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Patriotisme et religion au cœur de Washington DC

 
Washington DC. DC pour District of Columbia, capitale fédérale des Etats-Unis d’Amérique. La ville renferme un grand nombre des caractéristiques inhérentes à ce vaste pays.
mercredi 6 octobre 2004.

Dans une très large mesure, elle est « La » ville politique par excellence. Tous les départements (ministères) y sont concentrés. Toutes les ambassades y ont leur siège. Le cœur palpitant du fédéralisme américain y repose.

Au cœur du fédéralisme américain
Puissant mais circonscrit, influent mais discret, structuré mais flexible sont quelques-unes des caractéristiques propres au fédéralisme américain. Ce dernier, relève Jeremy Mayer, est le résultat d’un compromis constitué d’un consentement mutuel (gouvernement fédéral et Etats de l’Union), d’un contrat (la Constitution très difficilement modifiable) et de l’acceptation définitive de l’autonomie et de l’inégalité (entre les Etats). Il en résulte un gouvernement fédéral ayant très peu d’influence sur les Etats qui possèdent leur Parlement à deux chambres, leur président (gouverneur), leur justice (cour de district) et leurs forces de l’ordre. Si peu d’influence qu’il n’est pas rare que des tensions diplomatiques surgissent entre les Etats-Unis et un autre Etat. Citons, à titre d’exemple, la glaciation des relations américano-mexicaines à la suite de l’exécution d’un Hispanique dans un Etat appliquant la peine de mort. Le président mexicain avait, en personne, sollicité l’intervention de son homologue américain. Ce dernier n’a pas pu répondre à la sollicitation en raison de l’impossible ingérence de la capitale fédérale dans les affaires des Etats. Ce même principe se répercute dans le domaine de la sécurité qui a souffert du manque de coordination entre Washington DC et les Etats.

Le cas des informations relatives aux pirates du 11 septembre non retransmises au niveau du gouvernement fédéral constitue l’exemple le plus frappant du caractère inefficace de la décentralisation des services de sécurité. Autre inconvénient, structurel celui-là, le système fédéral américain consacre et perpétue l’inégalité des Etats. Rappelons, par exemple, que chaque Etat est représenté par deux sénateurs au Sénat des Etats-Unis mais que le nombre de ses représentants au Congrès est proportionnel à sa population. Sachant que le collège de grands électeurs qui élit le chef de l’Etat dépend de cette représentation, le poids de chaque Etat lors de cette élection est lui aussi inégal. D’un autre côté, soulignera Jeremy Mayer, l’autonomie dont bénéficient les Etats constitue la garantie suprême et radicale contre toute velléité dictatoriale du Président.

« Les Etats, dit-il, ont non seulement la capacité légale de résister mais les moyens pratiques de le faire, d’autant que ce système favorise la proximité et la démocratie participative. » En d’autres termes, les électeurs se sentent plus proches du député et du gouverneur de leur Etat que du Congrès si lointain. Signalons toutefois que ces arguments n’ont de sens que lorsqu’on ne parle pas d’électeurs. Or, si 80% des citoyens en âge de voter sont effectivement inscrits sur les listes électorales, 30% d’entre eux seulement votent. Le taux de participation au sein des minorités ethniques est encore plus bas.

Religion et patriotisme
Dans une certaine mesure, Washington DC est un échantillon des Etats-Unis d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain. Le tout est enrobé dans deux valeurs fondamentales, palpables à chaque coin de rue : la religion et le patriotisme. Les avenues qui entourent la Maison-Blanche (centre du district) se déplient dans la réalité aussi clairement que sur une carte, la ville ayant été imaginée, élaborée et construite selon un schéma bien précis. Les centres religieux se multiplient dans la discrétion ou à travers des bâtisses dont l’architecture suscite une admiration que partagent les areligieux. Eglises (baptistes, afro-américaines...) et dans une moindre mesure synagogues et centres islamiques sont perceptibles. Vendredi 10 septembre. Le week-end approche mais il n’est pas encore là. A 13h30 pourtant, le centre islamique de Washington est plein à craquer. L’islam y est véritablement représenté dans sa diversité. Les fidèles asiatiques sont, comme dans le monde musulman, majoritaires.

Le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne sont présents, loin des schémas caricaturaux des cheikhs vieillissants et bedonnants. Aux abords de l’édifice solennel mais sobre, la sécurité est présente mais discrète, appuyée par des voitures de police stationnées dans les rues avoisinantes. Depuis les attentats de 2001, la police est omniprésente, multipliant les contrôles que les Américains approuvent spontanément ou ont appris à accepter. En raison des menaces et autres réactions d’hostilité observées depuis les attentats, les centres islamiques bénéficient d’une protection plus accentuée. De plus, la proximité des ambassades et la présence de diplomates en ce jour de prière constituent des raisons supplémentaires de veiller à la sécurité.

A Washington DC, la référence au passé est liée au poids quotidien de l’histoire. Avenues, monuments et autres places publiques sont autant d’hommages rendus à l’histoire somme toute récente de ce pays. De George Washington, à Konrad Eisenhower, en passant par Abraham Lincoln, Thomas Jefferson ou John F. Kennedy, la ville est ponctuée de références aux héros américains. Le dôme du Capitole est orné de peintures magistrales illustrant des périodes historiques. Or, plus des deux tiers de ces peintures représentent soit une scène religieuse (prière...) soit une scène de guerre (combat, reddition...). Les références historiques ne sont généralement pas dénuées de considérations politiques. Citons pour illustrer ce propos le mémorial de Corée et celui du Vietnam situés au cœur du district. Le premier est illustré par 19 soldats américains, lourdement armés, avançant péniblement sur le front, regardant (pour certains) en arrière en guettant une attaque ennemie. Le courage et la bravoure de ces soldats engagés dans une guerre visant la protection de la liberté transparaît sur chaque visage, à travers chaque trait. Le message est limpide. Pour symboliser la guerre du Vietnam, les autorités ont opté pour un autre schéma. Trois soldats debout sur leur stèle, les poings fermés et le regard vague. Sans risque de se tromper, on reconnaîtra un soldat blanc, un afro-américain et un hispanique. Ces trois soldats symbolisent l’Amérique combattante dans sa diversité. Or, contrairement au cas coréen, le combat de ces soldats a été mené pour de mauvaises raisons, perdu dans la débâcle d’un conflit asymétrique, pleuré dans le sillage des milliers de morts et, enfin, honni par la majorité des Américains. La « mauvaise guerre » est donc personnifiée par une Amérique aux multiples visages tandis que la « bonne guerre », celle que l’on mène pour de bonnes raisons et que l’on gagne est menée par une Amérique blanche... Dépolitisant l’œuvre, certains diront que les années 70 étaient plus propices à l’expression de la diversité raciale aux Etats-Unis.

Mais alors, où est le soldat natif-américain (Indien) ? D’autres verront dans ces trois statues une façon de diluer la responsabilité d’un échec qui reste ancré comme un traumatisme psychologique. En témoigne le nombre d’Américains se recueillant devant ce long mur sombre, sur lequel sont gravés, l’un après l’autre, les noms de plus d’un demi-million de soldats tombés dans la jungle vietnamienne. Le silence qui règne autour de ce mur, les larmes de ce couple d’une cinquantaine d’années, ces fleurs posées à côté d’un nom, sont autant de témoignages muets d’une douleur toujours présente. Dans un pays qui a fait de l’individualisme un principe fondateur quasi sacré, cette communion par définition collective autour des héros nationaux est l’un des nombreux paradoxes que recèlent les Etats-Unis. Les sociologues expliquent ce phénomène par le fait que le héros, un individu, symbolise la possibilité de réussir par soi-même pour le bien de tous. Inversant la logique socialiste (le bien de l’individu passe par le bien-être de la communauté), ce principe a manifestement fait ses preuves et continue de le faire dans un consensus quasi parfait. Andrew Cornegi dont le nom orne un très grand nombre d’édifices culturels (au sens large du terme) est une figure célèbre.

L’individualisme sacralisé
Cette continuité est d’autant plus préservée qu’elle s’enracine dans l’histoire. Celle des premiers pionniers, partis à l’aventure au-delà des océans, à la recherche de la liberté et de la richesse impossibles en Europe. Sur le Vieux Continent, en effet, la naissance déterminait dans une large mesure le destin terrestre de l’individu et l’omniprésente Eglise dictait ses lois pour garantir le salut des sujets. Ces immigrants ont donc œuvré à montrer que ces règles codifiant la vie et la mort n’étaient pas une fatalité. Ainsi développèrent-ils les principes selon lesquels le salut était possible loin de Rome et que le travail individuel et volontaire prenait le dessus sur la naissance non choisie. Résultat, le protestantisme est devenu prédominant et les immigrants changèrent de classe économique au bout de la seconde génération. Le goût du risque et la foi, sans doute exagérée en le travail individuel, ont fini par payer. Ce ne fut toutefois pas sans en payer le prix. En effet, 20% de ceux qui ont quitté le Vieux Continent pour un aller sans retour n’ont jamais atteint la côte est. Pis, 90% des natifs américains (habitants originels du continent ou Indiens) ont disparu. Mais c’est déjà une autre histoire, l’objet d’un prochain article. Cela dit, que l’on ne s’y trompe pas. Les héros que la majorité des citoyens de ce pays portent très haut dans leur estime sont des hommes blancs et chrétiens. Ce besoin d’appartenance et d’identification à une valeur ou à un personnage permettent de tracer les lignes distinctives d’une identité culturelle pour le moins difficile à définir.

De la « culture américaine »
« Il n’existe pas de culture américaine. » Propos provocateurs et anti-américains ? Non, simple constat dressé par un sociologue américain expliquant que cette absence de culture fait référence à la définition anthropologique du terme (valeurs spécifiques, traditions propres, transmises d’une génération à l’autre pendant des centaines d’années pour former une civilisation ou du moins l’une de ses parties). En revanche, il existe un modèle américain qu’il est très difficile de comparer avec un autre modèle social. Interrogés sur le pays qui leur ressemble le plus, les Américains répondent en majorité le Canada. Les Canadiens n’auraient certainement pas la même réponse, affirment certains sociologues américains pour lesquels les voisins du Nord sont profondément Européens et culturellement très proches de leurs ancêtres. Cette proximité ressort dans leurs traditions, leur définition identitaire et leurs références symboliques.

A l’inverse, l’indépendance des Etats-Unis a formalisé une coupure déjà bien entamée sur le terrain. La société américaine n’est pas comparable aux sociétés européennes homogènes pas plus qu’elle ne ressemble aux sociétés multiethniques. Les Etats-Unis, ce sont aujourd’hui 12% d’Afro-Américains, 13% d’Hispaniques, 4% d’Asiatiques et 1% de natifs américains. La tendance démographique est à la hausse pour la seconde et la troisième catégorie sociale et à la baisse pour la première et la quatrième. Concernant la minorité asiatique, elle symbolise depuis quelques années la réussite économique et de la promotion sociale. Ainsi 30% de l’hôtellerie est-elle tenue par des Asiatiques. Mais s’agit-il réellement de melting-pot, synonyme de brassage naturel inter-ethnique bravant les frontières des races et des religions ou de communautarisme, signifiant la coexistence de minorités plus ou moins fortes, juxtaposées les unes à côté des autres (parfois les unes au-dessus des autres) ? Difficile de répondre à cette question de façon globale. Washington n’est pas Cincinnati et la réalité se conjugue plus souvent au pluriel qu’au singulier. Les défenseurs de l’existence du melting-pot ne manquent pas d’arguments. Ils avancent par exemple le nombre important de mariages mixtes entre Afro-Américains et Blancs (10%) et ceux plus nombreux contractés avec les Hispaniques et les Asiatiques, à savoir 33%. Ils citent également en exemple la promotion professionnelle de certaines personnalités médiatiques (dans le domaine artistiques et sportif) et politiques (l’administration Bush comprend de hauts responsables afro-américains).Cela dit, les larges avenues de Washington DC et ses jardins aux arbres accueillants cachent mal le spectacle moins agréable des sans-abri faisant des bancs publics un lit de fortune. Ils cachent tout aussi mal un phénomène omniprésent à Washington mais également dans la majorité des Etats américains, l’obésité.

La pauvreté à la sauce américaine rend gros. De plus en plus gros et de plus en plus jeune. Ce constat est le résultat logique de l’« American way of Eating ». Pour résumer sans pour le moins du monde tomber dans la caricature, acheter un repas préparé (riche en gras, sucre et produits chimiques) dans le Pharmacy du coin (grande surface) est sans commune mesure moins cher que d’acheter des produits frais. Le premier vous coûtera entre 4 et 6 dollars (viande comprise), tandis que le prix du second atteindra au minimum le double. De plus, dans le premier cas de figure et pour le prix d’un seul verre, vous pourrez vous abreuver d’autant de limonades gazeuses, sucrées et caféinées que vous voudrez. Les spécialistes du marketing savent combien le caractère gratuit d’un produit est attractif pour le consommateur moyen qui n’hésitera pas à acheter trois boîtes de crèmes glacées pour avoir la quatrième gratuite, même si à l’origine, il n’a besoin que d’une seule boîte !

Par Louisa Aït Hamadouche, La Tribune