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Le procès des Benakli

 
La sévérité du verdict a surpris tout le monde. Pendant cinq jours, le procès de Ouardia et Sekoura Benakli devant la cour d’assises des Hauts-de-Seine avait pourtant permis de remettre de l’ordre dans une extraordinaire affaire où la victime, homme à la triple vie, est devenue l’accusé.
samedi 20 novembre 2004.

On ne pouvait détacher les yeux de ces deux femmes. De la beauté de l’une, avec sa chevelure noire généreuse tombant en boucles sur ses épaules, son long visage aux traits fins, la ligne sombre et arquée de ses sourcils que croisait celle, aiguë, de son nez, et dont se détachait une impression de gravité et de dureté mêlées. De la beauté, aussi, de l’autre, vieille, si vieille, avec un teint si pâle qu’il semblait que la vie s’en était retirée pour se recroqueviller tout entière dans le fond de ses yeux noirs.

Pendant cinq jours, ces deux femmes allaient être jugées pour le meurtre d’un homme. Des dizaines de coups de poêle sur tout le corps, des coups d’une violence et d’un acharnement inouïs, qui étaient reprochés à la fille, Ouardia. Des coups de couteau aussi, trois en tout, dont l’un avait transpercé le corps de leur victime - juste là, au niveau du cœur - et qui avaient été portés par la mère, Sekoura. L’homme, Abdelkamal Benbara, était le compagnon de leur sœur et fille, Louisa Benakli et le père de son enfant, Yasmine.

On savait cela, et on savait aussi que dans cette même salle, Ouardia, Sekoura et toute la famille Benakli auraient dû un jour s’asseoir sur le banc d’en face, celui réservé aux parties civiles, parce qu’un homme avait tué Louisa. Elle était adjointe au maire de Nanterre, chargée de l’enfance, et pour rien au monde, elle n’aurait manqué un conseil municipal. Elle assistait, bien sûr, à celui du 26 mars 2002, quand Richard Durn s’est levé brutalement des rangs du public et a tiré sur les élus. La fusillade a fait huit victimes, Louisa était l’une d’entre elles. Mais quelques jours plus tard, alors qu’il était interrogé dans les locaux de la brigade criminelle, quai des Orfèvres à Paris, Richard Durn s’est jeté par la fenêtre. Et son procès n’a jamais eu lieu. On savait tout cela lorsque s’est ouvert, lundi 15 novembre, devant la cour d’assises des Hauts-de-Seine, à Nanterre, le procès de Ouardia et Sekoura Benakli.

Un procès d’assises, c’est un univers bien rangé, qui assigne à chacun une place déterminée : celle de l’accusé, celle de la partie civile, celles des victimes. Mais là, toutes se chevauchaient, s’entremêlaient, se confondaient. Il y avait deux morts. Deux victimes de meurtre. Deux familles qui pleuraient chacune la leur. Alors, cinq jours durant, il a fallu remettre de l’ordre. Conduire deux procès en un, démêler l’écheveau des deuils, écouter et comprendre les désespoirs, laisser couler les larmes et s’exprimer les haines, casser les blocs de malentendus, reprendre le fil d’une double tragédie que huit mois séparent : 26 mars 2002 - 9 janvier 2003.

Le 26 mars 2002, à 3 heures du matin, Sekoura Benakli, âgée de 78 ans, est réveillée par ses filles, venues lui annoncer l’impensable, l’impossible nouvelle de la mort de Louisa. Louisa, la plus brillante de la famille qui, adolescente, avait un jour dit à sa mère : "Maman, je te promets que j’irai loin dans les études pour mettre le nom de mon père, Benakli, au sommet." Et elle y était parvenue, elle était devenue avocate, cette fille d’un ouvrier fondeur et d’une mère illettrée, militante du FLN, qui avait quitté leur village de Kabylie pour une cité de Nanterre et qui n’avaient cessé de répéter à leurs huit enfants qu’il fallait apprendre, travailler à l’école, pour ne pas être comme, elle, Sekoura, qui comptait les stations de métro sur ses doigts pour ne pas se tromper lorsque David, le petit dernier, avait été hospitalisé dans Paris pour une tumeur au cerveau, dont il devait mourir à l’âge de 3 ans. Louisa, devenue l’aînée des filles de la famille Benakli, depuis que sa sœur Dahlia avait été emportée par un cancer et dont elle avait recueilli le fils mineur, Stéphane. Louisa, qui avait donné naissance à une petite Yasmine.

Autour de cette enfant, devenue orpheline de mère à 3 ans, s’étaient alors refermées les portes du 12, villa des Marronniers à Nanterre, où vivaient Sekoura, ses deux filles Ouardia et Malika et son petit-fils, Stéphane. Un monde à part, une bulle familiale, dominée par la détresse d’une vieille femme que la mort de Louisa, survenue après celle de deux autres de ses enfants, faisait doucement glisser hors du temps. Sur le répondeur du téléphone portable de Louisa, dont se servaient les deux sœurs, on avait laissé sa voix - "Bonjour, je suis absente, vous pouvez me laisser un message" - pour que Sekoura puisse l’entendre.

Commence alors pour Ouardia et Malika, qui ont franchi la trentaine, une autre vie. Chaque matin, elles se lèvent pour aller travailler, sans jamais oublier de déposer un baiser sur le front de leur mère, et se relaient à l’entrée et à la sortie de l’école de Yasmine. Dehors, ce sont des femmes, belles, actives, respectées, dont sont venus témoigner à la barre tous les collègues de travail de Ouardia - l’entreprise agroalimentaire qui l’embauchait depuis dix ans lui a conservé son poste - et qui animent bénévolement, un soir par semaine, une émission sur une radio berbère. Dedans, ce sont des filles, lourdes de chagrin. Des filles sans mari, et des filles déjà mères. Parce qu’un jour, la maîtresse de Yasmine leur a dit que la petite avait besoin de dire "maman" à quelqu’un, Malika a accepté de devenir cette "maman"-là. Il y a aussi un père, pas très présent, car entre-temps Abdelkamal Benbara - dit Kamel - a été élu député d’Algérie, représentant les Algériens en France de la zone Nord, une activité qui s’ajoute à celle de consultant manager qu’il occupe chez Cap Gemini. La vie s’organise sans lui, entre femmes. Il vient rendre visite de temps en temps à sa fille, passe quelques nuits au pavillon du 11, villa des Marronniers qu’il avait acquis avec Louisa, en face de celui de sa mère, accepte de faire les démarches pour concéder à la famille Benakli la garde partagée de Yasmine.

En ce début d’année 2003, la femme de ménage de Kamel vient dire aux femmes ce qu’elle a trouvé dans la salle de bains. Des serviettes hygiéniques tâchées de sang, des affaires féminines, les photos de Louisa décrochées du mur, celle de Yasmine retournée dans un coin, le lit de la petite descendu à la cave. Et cela tourne et tourne dans la tête des femmes Benakli, mère et filles. Elles épient et elles voient. Elles voient Kamel garer la voiture qui était celle de Louisa, la contourner pour venir galamment ouvrir la porte à une passagère, la conduire dans ce qui est et reste "la maison de Louisa".

Alors, lorsque ce 9 janvier il vient les saluer comme d’habitude, il trouve Sekoura assise dans son fauteuil, qui le regarde durement. Elle parle, Sekoura, les yeux mi-clos, elle raconte à la cour, dans sa langue kabyle que traduit une interprète, ce qui s’est dit à ce moment-là. Il lui a demandé : "Est-ce que ça va ? - Il n’y a pas de ça va, parce que tu as commis une petite faute. - Quelle faute ? - Tu as amené une femme dans la maison de Louisa."Il se défend un peu, Sekoura insiste, il s’énerve. "Je vais te dire la vérité. Ce n’est pas une amie, c’est la femme que je vais épouser. C’est une fille de famille, une fille propre. Parce que ta fille, Louisa, quand je l’ai rencontrée, ce n’était pas une fille propre." Elle l’agrippe par le col, lui hurle de sortir de la maison, il la menace d’emmener Yasmine en Algérie, lève la main sur elle et la renverse. "J’ai vu rouge, dit Ouardia. J’ai pris la poêle derrière moi sur la gazinière. Et j’ai frappé. Sur la nuque. Kamel est tombé, j’ai frappé encore. Partout. Partout. Peut-être trente coups." Sekoura va chercher un couteau dans la cuisine et le plante par trois fois dans le corps de Kamel. "Tu as saigné mon cœur, je vais saigner le tien !"

L’expertise est formelle, Abdelkamal Benbara est mort d’un syndrome d’asphyxie par écrasement du larynx. Et pas des coups de couteau. Le corps est hissé dans le coffre de la voiture de Louisa, qui est abandonnée toutes portes ouvertes, clés sur le compteur, avenue Hoche à Paris. Et le silence retombe sur le 12, villa des Marronniers.

Au même moment, à Saint-Chamond, dans la Loire, une femme, Fatiha Benbara, s’inquiète de ne pas voir revenir son mari et le père de ses quatre enfants. Une enquête est ouverte. Très vite, la police renoue les fils de la vie affective mouvementée du député algérien, de ses vies parfaitement cloisonnées entre son foyer de Saint-Chamond, celui de Nanterre, et celui qu’il était en train d’imaginer avec une jeune collègue du Parlement, celle qu’il avait emmenée villa des Marronniers et dont il avait déjà demandé la main à sa famille. Aux femmes Benakli, comme à Fatiha Benbara, les policiers expliquent avec ménagement tout cela.

Dans la bulle Benakli, on ressasse l’ampleur de la trahison de Kamel. Une trahison qui, à leurs yeux, vient soudain modifier leur crime. De coupables, elles se glissent avec Louisa, dans la case des victimes. Comme si leur sœur et fille n’était pas morte sous les tirs de Richard Durn, mais de la lâcheté de Kamel Benbara. De leur victime à elles, elles font, sinon un meurtrier, du moins un coupable de leurs malheurs. Et ainsi apparaissent-elles à l’audience, les premiers jours, bloc de femmes verrouillées dans ce malentendu, soudées dans la reconstruction d’une histoire qui les exonère un peu de leur responsabilité, dans la haine d’un homme, dont elles viennent répéter devant la cour tous les mensonges - jusqu’à l’évocation de la fausse mort de son père, pour justifier une première fois, il y en aura trois autres, l’annulation de la cérémonie du mariage civil avec Louisa, qu’il n’avait épousée que religieusement. Soudées, étouffées dans leurs petits mensonges à elles. "Cette histoire de double vie, c’est vrai que ça ne déculpabilise pas, mais ça atténue", dit Ouardia devant la cour.

En face d’elles, une femme au corps lourd, au regard dur, s’approche de la barre. On l’avait presque oubliée, Fatiha Benbara, depuis le début de ce procès. Elle, elle attendait. Et elle jette ses premiers mots comme on libère un torrent. "Moi aussi, ma mère s’est mariée à 14 ans, moi aussi ma mère militait au FLN, moi aussi mon père a quitté son village de Kabylie pour venir travailler en France, moi aussi, on m’a dit qu’il fallait travailler à l’école si on voulait s’intégrer..." Elle épouse Kamel à 15 ans, c’est son cousin, "mais ce n’est pas un mariage arrangé, c’est un mariage d’amour", elle travaille pour élever leurs premiers enfants pendant qu’il poursuit ses études, passe son bac à trente ans, un diplôme d’animatrice à quarante, milite dans des associations féministes, comme Louisa. Elle raconte Kamel, sur lequel la mort de deux jeunes frères avait fait peser la responsabilité d’être le seul fils de sa mère, qui l’avait poussé pour qu’il grimpe haut.

Comme Louisa. Elle parle de Louisa, justement. "Cette dame, je ne lui en veux pas, elle était adulte et responsable, mon mari était un homme adulte et responsable. Ils ont eu une histoire. Moi, je ne l’aurais pas tué s’il voulait refaire sa vie." Elle raconte surtout cette scène, terrible, villa des Marronniers où, après la découverte du cadavre de son mari dans la voiture, elle était venue récupérer les affaires lui appartenant. Dans la famille Benakli, elle ne voyait alors que des femmes qui vivaient la même tragédie qu’elle. "Je suis entrée, j’ai vu la grand-mère, je l’ai embrassée, je lui ai dit que j’allais lui présenter ma mère, qu’il fallait pardonner à Kamel." Quelques jours plus tard, elle avait appris la vérité. "Le café que j’ai bu chez elle, j’aurais voulu le vomir." Elle a remis chacun dans sa case, Fatiha Benakli. Les accusées dans la leur, et elle dans celle des parties civiles. Le débat semblait soudain comme apaisé.

L’avocate générale, Maud Morel-Goujard, a requis une peine de dix ans de réclusion contre Ouardia et cinq ans assortis du sursis contre Sekoura. La cour et les jurés se sont retirés pour délibérer. Quatre heures plus tard, la cour d’assises condamnait Ouardia Benakli, 39 ans, à douze ans de réclusion criminelle et Sekoura Benakli, 80 ans, à cinq ans, dont deux ferme, avec mandat de dépôt à l’audience. Stéphane Ouaked, le petit-fils de Sekoura qui avait aidé à nettoyer la pièce dans laquelle Abdelkamal Benbara a trouvé la mort, a été condamné à un an d’emprisonnement avec sursis et mise à l’épreuve. Par sa sévérité, et par l’incompréhension qu’il a suscitée, ce verdict a détruit ce que cinq jours d’audience d’une exceptionnelle intensité avaient révélé. Des renforts de police ont dû être appelés pour évacuer la salle.

Villa des Marronniers, une petite fille âgée de sept ans, attendait. Une enfant à qui Richard Durn a enlevé sa mère. A qui sa tante et sa grand-mère ont enlevé son père. Qui est élevée par sa tante, sœur de l’une et fille de l’autre. Qui vit dans le pavillon où a été tué son père. Qui ressemble à sa mère. Qui porte le nom de son père. Et qui se passe en boucle son film préféré, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.

Par Pascale Robert-Diard, www.lemonde.fr