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Algérie des décadences

 
« Ô ! Vous qui croyez ! Ayez crainte d’une peine qui n’affligera pas uniquement ceux d’entre vous qui ont fauté ». Coran
jeudi 16 septembre 2004.

Certains parmi nos relations nous invitent à persévérer dans l’écriture dans les domaines qui nous intéressent soit l’économie et la finance, la religion et l’histoire. Mais franchement depuis l’incarcération de Mohamed Benchicou l’inspiration s’en est allée avec lui en prison. En pensant à lui, je me dis qu’il est plus libre dans son 9 m2 que moi avec 32 millions d’Algériens dans notre 2 400 000 km2. Soit la plus grande prison du monde à ciel ouvert.

Qu’écrire, pourquoi et pour qui ? J’ai voulu répondre aux sollicitations des uns et des autres en rédigeant un article que j’ai intitulé « Eléments théoriques pour une compréhension pratique de l’économie algérienne » dans lequel j’ai tenté de faire comprendre notre économie en compulsant les théories qui la fondent : l’économie de l’offre, l’économie de marché, la réduction des dépenses publiques et le refus des politiques macroéconomiques, le monétarisme et la théorie libérale, etc.

En fait, parler de notre économie comme une économie mixte où le secteur public coexiste avec le secteur privé. En doutant et en renvoyant à plus tard la publication de tels articles, j’ai préféré parler de Benchicou en m’autorisant en tant que citoyen d’interpeller le président de la République par une question que vous devinerez en filigrane. Il est clair que nous ne pensons pas que le président soit derrière l’emprisonnement de Benchicou. Mais il est tout aussi clair qu’il a laissé l’injustice se commettre sous son règne dont il est comptable devant Dieu, sa conscience et les hommes.

Dans un Etat de droit, le droit enseigné à l’université et dans les grandes écoles, il est clairement établi l’engagement des uns et des autres au respect des lois de la République. Parmi ces lois, la plus importante est et demeure la Constitution. Le garant de son respect se trouve être le président. Dans notre Constitution, comme dans celle des autres, des principes universels sont codifiés. Parmi eux, il se trouve un principe de droit pénal qui dit qu’il n’y a pas de crime (donc de peine) sans texte. C’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de contravention, de délit et de crime sans un texte de loi qui vient les prévenir et les punir, noir sur blanc. Etant signalé pour les profanes que le droit pénal réprime les contraventions, les délits et les crimes. La différence tient à la durée de la peine : une année à trois ans pour la contravention, trois à cinq ans pour le délit et plus de cinq ans et jusqu’à la perpétuité ou la condamnation à mort pour le crime. Nous n’allons pas plus en détails. La corporation des avocats qui a eu à défendre Benchicou a unanimement constaté le fait : aucun texte général ou spécial n’a prévu la contravention, le délit ou le crime de transport de bons de caisse. Et donc il n’y a aucune peine prévue.

Les magistrats parmi nos amis, dans leur for intérieur et en aparté, nous l’ont avoué, là où nous les avons rencontré durant cet été. La question incidente qui s’impose d’elle-même est de savoir pourquoi donc et comment Benchicou a été condamné ? Les magistrats des deux instances qui l’ont condamné ne peuvent pas ignorer ce que nous avons appris ensemble sur les bancs des écoles et de l’université préparant aux fonctions administratives et judiciaires : pas de peine sans texte. Alors de grâce, si nous sommes incapables de respecter nos propres textes, qui organisent nos libertés en société, pourquoi alors souffrir tant d’années pour venir s’essayer à servir l’Etat dont on nous a dit que c’était là la mission la plus noble. Ailleurs, on nous a appris à servir (l’Etat) sans s’asservir (au pouvoir). En combinant ces principes auxquels toute une vie nous avons cru, nous ne pouvons qu’être malades, tristes et honteux de vivre parmi des hommes incapables de respect pour l’écrit positif sacré.

Rappelons-nous ce que Sarkozy a dit à notre ministre des Finances lors de sa dernière visite à Alger : « J’espère que vous tiendrez parole. » Voilà un ministre d’une République qui croit dur comme fer que « l’Administration ne parle pas, elle écrit », venir espérer à haute voix intelligible, entendu à la télé de mon pays, le respect de la parole donnée. Quand la Constitution n’est pas respectée par ceux que la charge publique y implique que faut-il retenir d’un tel camouflet diplomatique que la censure n’a pas vu ? N’y a-t-il pas parmi l’entourage du président qui le conseille, en y croyant sincèrement, que les 85 % de sa réélection sont la réponse largement suffisante au livre de Benchicou : Bouteflika une imposture algérienne. Benchicou a appris à ses dépens qu’en Algérie on ne tire pas impunément sur un président. Le peuple ne le permet pas. Benchicou a forcé le trait jusqu’à casser son crayon, le peuple a défendu son président en votant massivement en sa faveur.

Abdelaziz Bouteflika se serait suffi de la réponse du berger à la bergère sans s’impliquer en laissant condamner Benchicou sans motif suffisant dans la république qu’il dirige, dans l’Etat qu’il préside. Je ne veux pas rappeler les vices de procédure ayant entaché son arrestation, le chevauchement de compétences entre les Douanes nationales et la Sûreté nationale qui auraient suffi à classer l’incident sans suite. Avec un avocat débutant, Benchicou se serait sorti d’affaire dans un Etat de droit. Voilà la vérité Monsieur le président. Votre intervention pour rétablir un citoyen nommé Benchicou dans son bon droit vous vaudra, à n’en point douter Monsieur le Président, beaucoup de respect de vos concitoyens y compris parmi vos adversaires politiques. Je vous jure que si vous aviez fait montre de mansuétude à son égard, autant qu’il se soit acharné sur vous, vous l’auriez récolté en faveur de votre projet d’un Etat de droit. N’est-ce pas vous Monsieur qui aviez parlé de « tchoukir » dans ce pays. Nous étions suspendus à vos lèvres, vous parliez pour nous autres exclus du système mafieux qui vous a condamné à l’exil. En ce temps, vos discours nous les buvions chaque soir en croyant que vous alliez être le président de la deuxième République algérienne qui n’aura plus besoin de certifier qu’elle est démocratique et populaire. Vos discours étaient notre réconciliation avec notre Etat et notre patrie. Hélas, il ne s’est pas trouvé un homme, parmi ceux que vous payez, pour vous conseiller de marquer de l’indifférence, rien que de l’indifférence à l’endroit de Benchicou. 85 % des Algériens lui ont répondu en votre nom, à votre place et sous votre responsabilité de ne pas les décevoir. Relisez sa chronique au lendemain de votre réélection où il s’amende de s’être trompé, pour ceux qui savent lire les chroniques des grandes plumes de sa dimension.

L’Algérie n’en compte pas beaucoup, Monsieur le Président. Libérez-le et vous commettrez un acte d’un grand président capable de pardonner à ceux qui l’ont offensé. Vous l’avez bien fait pour moi en m’autorisant à partir étudier en France. Quand vous êtes venu en juin 2000, je suis venu à mon tour, comme votre citoyen, vous applaudir à l’Assemblée française. Sachez que la responsable qui m’a remis le carton de M. Fornier n’a pas cru s’interdire de penser que je ne viendrais, peut-être, pas. Et moi je lui ai répondu : « C’est mon président, j’irai. » Voyez-vous, je me suis fait ramasser par les services compétents pour la première fois de ma vie, à cause de ma lettre publiée par Le Matin le 26 mai 1999 sous le titre : les belles dents de Bouteflika. Vous ne m’aviez pas puni et je suis venu, tout fier, vous applaudir à l’Assemblée nationale française. Ce faisant, j’ai voulu marquer la déférence que l’on peut porter à un homme qui se trouve être en même temps le président. Dans notre esprit, point de confusion possible. Et je compte parmi les 15 % qui n’ont pas voté pour vous. Vous resterez quand même mon président.

Devant Allah, notre Justicier, je vous implore d’avoir la seule mesure possible à l’endroit de Benchicou : libérez-le, rendez-le à sa famille élargie, et rendez-lui son journal, notre journal, le gagne-pain de centaines d’Algériens qui se souviendront à jamais combien est noir ce pain. Vous avez toute l’autorité pour le blanchir. Vous gagnerez en grandeur dans nos cœurs. Que Dieu remplisse votre cœur de clairvoyance. Et les avocats débutants voudront s’affirmer davantage au bénéfice de la profession, que dis-je, de ce métier si exaltant, dont nul ne peut se passer, un jour ou l’autre ; même près du Seigneur, nous aurons besoin d’intercesseurs.

Par Benahmed Sadek Berkane, El Watan