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M. Ali Tounsi : « Le nombre de repentis augmente »

 
samedi 18 décembre 2004.


La Tribune : Le 20 mars prochain, vous comptabiliserez dix ans à la tête de la Sûreté nationale. Quel bilan faites-vous de ce mandat ?

M. Ali Tounsi : Je commencerai par un bilan chiffré. Il y a une décennie, l’effectif de la police était de l’ordre de 50 000 hommes. Aujourd’hui, nous en sommes à 122 000. Nous avons réalisé entre 450 et 500 structures de police, dont une centaine dans la capitale et ce, dans le cadre de la politique de reconquérir le terrain que nous avions abandonné aux criminels et aux terroristes particulièrement. Voici un aperçu général des chiffres. Les résultats, bien sûr, sont à la mesure des efforts du gouvernement, parce qu’il faut reconnaître qu’il ne nous a jamais refusé des moyens quand il s’agissait de renforcer les structures de la police.Nous avons également bénéficié d’un capital de confiance de tous les collègues, qu’ils soient militaires ou gendarmes et de la part de tous les ministères. Nous avons pu donc, tout en faisant face au déchaînement de la violence terroriste, programmer des actions de longue échéance. Des actions d’organisation, de formation, de recrutement, et accomplir un gros effort de spécialisation de nos cadres.

Justement, depuis quelques années, vous avez érigé en règle un recrutement sélectif, un barème de sanctions impitoyable et une formation ardue. Pourtant, au début du terrorisme, le recrutement se faisait de manière anarchique et sans test psychologique. Comment gérez-vous ce passif ?
C’est la première difficulté que nous avons affrontée. C’est d’arrêter un recrutement non sélectif qui permettait à n’importe qui de rentrer dans les rangs de la police, même s’il avait des insuffisances et des travers très graves. Nous avons établi un mode de sélection très sévère. Il fallait aussi complètement revaloriser la formation pour qu’elle soit continue, adaptée aux exigences du terrain ; et surtout, il fallait qu’elle soit menée par les meilleurs cadres de la police. Ce n’était pas le cas à l’époque. Nous avons enchaîné, ensuite, avec la formation des formateurs. Nous avons multiplié l’ouverture des écoles de police, car les places pédagogiques étaient largement insuffisantes. Nous avons maintenant 14 écoles de police, de nombreuses écoles supérieures et, dans quelques mois, une académie de police qui nous permettra de former des cadres polyvalents de commandement, de gestion et de coordination des grandes actions. Le recrutement anarchique est complètement banni. Le passif, nous l’avons géré en mettant en place un code de discipline très sévère dont l’objectif est de permettre aux meilleurs éléments d’émerger et d’obliger les plus mauvais à se marginaliser jusqu’à quitter les rangs de la police. Nous sommes arrivés, la première année, à 1 400 révocations. Nous en sommes actuellement entre 300 et 400 révocations par an. Cela grâce à un recrutement sélectif et de qualité. Il reste un reliquat de la vieille génération composée de ceux qui sont rentrés, pour certains, à la police afin de régler leurs affaires personnelles et que l’obligation de gagner sa place par le travail a démasqués.

Vous avez affirmé récemment qu’Alger était sécurisée et que les terroristes infiltrés ont été neutralisés en quelques heures. Cela veut-il dire que la capitale est définitivement à l’abri d’actes terroristes ou est-ce une victoire temporaire ?
Le terrorisme existe encore sous sa forme latente dans les grands maquis et les montagnes. Ces terroristes ont parfois des contacts avec des « citadins ». Il est possible qu’au bout de quelques mois, si les services de sécurité ne sont pas vigilants, les groupes armés reconstituent leurs réseaux et se donnent des capacités de nuisance. Toujours est-il que la pression que nous avons exercée sur les grandes villes particulièrement, à travers l’investigation et les efforts de nos hommes sur le terrain, les moyens sophistiqués que nous avons mis à leur disposition, ont fait que le terrorisme ne peut plus prendre racine dans la capitale. Ce n’est pas possible. Au bout de quelques jours et parfois de quelques heures, les terroristes sont repérés et neutralisés. Il y a des succès enregistrés dans la lutte contre le terrorisme que nous ne voulons pas dire, médiatiser.

Comment envisagez-vous l’après-terrorisme pour la police algérienne ?
Il y a d’autres formes de « terrorisme » qui apparaissent. Un terrorisme du crime organisé, du grand banditisme, du stupéfiant, la cybercriminalité, la grande criminalité financière, le blanchiment d’argent. Depuis quelque temps, nous enregistrons des attaques contre des convois de transport de fonds avec utilisation d’armes qui n’ont rien à envier à celles des terroristes. C’est la violence extrême. Il y a également le problème de l’émigration clandestine, la haute prostitution et tous les autres crimes liés à une société en évolution et en extension économique.

La mort des trois enfants est-elle réellement accidentelle ?
L’expertise n’a pas révélé des traces de violence sur le corps des victimes et a conclu à une mort par asphyxie.

Pour en revenir à la situation sécuritaire, quel est le plan d’implantation du GSPC ? Représente-t-il encore un danger ?
Pas dans la capitale ni dans les grandes villes. Il dispose peut-être de quelques réseaux de soutien dans la capitale. La presse rapporte souvent avec beaucoup de vérité le nombre de terroristes abattus. Le danger existe, bien sûr, parce que les terroristes s’implantent dans des endroits absolument inaccessibles aux forces de sécurité. Il suffit de voir le relief algérien pour comprendre qu’il est très facile pour des individus de s’organiser en bandes, d’effectuer des embuscades et de s’adonner au racket... Pour les traquer définitivement, les voies de communication dans les montagnes ne suffisent pas. C’est un travail qui va prendre encore un peu de temps pour les neutraliser définitivement. Tout ce que nous savons, en revanche, c’est que le nombre des repentis augmente. Les renseignements que nous avons grâce à ces repentis montrent un moral délabré des terroristes encore en activité. Ils n’attendent qu’une occasion pour se rendre aux autorités.

Combien y a-t-il eu de repentis cette année ?
Il y en a eu beaucoup durant les premiers mois de l’année 2004. Personnellement, j’estime le nombre des terroristes encore en activité entre 300 et 500. D’autres parlent de 800.

Qu’en est-il de l’enquête sur la fortune des groupes terroristes ?
Il y a eu des enquêtes qui ont été réalisées. C’est le gouvernement lui-même qui a pris en charge ce travail. Pour notre part, nous avons initié cette action il y a cinq ans. Nous avons sollicité, à l’époque, les autres services de l’Etat pour proposer des mesures et nous avons buté sur l’absence de texte de loi... Depuis à peu près deux ans, le relais est assuré par une commission qui a fait appel à des consultants internationaux. Disons que le rouleau compresseur commence à fonctionner.

Il est établi qu’il existe une connexion entre les réseaux de la drogue et ceux des groupes armés. Comment se fait cette collaboration ?
Nous l’avons déjà signalé. Souvent, nous trouvons en possession des terroristes abattus, lors des accrochages avec les forces de sécurité, des doses de drogue. Le recrutement des jeunes commence souvent par le piège de la drogue. Les terroristes les habituent à la drogue en leur promettant toujours des doses plus importantes. Pris dans cet engrenage, ils finissent dans les rangs des terroristes. Dans chaque affaire d’un réseau de drogue ou de terrorisme, nous trouvons cette connexion. Nous avons même fait des rapports complets à la demande d’Interpol, sur relation.

Et quelles en ont été les suites ?
Interpol a diffusé le rapport. Résultat : le terrorisme a été condamné un peu plus vite. Il faut savoir qu’Interpol, pendant des années, ne voulait pas reconnaître le terrorisme en tant que crime contre l’humanité. Il a fallu convaincre ses responsables avec des faits précis. Leur démontrer que le terrorisme, c’est également la drogue. Depuis à peu près quatre ans, la lutte antiterroriste est entrée dans les préoccupations et activités officielles de cette organisation.

C’est un peu grâce à vous...
Pas seulement moi. Il y a d’autres pays qui y ont certainement contribué. Mais c’est surtout grâce à l’ancien secrétaire général d’Interpol qui prêtait à l’Algérie une oreille très attentive. Nous, nous lui fournissions les arguments.

A part la drogue, quelles sont les autres sources de financement du terrorisme ?
Le racket, les faux barrages. Les gros commerçants qui sont en marge des lois de la République, sans facture, sans registre du commerce... Les terroristes les connaissent. Il existe une branche dans la commission de surveillance des sources de financement du terrorisme qui s’occupe de la « traçabilité » des fonds. Ses membres suivent le mouvement des fonds avec des moyens très modernes jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’ils proviennent d’un groupe terroriste. En Europe surtout, le système bancaire est très performant. Il est impossible de déplacer des fonds comme on veut. Il existe toujours des traces. C’est encore possible de réaliser cela en Algérie.

Actuellement, le financement du terrorisme est essentiellement interne...
Non. Pas du tout. Il se fait surtout par le biais de la drogue. Il suffit que les terroristes mettent la main sur un réseau de drogue et tout le bénéfice leur revient. Par la force et la violence, ils contrôlent les réseaux de stupéfiants. Ils les laissent travailler mais les rackettent.

Vous avez été, si l’on en croit son président, contacté par la commission de la défense de l’Assemblée pour donner votre avis sur la situation sécuritaire en perspective de la levée de l’état d’urgence. Avez-vous donné suite à cette requête ?
Nous n’avons pas été saisis. Nous avons appris la nouvelle par la presse. Nous, nous avons nos chefs. S’il y a quelqu’un habilité à parler de l’état d’urgence, c’est le ministre de l’Intérieur et non le policier.

Quel est votre avis sur l’amnistie générale à laquelle le chef de l’Etat invite le peuple ?
Je n’ai pas d’avis et je n’ai surtout pas le droit d’avoir un avis.

Concernant les accords de coopération avec les polices italienne, française, turque et avec la Malaisie, quel est le contact qui a été le plus fructueux ?
Il faut reconnaître qu’avec l’Espagne, la France et la Turquie, il y a eu de bons résultats. Nous les testons sur leur capacité à recevoir les stagiaires en formation. Ce sont ces trois pays qui nous ont ouvert les portes de leurs centres de formation et surtout donné accès à leur programme. Il faut savoir qu’il y a des programmes un peu confidentiels. Il y a eu coopération dans l’échange de l’information dans le domaine criminel par exemple et une autre coopération qui consiste à développer les capacités d’une police par la formation. Notre laboratoire scientifique a atteint le summum de la modernité grâce aux Français et aux Espagnols.

Les programmes d’équipements de la police ont mis du temps à se concrétiser. Pourquoi ?
Il fallait d’abord former les hommes. Nous ne sommes pas partisans d’acheter du matériel et de le stocker en attendant. Avant d’acquérir un matériel, nous choisissons des éléments et nous les formons. Ils font ensuite un stage pratique dans la firme qui va nous vendre l’équipement. C’est pour cette raison que cela prend du temps. Sinon le matériel est disponible dans tous les marchés. Ce sont presque des épiceries maintenant. Pour notre système de caméra, nous avons eu dix propositions. Jusqu’à présent, des entreprises continuent à soumissionner. Alors que nous avons déjà choisi et presque terminé le travail. Il n’y a plus d’excuses. Ce que les gens n’arrivent pas encore à comprendre, c’est qu’il est aisé d’acquérir le matériel, mais il est difficile de former des hommes capables de se servir de ce matériel.

Le pays a souffert quand même pendant longtemps d’un embargo...
Embargo pour les hélicoptères. L’Europe ne voulait pas nous en vendre. Notre erreur était d’avoir précisé dans le cahier des charges que nous voulions commander des hélicoptères blindés. C’est-à-dire de lutte antiterroriste. Des pays européens ont refusé de nous en approvisionner parce que notre lutte contre le terrorisme était considérée à l’époque comme une guerre entre le gouvernement et les islamistes. Alors que nous aurions pu s’abstenir de cette précision et avoir nos hélicoptères de police.

Peut-on dire aujourd’hui que la police est bien équipée pour faire face au terrorisme et à la criminalité ?
Pas encore. Il y a encore des équipements à acquérir. Seulement, je reviens aux formations que nous n’avons pas encore. Pour rentrer dans les maquis à la poursuite des terroristes, on ne le fait pas comme on se balade dans la rue d’Isly. Il faut prendre des précautions et disposer d’un équipement qui demande une formation ardue.

Le président de la République a affirmé que l’énigme des disparus sera bientôt élucidée. Quelle a été la contribution de la police pour retrouver leur trace ?
La contribution de la police a été grande. Je peux même dire que nous avons été les précurseurs dans le domaine. Il existait beaucoup de désordre dans les statistiques, dans les faits. Mais petit à petit, nous avons mis nos idées en place. Nous avons tracé des canevas de travail qui sont maintenant très clairs et qui permettent à la police departiciper activement et concrètement au travail des commissions créées par le gouvernement, à la demande du président de la République. Parce que tant que nous ne tirons pas au clair le problème des disparus, à travers l’implication des structures de l’Etat, nous laisserons la porte ouverte aux interprétations de tout le monde.Particulièrement les étrangers. Le Président a ordonné la levée du voile sur ce dossier et nous le faisons de manière scientifique. Grâce aux analyses d’ADN, nous pouvons désormais identifier les corps trouvés dans des charniers. Tout à l’heure, nous avions une réunion sur ce dossier et je pense que nous commençons à approcher de la vérité. Car il faut prendre en compte toutes les données du problème.

Quelle est cette vérité ?
Par exemple, il existe entre 3 000 et 4 000 terroristes abattus sur le terrain qui n’ont pas été identifiés. La procédure est de prendre l’empreinte digitale avant d’enterrer le corps afin de la comparer à celle de la commune d’origine. Parfois, nous nous heurtons au problème des APC incendiées par les groupes armés, qui nous prive de la preuve que cette empreinte correspond à celle de X. Il y a plus de 300 sièges de commune incendiés. Ce qui rend le travail de la police pratiquement inopérant. Il y a également des incursions de terroristes qui ciblent les archives de cartes d’identité et d’empreintes digitales. Il est clair que les terroristes font ce travail de sape pour que nous ne puissions pas identifier les cadavres.C’est l’un des aspects du problème.

Et les autres aspects ? Qu’en est-il de l’implication supposée des services de sécurité dans ces enlèvements ?
Jusqu’à présent encore, il y a des faux barrages dressés par des individus en tenues de militaires et de policiers. Ils veulent faire croire que ce sont les services de sécurité qui sont dernière les disparitions. Des familles se présentent parfois au commissariat pour dire que durant la nuit, la police s’est présentée pour prendre leur proche. C’est absolument interdit par la loi.

Pourtant, des parents ont retrouvé la trace de leurs enfants dans des casernes avant de disparaître définitivement...
C’est un cas sur mille. Il a pu y en avoir, c’est sûr. Mais arriver à dire que les 6 000 disparus sont le fait des services de sécurité, c’est totalement exagéré. Les terroristes savaient ce qu’ils faisaient quand ils agissaient en tenues militaires.

La police arabe fête aujourd’hui sa journée. Quelle appréciation faites-vous de la coopération interarabe ?
Les polices arabes se sont constituées dans une organisation au sein du Conseil des ministres arabes de l’Intérieur. Une fois par an, nous célébrons la fête de la police arabe. L’Algérie, par rapport à d’autres pays arabes, célèbre un peu mieux cette date. Au sein des polices arabes, nous sommes un peu les vedettes. La lutte contre le terrorisme nous a mis en évidence. En ce qui concerne ce dossier, nous sommes constamment consultés. Le Conseil des ministres arabes de l’Intérieur a fait des textes très intéressants en ce qui concerne la coordination de l’action antiterroriste. La stratégie de la lutte contre le terrorisme arabe est très bien conçue. Si elle est appliquée sur le terrain, ce sera une très bonne chose. Les Européens l’ignorent. Plusieurs fois, j’ai dit aux responsables d’Interpol qu’au lieu de faire des réunions aux Etats-Unis, regardez un peu les textes et résolutions arabes et tentez de les appliquer.

On a l’impression que la coopération interafricaine dans le domaine fonctionne plutôt bien...
De mieux en mieux. Ils veulent tous venir se former chez nous. Nous avons un grand projet consistant à réaliser une école africaine de police à Tamanrasset, ouverte vers l’Afrique subsaharienne. Les deux tiers des places seront réservés aux autres pays africains et un tiers à nos populations du Sud.

Pour finir...
Je souhaite adresser un message de félicitations à tous mes hommes sur le terrain. Surtout à ceux qui appliquent avec beaucoup d’abnégation notre principe de rapprochement de la population. La police de proximité, qui a eu un succès extraordinaire grâce à l’apport massif du personnel féminin, a été mise en œuvre sur le terrain par un personnel convaincu de cette politique. Sans l’adhésion, l’accord, la participation des citoyens, nous ne pouvons rien faire. Aucune politique de sécurité ne peut réussir.

Par Nissa Hammadi, La Tribune