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La Kabylie honore la mémoire de Mohia

 
Une véritable procession de milliers de personnes s’est formée à Tizi Ouzou (Kabylie) pour permettre aux admirateurs de rendre un vibrant hommage au défunt, Mohia.
lundi 13 décembre 2004.

“On a perdu le meilleur des nôtres (...)” Visiblement affecté, le grand chanteur et poète Lounès Aït Menguellet a du mal à concéder aux envolées discursives lorsqu’il s’agit d’évoquer celui que beaucoup considèrent, à juste titre d’ailleurs, comme un dramaturge et un poète d’expression berbère hors du commun.

Proscrit de son vivant par la télévision de son pays, qui gageons ne dispose même pas de photos de lui, Mohia, décédé mardi dernier à Paris des suites d’une longue maladie, a été rapatrié hier à Alger. Des amis, des proches, des représentants de partis politiques (Saïd Khellil, Tarik Mira, Amara Benyounès, Bouhadef, Ould Ali L’hadi), des officiels (Khalida Toumi), des avocats (Me Ali Yahia Abdenour), d’ex-députés, des artistes (Aït Menguellet, Hacen Ahrès) et de simples anonymes, tous étaient présents hier à l’aéroport Houari-Boumediène pour rendre un ultime hommage à l’inventeur du théâtre berbère moderne. Exposée dans l’enceinte du chapiteau, la dépouille du défunt, arrivée vers 11 heures drapée dans l’emblème national, a donné lieu à une communion où le regret le disputait à un insondable dépit. Et ce ne sera sans doute pas Mme Khalida Toumi qui le démentira, elle qui n’avait pas cessé dès 10 heures de se “démener” en demandant constamment aux services de sécurité comment doit s’organiser la réception de la dépouille face au regard curieux des passants. Il y a comme qui dirait cette vague impression que l’homme a été oublié et que la mort a subitement projeté sous les projecteurs. Il faut dire cependant, en se fiant aux témoignages de ses proches, l’homme aimait beaucoup prendre de la distance par rapport à la médiatisation. “Si on a si peu parlé de Mohia de son vivant, c’est aussi sans doute un peu son vœu”, écrit Arezki Metref, journaliste et dramaturge.

Le temps de dépôt d’une gerbe de fleurs d’un groupe d’étudiants, la dépouille de celui qui a adapté en berbère des chefs-d’œuvre du théâtre comme la pièce L’Exception et la Règle de Brecht ou encore En attendant Godot de Samuel Beckett, sans compter les chansons écrites comme la célèbre Ah ya dinn quessam, en hommage aux détenus politiques du mouvement berbère, a été embarquée dans une ambulance pour rejoindre Tizi Ouzou. Dans la capitale de la Kabylie, le grand hall de la maison de la culture Mouloud-Mammeri avait du mal à accueillir en début d’après-midi une foule considérable venue s’incliner à la mémoire du célèbre dramaturge. Une véritable procession humaine, des milliers de personnes attendant depuis les premières heures de la matinée, se forma pour permettre aux admirateurs, aux artistes et aux militants de la cause berbère de rendre un vibrant hommage au défunt. Des collectifs de jeunes et d’étudiants ont aussi déposé des gerbes de fleurs et présenté leurs condoléances à la famille du défunt au moment même où l’on diffusait dans le grand hall d’expositions des extraits de pièces théâtrales adaptées par le regretté. Le défunt, dont la veillée funèbre devait avoir lieu hier soir dans la maison de son frère, sera enterré aujourd’hui dans son village natal à Aït Erbah (Tassaft). Celui qui a adapté des poèmes de Boris Vian et du poète turc, Nazim Hikmet, écrit des chansons à Idir, Ferhat et Malika Domrane, rejoint d’autres grandes figures qui l’avaient admiré comme Kateb et Mammeri. Adieu poète !

Lounis Aït Menguellet, chanteur et poète : “On a perdu le meilleur des nôtres. On ne peut rien contre la fatalité. On va se consoler avec ce qu’il a laissé.”

Mustapha Bouhadef, ex-premier secrétaire du FFS : “C’est une très grande personnalité qui vient de disparaître. On ne sait pas encore toute l’œuvre qu’il a faite. Le théâtre amazigh lui doit beaucoup. On lui doit de nombreuses adaptations dont certaines pièces remontent à l’Antiquité. Ces adaptations n’ont pas été exploitées. Il a contribué à l’enrichissement du patrimoine amazigh. Même s’il a disparu, son œuvre restera éternelle.”

Khalida Toumi, ministre de la Culture : “C’est une catastrophe nationale. C’est une immense perte. Il est irremplaçable.”

Amara Benyounès, secrétaire général de l’UDR : “C’est une grande perte pour la culture algérienne. C’est un grand monument qui vient de nous quitter. On avait travaillé ensemble pendant quatre ans en France. Il fait partie des gens qui nous ont éveillés.”

Tarik Mira, membre de l’exécutif du RCD : “La culture algérienne vient de perdre un immense personnage. Il est sans conteste l’un des meilleurs dramaturges de l’Algérie indépendante. Il a su donner par ses adaptations éclairées une forme universelle au théâtre amazigh. Il est avec Idir, Kateb Yacine, Tahar Djaout, Mammeri, Aït Menguellet et Matoub Lounès ainsi que d’autres encore un chantre d’idées et un producteur de culture hors pair.”

M. Lounès, beau-père du défunt : “Mohia a donné beaucoup à la culture berbère et aux jeunes pour qu’ils n’oublient pas leurs origines. On ne doit pas l’oublier. Il faut continuer ce qu’il a fait.”

Par KARIM KEBIR/ MOHAMED HAOUCHINE, Liberté