ACCUEIL     RENCONTRES     DONATION     FORUM

Lourdes peines contre les violeurs d’El-Haïcha

 
Le verdict est tombé hier tard dans la soirée. 20 ans de prison par contumace ont été prononcés par le tribunal de Biskra contre 20 accusés.
mardi 4 janvier 2005.

Dans l’affaire mémorable des femmes violées du bidonville d’El-Haïcha, à Hassi-Messaoud, le 17 juillet 2001, le verdict en appel prononcé hier par le tribunal criminel de Biskra - dont une vingtaine de condamnations par contumace à 20 ans de réclusion - relève quasiment du miracle. Après plus de trois ans d’attente et de désillusions, tant d’espoirs se sont amenuisés. De la quarantaine de suppliciées, uniquement trois ont résisté au renoncement. Ce lundi 3 janvier, elles étaient au rendez-vous avec un énième procès, un énième basculement dans cette nuit d’épouvante où l’une d’elles, Fatiha, a été enterrée sous un tas de sable et de cailloux après avoir été violée et torturée.

Peu avant le début de l’audience, la jeune femme encore ébranlée par les images de l’horreur s’est trouvée en proie à un malaise. Elle a vacillé sous le poids de ses horribles souvenirs et s’est écroulée dans le hall du palais de justice. C’est seulement grâce à une injection d’antidépresseurs, administrée au centre sanitaire du quartier, que Fatiha a pu regagner le tribunal pour être de nouveau confrontée à ses bourreaux. Dans la salle d’audience clairsemée, des représentantes du mouvement associatif ont pris siège afin d’apporter leur soutien aux victimes. La plupart sont venues d’Alger, certaines d’Oran, à l’instar de Malika Remaoun, présidente de l’Association féminine pour l’épanouissement de la personne et l’exercice de la citoyenneté (AFEPEC). La déléguée d’El-Bahia a distribué un communiqué à ses camarades de la cause des femmes, dans lequel elle les a informés qu’un rassemblement se tenait simultanément devant le palais de justice d’Oran, en signe de solidarité avec Fatiha et ces dizaines d’autres anonymes qui, par peur ou par fatalité, ont abandonné leurs violeurs au seul châtiment divin. Les coupables également se sont évanouis dans la nature. Sur la trentaine d’agresseurs dûment reconnus par les victimes, la majorité court toujours.

En dépit des mesures prises par la justice pour les faire arrêter, ils ne sont guère inquiétés. Sans doute cette impunité intolérable a-t-elle influé sur la décision du tribunal de Biskra qui a condamné par contumace vingt d’entre eux à la peine maximale (20 ans), deux à 10 ans et un à 5 ans. Cette sentence reproduit quasiment les termes du réquisitoire du procureur général. Après plus de trois ans de parodie, l’appareil judiciaire semble enfin décidé à mettre fin à la mascarade et rétablir les victimes d’El-Haïcha, le quartier des monstres, dans leurs droits. Cette prise de conscience tient dans l’arrêt rendu par la Cour suprême suite à une requête du parquet. Dans sa décision, elle a invalidé les sentences prononcées auparavant par le tribunal criminel de Ouargla et a demandé l’ouverture d’un nouveau procès dans une autre juridiction. Les circonstances troubles dans lesquelles ont eu lieu les premières comparutions des deux parties devant le tribunal criminel de Ouargla en juin 2002, les pressions des notabilités locales et les menaces adressées aux victimes avaient transformé le drame d’El-Haïcha en vulgaire fait divers. Sur l’ensemble des prévenus, trois adultes ont été condamnés à des peines allant de un à trois mois d’incarcération et deux mineurs conduits dans un centre de rééducation. Alors qu’ils se sont rendus coupables des pires atrocités, deux chefs d’inculpation uniquement ont été retenus contre eux : appel à l’émeute et vol. Ni le viol ni les coups et blessures volontaires ou encore les tentatives de meurtre n’ont fait l’objet d’une condamnation. Hier, ils étaient tous de retour dans le box des accusés.

Deux autres prévenus, qui se sont livrés ces derniers jours à la police, se sont également retrouvés sur la sellette. Après une pause-déjeuner, tour à tour les escadrons de la mort de la favela de Hassi-Messoud se sont présentés à la barre. Sans antécédent judiciaire, encore très jeunes - moins de 25 ans -, ils sont d’apparence insoupçonnables, presque angéliques. D’ailleurs, dans leurs réponses aux questions du juge, rien ne laissait penser qu’ils ont commis l’innommable. “La nuit des faits, je dormais à l’entrée de notre maison. Je me suis réveillé quand j’ai entendu un brouhaha et vu des gens courir. Je suis resté là jusqu’à ce que la police vienne. Les policiers m’ont embarqué alors que je n’ai rien fait”, relate le premier sans l’ombre d’un scrupule.

Son frère présent dans la salle se lève pour appuyer ses dires. Invité par le président du tribunal à expliciter son intervention, le frère aîné soutient que son cadet est “une victime” qui plus est se trouve “traumatisée” depuis son interpellation par les forces de l’ordre. “Est-ce lui la victime ou ces femmes qui ont été pillées, violentées ?” s’est exclamé le juge excédé. Les assertions douteuses du second prévenu ont forcé son sourire. “Tu étais à 100 mètres de la première maison assaillie, mais tu n’as rien vu et entendu ?” lui a-t-il répliqué.

À l’évocation des noms de ses victimes, l’accusé fait encore mine de ne rien savoir de cette affaire. Pourtant, il a bel et bien pris part à l’expédition punitive. Fatiha l’a identifié de nouveau hier. “Oui, il était là”, a-t-elle confirmé au juge. En dépit de cette énième confrontation, l’occultation des faits s’est poursuivie tout au long de cette seconde comparution. “Je ne me souviens pas d’elles. Je ne les connais pas”, a martelé le prévenu. Et au président de rectifier encore : “Il est possible que tu ne t’en rappelles pas. Mais les 11 victimes qui t’ont reconnu ne peuvent pas t’oublier jusqu’à leur mort.” Tout aussi indignés, les avocats de la partie civile ont tenté au cours de leurs interventions de prouver l’inconsistance des propos des six prévenus.

La défense s’est constituée autour de maître Mokhtar Bensaïd, représentant de la Ligue algérienne des droits de l’Homme et de Me Salah Hanoun, membre du barreau de Tizi Ouzou. De leur côté, les prévenus étaient défendus par des avocats commis d’office, très mal à l’aise dans leur tâche. Au total, sept chefs d’inculpation ont été exhumés par la cour, dont le plus grave a trait aux violences sexuelles. Dans ce cas précis, les avocats regrettent que la cour n’ait pas retenu le viol comme motif de condamnation. Pour autant, il faut reconnaître qu’un grand pas a été franchi. Le fait de savoir qu’une partie de leurs agresseurs, même en délit de fuite, ont été condamnés à une peine maximale a réconforté Fatiha et ses campagnes d’infortune. N’entendant pas s’arrêter en si bon chemin, elles comptent bien demander réparation auprès d’une juridiction civile et réclamer des indemnités.

Une pétition internationale en solidarité avec les suppliciées d’El-Haïcha
Après quelques années de léthargie, les associations de défense des droits des femmes se mobilisent à nouveau. L’affaire de Hassi Messaoud semble lier une fois de plus leur destin. Hier, l’ensemble des associations présentes, à savoir Rachda, l’Afepec, Tharwa Fadhma n’Soumer et toutes les autres, dont les dirigeantes n’ont pas fait le déplacement jusqu’à Biskra, ont voulu se constituer partie civile aux côtés des victimes. Sauf que leur démarche a été rejetée par la cour au motif qu’elles n’ont pas d’intérêt dans l’affaire. Pour autant, elles ne se résignent pas. Une pétition internationale chapeautée par le collectif Vingt ans barakat ainsi que le réseau des femmes sous loi musulmane (WLUM) est lancée.

Les victimes n’oublient pas
“Ils ont défoncé la porte de ma maison. Ils étaient dix. Ils m’ont attrapée, m’ont battue, brûlée avec des mégots de cigarettes et un briquet. Ils ont fait fondre une bouteille d’eau minérale sur mon corps. Ensuite, ils m’ont traînée dehors. Ils m’ont violée en enfonçant leurs mains dans mes parties intimes et m’ont lacérée...” C’est avec des mots simples et crus que Fatiha s’est présentée devant le président de la cour pour témoigner de ce qu’elle a enduré une certaine nuit du vendredi 17 juillet 2001. Des trois victimes qui ont assisté au procès en appel, c’était la plus éloquente. Sa cadette Alia s’est contentée de se précipiter vers maître Hanoun pour lui révéler qu’elle a reconnu l’un de ses agresseurs dans le box des accusés. “Il m’avait donné des coups de couteau aux jambes avant que ses camarades me frappent à la tête avec un morceau de madrier”, raconte la jeune fille.

Quelques jours après le drame, elle se réveillera sur un lit d’hôpital sans personne à son chevet. En raison des rumeurs ayant circulé sur les mauvaises mœurs des habitantes d’el-haïcha, les parents de Alia la renieront. Depuis, c’est à Alger, au centre d’hébergement de Rachda qu’elle a trouvé refuge. Interpellées, les autorités se renvoient la balle. En allant voir le ministre de l’Emploi et de la solidarité nationale Djamel Ould Abbès pour lui demander une aide matérielle, Fatiha, Alia et les autres ont été orientées vers le ministère de la famille. La locataire des lieux, Nouara Djaffar, les a à son tour renvoyées à son collègue du gouvernement.

Par Samia Lokmane, www.liberte-algerie.com