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Dans les Aurès, le spectre de l’autocar

 
1er novembre 1954, l’attaque meurtrière du bus reliant Biskra à Arris marque le début de la guerre et fait des Aurès le « berceau de la révolution ». Aujourd’hui, le mythe de la Toussaint rouge reste vivace, même si l’Algérie indépendante n’a pas sorti cette région déshéritée de la misère.
lundi 25 octobre 2004.

Un gendarme, sa mitraillette en bandoulière, escalade les rochers. Un autre surveille le fond du ravin. Un troisième se poste au virage. A l’issue d’une décennie sanglante, les autorités algériennes ne cessent de répéter que « maintenant tout va très bien ». Mais, dans le massif des Aurès, un journaliste étranger ne se déplace toujours pas sans une solide escorte. Prudence ou force de l’habitude ? Pas moins de huit hommes en uniforme ont pris position autour du petit chantier établi en retrait de la route, dans un repli de montagne.

C’est le lieu parfait pour un guet-apens. Les gorges de Tighanimine n’offrent aucune échappatoire. La RN 31 serpente à travers les éboulis et les saillies de la falaise. L’oued el-Abiad coule une trentaine de mètres plus bas. La terre est rouge sang, comme pour donner le ton, mouchetée ici et là par des touffes de thym et de lauriers-roses. Les sommets se hérissent de crêtes affûtées comme des couteaux. Même les chênes sauvages, accrochés à la muraille, paraissent hostiles avec leurs troncs noirs, presque carbonisés.

Le 1er novembre 1954, à 7 heures du matin, les maquisards n’ont eu besoin que de quelques cailloux pour stopper l’autocar Citroën. Ils ont fait descendre ses deux passagers français, un couple d’instituteurs, les Monnerot, et le caïd d’une localité voisine, Hadj Sadok. Ce dernier, ancien officier de l’armée française, a été abattu lorsqu’il a voulu sortir un pistolet de sa gandoura. La rafale a tué Guy Monnerot qui se tenait à ses côtés. Sa femme a été grièvement blessée.

Un demi-siècle plus tard, un coffrage rempli de béton et un tas de sable marquent le lieu de l’embuscade. La stèle, une fois achevée, s’ajoutera à toutes celles qui commémorent déjà le début du soulèvement algérien. Près de 70 attentats ont été commis cette nuit-là par le FLN. Des bombes contre des usines, des coups de feu contre des casernes, parfois des pétards mouillés. Huit morts au total. C’est l’attaque contre le bus reliant Biskra à Arris qui a le plus frappé les esprits. Ici, sont tombées les deux premières victimes civiles d’une guerre qui a surtout touché les populations. Voyant des gendarmes, un automobiliste croit qu’il s’agit d’un barrage et s’arrête. Comme pour parachever cette reconstitution involontaire du drame, l’un des nombreux services de transport qui assurent la liaison Biskra-Arris déboule dans un bruit de Klaxon. Un autre bus repose, calciné, dans le ravin un kilomètre plus loin. « Il a été brûlé en 1994 par les terroristes », explique un responsable régional. En Algérie, l’histoire ne cesse de bégayer.

Un tabou autour de Messali Hadj
A la veille de ce cinquantième anniversaire, les anciens combattants, les moudjahidin de la première heure, s’excuseraient presque pour la mort de Guy Monnerot. « Nous n’avions rien contre les Français », répètent-ils. Malgré toutes les horreurs qui vont suivre, les représailles contre leurs familles, le napalm, la torture, les mutilations, les massacres, ils veulent préserver la pureté de cet acte fondateur. « C’était une erreur. Nous avions reçu l’ordre de ne pas tuer de civils. Le caïd croyait qu’il avait affaire à des bandits. Il les a traités de voyous. L’instituteur s’était réfugié derrière lui. » Mohammed Biyouch, 80 ans, dit tenir ces détails du « chef du commando en personne ». Au siège des moudjahidin, à Batna, une centaine de kilomètres plus au nord, sa voix caverneuse et sa forte carrure imposent aussitôt le silence. Le 1er novembre, il faisait partie du groupe chargé d’attaquer la caserne de la ville. Le premier coup de feu ? Il était « joyeux ». Il attendait ça « avec impatience ». Jeune fellah, il militait dans les cellules clandestines du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj. Depuis la fin des années 40, il s’entraînait la nuit au combat sous le commandement de Mostefa ben Boulaïd, le futur chef de la zone des Aurès.

Dans la salle ornée de photos de « martyrs », tout ce qui s’écarte d’une saga nationale magnifiée déchaîne l’ire des vétérans. Mohammed Biyouch suscite un tollé lorsqu’il évoque des « divergences » sur la date du déclenchement de l’insurrection. Il accuse son voisin d’inexactitude et le somme de parler en arabe « pour que tout le monde puisse comprendre ». Sous le contrôle des autres, ces hommes aux cheveux blancs racontent leurs faits d’armes avec humilité, sans triomphalisme. Ammar Laggoun pleure au souvenir de son père, exécuté en représailles, qui lui avait lancé le premier jour : « Vous faites la révolution, mais c’est nous qui mourrons par milliers. » Les mythes se lézardent. A Arris, dans un petit musée dédié au 1er novembre, un vieux moudjahid, Salah Azouï, reconnaît qu’il a été « goumier », soldat supplétif, avant de rejoindre le maquis. « L’armée française nous a enrôlés de force. C’était la seule façon de pouvoir regagner notre douar (1). » Un aveu qui frappe l’assistance de stupeur. « Tout le monde n’a pas été harki de son plein gré », plaide-t-il. Le représentant de la wilaya (préfecture) désavoue aussitôt le blasphème : « Un harki reste un harki ! » Quand le Dr Rabah Belaïd a voulu organiser à l’université de Batna un colloque sur Messali Hadj, le pionnier de l’idée d’indépendance, des moudjahidin lui ont intenté un procès. Depuis trente ans, cet historien se bat pour réhabiliter un homme longtemps dépeint par le FLN comme un traître. Dans les Aurès, les plaies sont encore vives. A l’indépendance, 700 combattants du Mouvement national algérien de Messali Hadj ont été égorgés par leurs rivaux du FLN près de Biskra. « Si vous ne connaissez pas votre passé, vous ne pouvez pas bâtir l’avenir », souligne le Dr Belaïd.

D’un bout à l’autre du djebel, époques et tragédies s’entremêlent. Les mêmes lieux président aux mêmes fonctions. La prison de Lambèze, où Messali Hadj et bien d’autres nationalistes ont été incarcérés, a conservé sa sinistre réputation. La caserne de Batna abrite toujours des militaires. Les guérites en pierres construites par les Français au sommet des montagnes servaient encore récemment à épier les mouvements des « terroristes ». « Il y a moins d’attentats, mais on ne s’aventure pas dans les forêts car il y a ce problème des mines antipersonnel. Heureusement, des sangliers les font sauter de temps en temps », explique l’avocat Salah Benhabrou.

Durant la guerre civile de la décennie 90, beaucoup de ruraux se sont repliés sur Batna. Dans cette préfecture digne du sud de la France avec ses rangées de platanes et ses édifices très IIIe République, la population a presque doublé. Aujourd’hui encore, un taxi refuse de prendre la route de nuit. Dans sa lutte contre les islamistes, le pouvoir a mobilisé ses anciens vétérans. Ici comme ailleurs, ces moudjahidin ont formé des milices de « patriotes ». « Nous avons pris les armes pour la seconde fois parce que nous sommes les protecteurs de la nation. Nous avons plus combattu les terroristes que la police », proclame avec fierté Mansouri Bilghassen. Représentant à Arris de l’Organisation nationale des moudjahidin, il a pris le maquis à 16 ans et rejoint l’armée après l’indépendance.

Les habitants des Aurès, les Chaouïas, ont toujours été des guerriers. « Ça, c’est vrai, nous sommes des bagarreurs ! », s’exclame Ammar Laggoun. Ils affirment s’être révoltés à 250 reprises depuis le commencement des temps. La résistance de la reine berbère Kahina à l’invasion arabe est mentionnée par l’historien Ibn Khaldoun (1332-1406). Quelques siècles plus tard, « le bey turc de Constantine devait se faire accompagner d’un canon quand il venait lever l’impôt », raconte l’ethnologue Germaine Tillon (2). Comme dans d’autres parties du pays, des émeutes ont encore éclaté en 2001, à Khenchela et au printemps à T’Kout. « Elles ont été provoquées par des jeunes qui ne trouvent pas de cadre pour s’exprimer », indique Dahmane Nedjar, correspondant local de l’agence de presse APS. Le chaouïa est l’un des 1 200 parlers berbères. Le mot signifie « gardien de petit bétail ». Au panthéon des Aurès figurent des bandits d’honneur qui « volent aux riches pour donner aux pauvres » et des militaires. Dans cette région déshéritée, l’armée a longtemps été l’unique débouché. « Mabrouk (félicitations) sergent-chef ! », blague-t-on à la naissance d’un garçon. On a même pu dire que les Chaouïas gouvernaient le pays en raison de leur présence massive à la tête de l’armée. D’où ces mots d’une femme d’officier : « Tant que le soleil se lèvera à l’est, l’est aura le pouvoir ! »

« Nous avons été les victimes des Français puis de l’indépendance »
Au regard de ses routes défoncées, de ses rares usines souvent fermées et de ses paysans qui cultivent encore la terre à main nue, la région n’a guère bénéficié de sa proximité avec le pouvoir. Dans la capitale, sa prétention à être « le berceau de la révolution » a même tendance à énerver. « Il n’y a pas que les Aurès ! Les gens d’Alger ont connu la même misère que les Chaouïas et ont plus de martyrs qu’eux », s’écrie la députée Houria Bouhired, nièce de l’héroïne du FLN, Djamila Bouhired. De nombreux habitants des Aurès sont convaincus que la tentative ratée en 1967 de putsch du chef d’état-major Tahar Zbiri, un enfant du pays, a accéléré leur disgrâce. « Nous avons été les victimes des Français, puis de l’indépendance », déclare Me Benhabrou. Dans ce djebel rocailleux, les moudjahidat, les combattantes, sont les autres grandes oubliées de la guerre d’Algérie. A plus de 80 ans, Fatima Boulkouas habite à 1 500 m d’altitude, près de Khenguet Haddadah, le « col des forgerons ». Elle possède quelques chèvres, une vache, un minuscule champ de blé ainsi qu’un potager planté au bord d’un torrent. Son toit est en terre battue et en tôle. Une guirba, une outre pleine d’eau, pend à l’extérieur. Pendant les trois nuits et trois jours qui ont précédé le 1er novembre 1954, elle a abrité 70 combattants.

Pendant la guerre, elle préparait à manger pour les moudjahidin. Elle a perdu 18 membres de sa famille, dont un fils. Son mari a été emprisonné et torturé. Après l’indépendance, il n’était plus capable que de garder les chèvres. Les soldats français ont brûlé sa ferme, dispersé son bétail. Recueillie dans un hameau, elle devait chaque jour faire dix kilomètres à pied pour continuer à cultiver sa terre. Une stèle a été érigée récemment devant ce lieu historique de la « Révolution ». Elle n’était pas présente à l’inauguration. Elle n’a d’ailleurs jamais été invitée à une festivité. « J’aurais voulu un logement à la ville, comme les autres. Mais on ne m’a rien donné », explique-t-elle d’une voix douce. Comme seul trophée, sa fille apporte une jumelle en cuivre de l’armée française. Lorsque son mari lui a dit « adieu, on va à la guerre », elle n’a eu qu’une seule pensée : « Qu’est-ce que je vais faire ? Il me laissait avec cinq enfants. »

- reportage photo édouard caupeil

- (1) Division administrative rurale sous la colonisation française.
(2) Il était une fois l’ethnographie, Seuil, 2000.

Par Christophe BOLTANSKI, www.liberation.fr

En marche vers l’indépendance :

1830 : expédition d’Alger.

1937 : Messali Hadj crée le Parti du peuple algérien.

Mai 1945 : violente répression des émeutes de Sétif.

1er novembre 1954 : début de l’insurrection.

Octobre 1956 : les chefs du FLN sont arrêtés après le détournement de leur avion.

1957 : bataille d’Alger.

Septembre 1958 : formation du GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne).

17 octobre 1961 : à Paris, une manifestation d’Algériens est réprimée dans le sang.

18 mars 1962 : signature des accords d’Evian.

5 juillet 1962 : proclamation de l’indépendance de l’Algérie.

Source : www.liberation.fr