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Entre les évangiles et les alcools

 
En Algérie, à la tournure que prennent les débats au jour d’aujourd’hui, « l’élevage politique », expression d’un chroniqueur d’un quotidien indépendant, serait-il cette notion qui tendrait à s’extirper de son cadre caricatural pour se greffer naturellement et pour longtemps à la pratique politique des dirigeants.
samedi 23 octobre 2004.

C’est du moins ce que semblent confirmer les sorties médiatiques du ministre des Affaires religieuses, lequel a focalisé ces derniers temps sa préoccupation sur un sujet qu’il se complaît à appeler « le phénomène d’évangélisation de la société algérienne ». Fort de ses sources d’information parallèles, le personnage, dont la vocation officielle n’est de veiller que sur la religion d’Etat, est revenu encore à la charge pour désigner allusivement certains cercles, notamment les archs et le MCB - et par ricochet la Kabylie - d’être les supports actifs de cette entreprise d’inspiration foncièrement étrangère et surtout dont l’essor tendrait à faire peser sur cette nation le plus imminent des périls. Ne comptant pas s’arrêter là, il affirme même qu’une liste nominative de personnes, fichées par les soins de sa police religieuse, serait en sa possession.

C’est que dans ce monologue avec lui-même, le ministre n’a pas fait le choix de se départir de ses préjugés - et sans doute volontairement - pour régler un vieux contentieux avec tous ceux, la Kabylie entre autres, qui sont demeurés à ce jour imperméables aux idées rétrogrades véhiculées par le système qu’il représente et son corollaire, l’islamisme intégriste. D’autant plus que dans l’esprit de notre coreligionnaire, le contexte actuel s’y prêterait bien pour titiller la fibre religieuse de tous les fidèles à l’éventualité d’aller guerroyer en Kabylie, terre de mécréants, de laïques et présentement d’évangélistes, perçue surtout comme un sérieux obstacle au processus de normalisation en cours. Tel est donc ce que le personnage se figure dans ses élucubrations, abandonnant par là même le résidu de réserve à laquelle s’astregnaient, la mort dans l’âme, certains des politiques. A l’évidence, cette piètre tentative de suggestion collective par la force des amalgames dangereux sciemment induits est loin de constituer une sortie isolée, dénuée de constantes caractéristiques de la gouvernance algérienne rompue à l’exercice malsain et répétitif de l’intox et de la division. Car il sera certainement vain de prêter au ministre une quelconque inaptitude à situer géographiquement, avec force précision et sans le concours de ses informateurs, la Kabylie et accessoirement ses métropoles de l’émeute.

Le contraire serait désastreux pour la perspective en ce sens que « l’ignorance engendre le mépris ». La sentence est de Kateb Yacine. Et vue sous cet angle, la démarche serait variablement excusable. Et tant pis pour les mauvais informateurs comme il y en avait déjà dans le ministère de l’Intérieur, qui continueront encore à ne voir dans les villages kabyles, aux sommets desquels trônent des milliers de mosquées, que des centres de prosélytisme évangéliste où se bousculeraient les nouveaux convertis. A dire vrai, le ministre n’ignore pas que cette région est aussi une terre d’Algérie, d’Islam, de résistance, de liberté et d’hommes libres. En revanche, il ne l’ignore que parce que la quintessence de ces repères fondateurs y forgent le caractère farouchement rebelle de ses habitants lequel, et à son grand désespoir, est parti pour y perdurer jusqu’à ce qu’advienne l’Algérie réconciliée avec elle-même, juste et résolument tournée vers tous ses enfants. Mais le hasard des choses, conjugué, certes, à un sens politique déficient, fait que c’est dans les péripéties du ministre lui-même que nous apprendrons que la prétendue évangélisation n’est donc, et en définitive, qu’une échappatoire et les manifestations de ce « phénomène » n’ont été perçues que par ses seuls informateurs. Aussi, pour chercher une explication raisonnable au flou dans lequel s’est englué le ministre, ne suffisait-il pas de considérer plutôt les réponses burlesquement évasives du ministre à la question ayant trait à l’interdiction des boissons alcoolisées. Sur ce chapitre, manifestement, les contradictions du personnage se sont accentuées tant la couleuvre était trop grosse à faire avaler, même aux plus irréductibles de ses fidèles. Autant ses tentatives désespérées de se dépêtrir d’un sujet fort embarrassant révèle, et de manière fournie, le désarroi du ministre et du système à travers lui, lorsqu’il s’agit de bousculer l’équilibre rentier et clientéliste, seule constante fondamentale hissée en valeur morale des mœurs politiques algériennes.

En effet, l’interdiction d’importation des boissons alcoolisées, introduite dans la loi de finances 2004, a été, à n’en pas douter, la plus grosse supercherie faite au zèle et au nez des députés l’ayant accouchée et votée, dans l’ignorance totale des engagements internationaux de l’Etat algérien, notamment l’adhésion à l’OMC et l’accord d’association avec l’UE. Bien mieux, la loi explicative va tout simplement ramener l’interdiction aux seuls vins rouges à l’exclusion des liqueurs (ricard, whisky,...) et autres bières. Or, nos importateurs anonymes, pourvus de notions élémentaires de la finance, ne songeraient nullement à investir dans un produit dont le label possède une réputation internationale établie. C’est là qu’apparaissent clairement démontrées les collusions entre l’économie de la prédation et la supposée morale politique dont le ministre se veut le digne représentant. Dans le processus de redéploiement du régime, il va sans dire que le débouché économique est son pendant structurel, et la collusion entre eux s’affirme d’autant comme l’équation basique sans laquelle la survie du système sera dangereusement mise en jeu, surtout dans une étape charnière de son existence.

Le ministre sait pertinemment que le créneau de l’importation dont celui des boissons alcoolisées - véritable chasse gardée - est un commerce prospère et porteur, et l’aborder est en soi susceptible de rompre un équilibre vital. Ainsi, à la question des boissons alcoolisées, le ministre a préféré la parade grotesque, et à celle de l’évangélisation, il s’est éprouvé, en pseudo-moralisateur, à répandre l’amalgame le plus perfide, à l’encontre d’une Kabylie portant toujours le deuil de ses enfants fauchés par les balles réelles du régime. Or, « on ne peut pas être sincère et le paraître ». Cette protestation d’André Gide serait d’autant juste pour n’y voir dans la sortie médiatique du ministre que l’artifice développé est flagrant et suffisamment éculé pour ne tromper quiconque. Cela dit, même dans ses manifestations les plus usées, le système croit encore qu’il est en son pouvoir de nous distraire davantage par ses procédés grossiers alors que sa crédibilité est totalement entamée. Pendant ce temps-là, « l’élevage politique » gagnera davantage en consistance, et c’est tant mieux.

Par Salim Ghilassen, El Watan