Oran. Quatre mois plus tard, c’est le dénouement. Chacun doit alors toucher son argent. Abderezak El Para les 5 millions d’euros de la rançon, et moi - à chacun son métier - les 600 francs suisses de mes deux piges. Le virement de Fribourg vers mon compte devises BDL s’effectue le 15 août 2003.

Deux mois plus tard, la Direction Etranger (DE) de la BDL prévient mon agence à Zeralda que le virement est arrivé. Il ne faut surtout pas chercher à savoir ce qui s’est passé durant ces deux mois. Le fait est que la DE de la BDL veut s’informer dans le cadre de quelle activité cette somme a été versée. Echange de courrier explicatif... Attente. Il s’avère que le règlement n’est pas le même selon la nature du virement. Dans mon cas, j’apprends qu’il est reversé totalement en dinars. Il faut rédiger une demande de conversion en dinars. Un mois plus tard, il ne se passe toujours rien.

Le règlement a, paraît-il, encore bougé. Le virement pour payer une pige de journaliste tombe sous le coup des 50-50. Moitié versée en devises moitié en dinars. Tant mieux. Simple inconvénient, deux semaines plus tard les francs suisses ne sont pas encore disponibles à la caisse de l’agence de Zeralda. Explication : il faut une demande de fonds pour les monnaies peu fréquentes. Du coup, les dinars aussi ne peuvent pas être versés.

Sept mois après, le virement de Fribourg à Zeralda n’est toujours pas arrivé à son destinataire. Que s’est-il passé pendant ce temps avec l’argent de Abderezak El Para ? Ce sont les militaires algériens eux-mêmes qui l’affirment : il a servi à acheter des quantités terrifiantes d’armes de guerre au nord du Mali. Un convoi de cet armement a été intercepté du côté d’In Salah alors qu’il remontait vers le nord, mais tous s’accordent à penser que d’autres cargaisons sont arrivées dans le Tell. On soupçonne même que ces armes ont été utilisées dans les dernières embuscades en Kabylie.

Il n’y a pas photo. L’argent circule bien plus vite lorsqu’il est confié au terrorisme résiduel du GSPC qu’au secteur public bancaire algérien d’avant la réforme qui n’arrive pas. C’est aussi un peu le bilan des cinq années de Bouteflika. Tout en contraste. Le terrorisme a reculé mais il est « bien armé » aux portes d’Alger. Des banques privées naissent toutes les semaines mais si l’on veut échapper à leurs tarifs de rapatriement scandaleux, on tombe dans les délais interstellaires du bon vieux secteur public. Comme aux pires années du monopole. La vraie réforme marche en dehors des institutions. Ainsi change le pays. Je repasse à mon agence dimanche à l’ouverture...

El-Kadi Ihsane, Le Quotidien d’Oran