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Mahmoud Abbas élu sans enthousiasme

 
Les Palestiniens ont désigné hier le nouveau président de l’Autorité palestinienne. Reportage entre Naplouse et Jérusalem.
lundi 10 janvier 2005.

Haut la main : le suspense n’a guère duré hier soir et Mahmoud Abbas proclamait sa victoire à l’élection présidentielle dès l’annonce des premiers résultats, promettant de mettre fin à la souffrance des Palestiniens, « car c’est un peuple qui mérite toute notre estime, notre respect et notre fidélité ». Dès 21 heures (locales), un sondage sortie des urnes, effectué par le Centre palestinien de politique et de recherche de Ramallah, lui donnait 66 % des voix contre 20 % à son rival immédiat, Moustafa Barghouti. Selon la Commission centrale électorale, le taux de participation des quelque 1,8 million d’inscrits s’élève finalement à 70 %, après que les bureaux de vote ont été laissés ouverts deux heures de plus.

Elections de raison. C’est dans le calme et sans enthousiasme que les Palestiniens ont élu hier le successeur de Yasser Arafat comme président de l’Autorité palestinienne. La faiblesse de l’enjeu ­ le chef de l’OLP, Mahmoud Abbas, était l’archi-favori des sept candidats ­ et la présence militaire israélienne dans les territoires palestiniens ont fortement contribué à la morosité du scrutin. Pas de files d’attente à l’entrée des bureaux de vote, ni de liesse populaire : le scrutin n’avait pas la saveur des premières fois comme cela avait été le cas pour l’élection d’Arafat en janvier 1996.

A l’école Samir Saadeddine de Naplouse, transformée en centre électoral, la participation n’était que de 25 % à 14 heures. « Les gens vont venir après la sieste, c’est sûr », se rassurait Amar Karrassa, militant du Fatah, le parti de Mahmoud Abbas (alias Abou Mazen). « On veut la paix, le développement, explique Mohamed, garagiste. Il y a eu trop de sang, de morts. On veut vivre côte à côte avec les Israéliens. Abou Mazen va compléter le travail d’Arafat. Il va faire lever le blocus de notre peuple. » « S’il obtient la libération de nos prisonniers et la levée des barrages, il sera notre héros », espère un électeur. « Il a entre deux et six mois, met cependant en garde un jeune militant en keffieh. S’il n’obtient rien, l’Intifada reprendra à fond. De toute façon, il n’est rien sans le Fatah. Et le Fatah, c’est nous. »

Les barrages sont l’obsession des habitants de Naplouse. La plus grande ville de Cisjordanie, encaissée dans une étroite vallée, étouffe, coupée des villages alentour par les check points, patrouilles et levées de terre : selon l’ONG israélienne Mahsom Watch, 61 postes de contrôle militaires entravent la liberté de circulation des Palestiniens, ainsi que 102 barrages routiers en béton, 61 tranchées et 48 portails métalliques. Les manufactures n’exportent plus rien. Les habitants font des kilomètres à pied dans les collines pour contourner le principal barrage à l’entrée de la ville, Hawara. Hier, l’armée israélienne n’avait pas levé le barrage d’Hawara, contrairement à ce qui avait été annoncé. Elle s’est contentée d’y « fluidifier » le trafic. Jusqu’à 11 heures du matin, les voitures ont pu passer sans contrôle, puis les soldats ont recommencé à filtrer. Les habitants ont donc fait comme d’habitude, franchissant le barrage à pied puis prenant un taxi collectif de l’autre côté.

« Israël l’écoute ». Comme de nombreux habitants de Naplouse, Faed Nassar, jeune maçon, est allé voter dans son village, Madamah, à 3 km de là. « Je n’ai patienté qu’une demi-heure, un miracle, ironise-t-il. J’aimerais que ce soit comme ça tous les jours ! » Il a voté Abou Mazen, dit-il, « parce qu’Israël l’écoute ». Comme tous les garçons de 15 à 30 ans, il n’a pas de permis de circuler. « Aujourd’hui, on ne regarde pas les permis », rigole un soldat décontracté. Les contrôles étaient en effet très lâches.

A Beit Fourik, village à l’est de Naplouse, Moezz a eu moins de chance. Il accompagnait sa grand-mère voter à Naplouse. « Les soldats m’ont fait descendre du bus », raconte-t-il. Comme partout ailleurs, des autocars avaient été affrétés par le Fatah, suscitant la colère de Moustafa Barghouti, le candidat de l’Initiative démocratique, qui a accusé le parti au pouvoir d’utiliser les moyens de l’Etat et a même affirmé que l’encre prétendument indélébile pouvait s’effacer avec de l’eau et du savon. Prétextant des entraves israéliennes, la Commission électorale a prolongé l’ouverture des bureaux de vote de deux heures (voir ci-contre). Mais cette prolongation avait un autre motif moins avouable : une trop faible participation risquait d’entacher la légitimité du futur président.

A Beit Fourik, où le Hamas avait remporté la majorité aux municipales de décembre dernier, le boycottage de la présidentielle décrété par le mouvement islamiste a fait sentir ses effets : « La participation ne dépassera pas 60 %, contre 80 % aux municipales », prédit le représentant de la Commission électorale, Ihab Halani. « Neuf sympathisants du Hamas sur dix sont restés chez eux. Fallait voir les municipales, ça, c’était de la démocratie ! » « Le Hamas ne s’est pas présenté parce qu’il a eu peur de perdre », tente de se convaincre un militant du Fatah.

Dans la partie orientale de Jérusalem, devant la poste de la rue Salah ed-Din (Saladin), une foule bon enfant se pressait pour élire le futur président palestinien. Dans les quartiers arabes, annexés à Israël en 1968, près de 6 000 électeurs avaient la possibilité de voter par correspondance dans quatre bureaux de vote. Le reste des quelque 160 000 inscrits avait dû se répartir dans les faubourgs sous autonomie palestinienne. Des affiches à la gloire de Mahmoud Abbas tapissaient les panneaux face au ministère israélien de la Justice, installé à quelques mètres de là. Des jeunes arboraient des keffiehs à franges aux couleurs palestiniennes, sous les regards de policiers et de gardes-frontières israéliens. Des pétards fusaient dans les jambes des nombreux observateurs étrangers, pour la plupart délégués par l’Union européenne. Sur les marches du bureau, avec, à ses pieds, un régime de bananes, une Palestinienne brandissait un panneau « Israel Banana Republic Democracy ».

« L’élu du Fatah ». De l’autre côté du mur qui divise la ville, à Abou Dis, l’atmosphère était un peu plus fiévreuse. Des chababs (jeunes) sillonnaient la bourgade à bord de camionnettes, lançant slogans et chants martiaux. Deux vedettes se partageaient la faveur des militants locaux : drapeaux jaunes du Fatah pour Mahmoud Abbas, drapeaux rouges pour Taissir Khaled, du Front démocratique de libération de la Palestine. Dans un collège de la ville, Salim Abou Illal, responsable du centre de vote, confie : « Moi, je m’abstiens parce que tous les Palestiniens n’ont pas le droit de voter. En particulier, les réfugiés de l’extérieur... » Il reconnaît qu’aux récentes municipales, il y avait plus de participation. « Et puis, cette élection n’est pas juste. Les Israéliens et les Européens ont déjà élu Mahmoud Abbas. Et la télévision palestinienne n’en avait que pour lui : il sera l’élu du Fatah, pas du peuple palestinien. » Mouna, femme au foyer, exhibait fièrement son pouce marqué à l’encre indélébile : « J’ai voté Abou Mazen parce que tout le monde vote pour lui. »

A Jérusalem-Est et Abou Dis, à Naplouse,
- Par Jean-Luc ALLOUCHE et Christophe AYAD, www.liberation.fr