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Mohamed Chérif Abbès : “Il y a plus de 10 000 faux moudjahids”

 
En Algérie, selon le ministre des Moudjahidine, Mohamed Chérif Abbès, certains étaient des collaborateurs de la puissance coloniale et des harkis.
samedi 30 octobre 2004.

Si l’affaire des faux moudjahidine défraye plus la chronique depuis plusieurs années, les autorités, jusque-là, étaient beaucoup plus enclines à étouffer le scandale qu’à rétablir la vérité, en crevant définitivement cet abcès qui souille la mémoire et jette du discrédit sur la Révolution de Novembre 1954. à l’image de Benyoucef Mellouk, ancien fonctionnaire de la chancellerie, ceux qui ont osé identifier les faussaires ont payé cher leur devoir de vérité.

Non pas qu’ils aient débusqué quelques usurpateurs en quête de pension, mais parce qu’ils ont mis la main sur un trafic scabreux impliquant des commis et de hauts fonctionnaires de l’état qui ont utilisé cette fausse gloire pour gravir les échelles de l’administration. Les listes à leur disposition ainsi que les effectifs avancés dans cette affaire sont éloquents. “Ils sont plus de 10 000”, se contente de dire, pour sa part, Mohamed Chérif Abbès, ministre des moudjahidine. Si ce chiffre paraît dérisoire, sa révélation constitue en soi un fait inédit. C’est la première fois, en effet, que les pouvoirs publics s’adonnent à une évaluation quantitative des faux maquisards.

Est-ce le début du grand déballage ? A-t-on finalement compris que l’écriture de l’Histoire, telle que préconisée en haut lieu, exige la dénonciation des opportunistes en tous genres. “Certains vont se demander pourquoi j’en parle aujourd’hui. C’est seulement parce que cette affaire revient beaucoup dans la presse”, explique le ministre, manifestement agacé. Au cours d’une conférence de presse, jeudi dernier, au siège de son département à l’occasion de la commémoration du jubilé de la Révolution, il a donné à son propos sur cette question la forme d’une mise au point. “Chez nous, au ministère, il n’y a pas de moudjahid et de faux moudjahid. En revanche, il y a ceux qui ont usurpé la qualité d’ancien maquisard”, soutient-il.

Faisant fi des critiques formulées quant à la passivité, sinon à la complaisance de son département, M. Chérif Abbès assure que tout est entrepris depuis longtemps pour confondre les faussaires. “L’opération d’assainissement ne date pas d’aujourd’hui. Elle a été entamée en 1968 et se poursuit de manière naturelle et régulière. Les antennes de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) à travers les 48 wilayas nous aident à épurer les listes”, observe l’orateur avec aplomb. Les personnes qui doutent de l’engagement de son département dans cette voie, sont, d’après lui, les véritables usurpateurs.

“Ils s’attaquent à nous par pur esprit de vengeance, parce que nous les avons débusqués”, indique-t-il. L’un des pourfendeurs auquel il fait allusion est sans doute Mustapha Boughouba, un ancien maquisard de la wilaya 4 qui l’a accusé ouvertement d’être un faux moudjahid. “Jusqu’à maintenant, je n’ai pas voulu aborder ce sujet sensible, car il donne de nous une mauvaise image à l’étranger et discrédite notre Révolution. Mais tellement de choses sont dites...”, explique le ministre. Est-ce parce qu’il a été éclaboussé qu’il réagit ou lui a-t-on demandé de le faire ? Selon des sources, l’affaire des faux moudjahidine n’est plus “un tabou” pour Bouteflika qui a donné l’ordre pour que toute la lumière soit faite sur ce sujet. Ses instructions ont été si bien appliquées que l’enquête sur les faussaires doit bientôt prendre fin. C’est en tout cas ce que prétend le ministre. Les éléments qu’elle comporte sont troublants.

D’après M. Abbès, certains des faux moudjahidine sont des anciens collaborateurs de la puissance coloniale et des harkis. Cette compromission devrait normalement exposer ses auteurs à des poursuites judiciaires. Interrogé, le ministre reste néanmoins muet. Il se contente d’affirmer que les faussaires ont été contraints de restituer leurs attestations communales et de rembourser les pensions qui leur étaient attribuées.

Sur une autre question relative au déroulement du fameux trafic, l’animateur de la conférence de presse est également resté vague. Selon lui, dans 50% des dossiers, la délivrance de certificats frauduleux a trait à une négligence de l’administration et non pas à de faux témoignages. Chérif Abbès prend bien garde de parler de “négligence”. En aucun cas, il entend impliquer volontairement les services de l’état dans ce commerce de la mémoire. Sur un autre sujet, des cibles moins controversées retiennent beaucoup plus son attention : les harkis et les pieds-noirs. Sur la question des harkis, le discours du ministre épouse parfaitement celui de son président : ni pardon ni droit au retour. “Le peuple algérien ne peut oublier. Il peut tourner la page, mais pas l’effacer. La plaie est encore ouverte”, dit-il à juste raison. Or, si le chef de l’état s’adresse uniquement aux collaborateurs de la France coloniale, M. Chérif Abbès stigmatise de la même manière les pieds-noirs, ceux-là même auxquels M. Abdelaziz Bouteflika a ouvert les bras et encouragé à visiter l’Algérie. Une troisième catégorie, celle des riches colons le fait bondir. “Ces gens-là demandent à être indemnisés. C’est le comble du ridicule. Est-ce à eux d’être dédommagés ou aux milliers d’algériens qu’ils ont spoliés et chassés de leurs terres en 1830 ?” corrige-t-il.

Par Samia Lokmane, Liberté