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Affaire Khalifa : jusqu’où iront les juges ?

 
Pendant que le milliardaire coule des jours paisibles en Grande-Bretagne, l’enquête sur le gigantesque scandale financier qu’il a laissé derrière lui se poursuit. Théoriquement, les magistrats sont en mesure d’inculper les plus hauts responsables de l’État. Théoriquement.
dimanche 9 janvier 2005.

Voilà deux ans que la justice algérienne enquête sur le plus gros scandale financier qu’a connu le pays depuis l’indépendance, en 1962. Derrière la réussite du groupe Khalifa, dont les activités allaient de la banque au transport aérien en passant par l’immobilier et les travaux publics, il y avait de multiples affaires de corruption, de blanchiment et de détournement.

Deux juges d’instruction travaillent sur l’affaire à Alger même. Des policiers ainsi que des gendarmes, réquisitionnés sur commission rogatoire, mènent des auditions dans d’autres villes du pays. Quatre gros dossiers intéressent tout particulièrement les magistrats : la caisse principale de Khalifa Bank ; les stations de dessalement d’eau achetées auprès d’une firme saoudienne en 2002 pour un montant de 65 millions d’euros ; les opérations swift effectuées sur des comptes domiciliés notamment en France, au Luxembourg, au Liban, au Brésil et aux États-Unis ; et enfin l’affaire concernant l’acquisition d’un portefeuille de 360 000 actions auprès de la Société générale pour un montant de 8 millions d’euros. À eux quatre, ces dossiers totalisent des centaines de millions d’euros tirés, selon la justice algérienne, d’une manière frauduleuse sur les comptes de la banque Khalifa.

Jugé par contumace par le tribunal d’Alger le 24 mars 2004 pour infractions bancaires, Rafik Khalifa, l’ancien patron du groupe du même nom, a déjà écopé d’une peine de cinq ans de prison assortie d’une amende de 68,6 millions d’euros. Entre-temps, il s’est réfugié à Londres, où il coule des jours paisibles. Ses anciens collaborateurs et comparses, en revanche, ont moins de chance. Plusieurs centaines de personnes - le quotidien El Watan avance le nombre de mille - ont déjà été auditionnées. Parmi elles figurent des dirigeants de Khalifa Bank et de Khalifa Airways, mais aussi d’anciens ministres, l’ex-gouverneur de la Banque d’Algérie ainsi que des responsables de cette institution, des directeurs d’OPGI (offices pour la promotion et la gestion immobilière) et d’agences foncières, des dirigeants et des vedettes du monde sportif, des personnalités du show-business et même le patron d’un grand quotidien francophone. Pour l’heure, on compte une vingtaine d’inculpations pour les motifs suivants : association de malfaiteurs, abus de confiance, vol qualifié et escroquerie. Au moins cinq gestionnaires de Khalifa Bank sont incarcérés à la prison de Serkadji ainsi qu’à celle d’El Harrach à Alger.

Combien de temps l’enquête va-t-elle durer ?
Des mois, voire des années sont encore nécessaires aux enquêteurs. Une source proche du dossier avoue qu’ils rencontrent d’énormes difficultés pour situer toutes les responsabilités au niveau du groupe. « À chaque fois que nous avançons, nous découvrons de nouvelles anomalies », a confié l’un d’entre eux. Moncef Badsi, le liquidateur du groupe Khalifa, nommé par le gouvernement le 29 mai 2003, est pessimiste. Il lui faut, confie-t-il, éplucher 20 millions de transactions financières réalisées depuis la création de Khalifa Bank en 1998. C’est à l’issue de ce colossal travail qu’on parviendra peut-être à élucider les mystères de cette débâcle économique qui aura coûté au Trésor algérien pas moins de 1,5 milliard de dollars, selon des estimations officielles. Situer les responsabilités des uns et des autres, dénouer le fil d’une grosse cavalerie financière qui aura duré quatre ans prendra du temps. « Trois ans, cinq ans, voire huit ans », a avancé le liquidateur. Quid alors du procès ? Les prévisions les plus optimistes indiquent que celui-ci aura lieu, avec ou sans la présence du principal inculpé, Rafik Khalifa, au second semestre de 2005. On peut toujours rêver...

Quelles sont les personnes poursuivies ?
Théoriquement, les juges ne se fixent aucune limite. En principe, ils sont en mesure d’auditionner et, au besoin, d’inculper les plus hauts responsables de l’État. Le ministre de la Justice, Tayeb Belaiz, est catégorique : « Il y a lieu de rappeler que nul n’est au-dessus de la loi, et, dans ce cadre, il n’y a pas de limites préétablies de quelque nature que ce soit », a-t-il affirmé. Certains vont même jusqu’à prêter au président Bouteflika cette confidence, jamais confirmée ni démentie : « Si vous avez des preuves contre mon frère, faites actionner la justice ! »

Faut-il dès lors conclure que le grand déballage pourrait avoir lieu lors du procès principal ? Aussi bien chez les avocats que parmi les journalistes, on affiche la plus grande circonspection. Un avocat du barreau d’Alger, rompu aux affaires de corruption, relativise les ardeurs du gouvernement, qui souhaite faire du procès Khalifa l’exemple en matière de lutte contre la corruption. Certes, le chef de l’exécutif, Ahmed Ouyahia, n’a pas ménagé ses menaces à l’adresse du premier responsable de cette débâcle financière. Outre qu’il a traité Rafik Khalifa d’escroc et de prévaricateur, il a surtout promis de sceller son sort : « Nous l’aurons un jour ou l’autre », a-t-il assuré.

Mais, dans cette bérézina économique, estime un avocat, seuls les lampistes pourraient finalement payer. Une source très proche de la chambre d’instruction ne dit pas autre chose lorsqu’elle avoue que les investigations piétinent quand elles viennent à toucher quelques grosses légumes de la nomenklatura algérienne. « Des personnes impliquées dans des affaires d’escroqueries liées au groupe Khalifa ne sont entendues qu’en qualité de témoins. Manifestement, il y a des intouchables qui ne peuvent être inquiétés », confie-t-elle.

Les intouchables ? Ils sont nombreux, très nombreux. Depuis son ascension jusqu’à sa chute, Rafik Khalifa arrosait de tous les côtés. Amis, copains et coquins le sollicitaient à tout bout de champ. Imbu de sa puissance, conscient des pouvoirs et des avantages qu’il pouvait tirer de son argent, Khalifa jouait sur tous les registres. Mécène généreux et philanthrope intéressé, il distribuait des millions aux associations culturelles, signait des chèques mirobolants pour les clubs de football et entretenait grassement des vedettes de la chanson. Bien sûr, il ne manquait pas de distribuer quelques enveloppes aux journalistes. In fine, cet homme a fini par avoir médias, officiels et stars à ses pieds. Jusqu’à la célèbre Catherine Deneuve, qui acceptera de faire de la promotion moyennant un cachet de 45 000 euros. Entendue par la justice française le 5 janvier dernier, elle risque une mise en examen pour abus de biens sociaux.

Et l’État algérien ? Quand celui-ci se tourne vers Rafik Khalifa, ce dernier ne se fait guère prier. C’est avec l’argent de Khalifa Airways que le golden boy a payé officiellement le cachet de l’acteur égyptien Adel Imam en tournée en Algérie. Sur la sollicitation écrite du ministère de la Culture, incapable à l’époque d’allonger la somme promise à l’artiste, Khalifa a signé un chèque de 180 000 dollars au profit d’Adel Imam. Officieusement cette fois, Rafik Khalifa aurait financé, à hauteur de 400 000 dollars, et avec les fonds de sa banque, au moins une opération de lobbying aux États-Unis au profit de... Bouteflika. Les enquêteurs possèdent de nombreux documents administratifs ainsi que des pièces comptables qui attestent de largesses distribuées sur instructions du patron du groupe au profit de diverses personnes et organismes.

Il fut un temps où des pontes du système couraient les réceptions offertes par Khalifa ou simplement faisaient la queue devant son bureau pour obtenir un emploi, une ligne de crédit pour l’importation ou tout simplement une carte bancaire gratuite. Des hommes politiques, des chanteurs, des hommes d’affaires, des patrons de presse et même des membres de la famille du chef de l’État ont eu droit à ses bontés. Des crédits sans garantie ont été accordés à des personnalités, à l’exemple de cette vedette de la chanson raï qui a obtenu la somme de 15 milliards de centimes (1,5 million d’euros) pour l’achat d’une villa mauresque à Alger. Un directeur de journal a, quant à lui, reçu 305 000 euros pour l’acquisition d’un appartement à Paris. Des cartes bancaires ont été offertes à des personnalités algériennes et étrangères. Parmi elles, une actrice française, des fonctionnaires de la présidence, des fils de généraux et des membres de la famille Bouteflika.

Mieux, l’argent de Khalifa aurait servi à l’achat d’appartements à Paris, dont un situé rue du Faubourg-Saint-Honoré, occupé par le frère même du président, Abdelghani Bouteflika, anciennement avocat du groupe. Coût présumé de l’appartement : 1,5 million d’euros. Les cadeaux de Khalifa ne s’arrêtent pas là. La nièce du président américain George W. Bush, Laurene, la fille de Neil Mallon Bush, mannequin de profession, a bénéficié d’un virement de 1,5 million de dollars effectué le 7 juin 2002. La liste est encore longue. Alors, comment convoquer tout ce beau monde devant le bureau du juge d’instruction et, le cas échéant, le faire défiler dans le box des accusés ?

Que devient Rafik Khalifa ?
En dépit du mandat d’arrêt international lancé contre lui par Interpol le 17 août 2003, Rafik Khalifa ne vit pas terré. Bénéficie-t-il d’un statut de réfugié politique ? Au cours d’un entretien réalisé à son domicile de Londres il y a quelques mois, l’ancien homme d’affaires nous a affirmé avoir créé un parti politique et en avoir déposé les statuts. Ce qui, visiblement, le met pour l’instant à l’abri de poursuites judiciaires. Du moins en ce qui concerne le volet algérien. C’est qu’en dépit des multiples demandes des autorités algériennes les Britanniques refusent d’envisager son transfert vers Alger, les deux pays n’étant pas liés par des accords d’extradition. Certains soupçonnent même les Britanniques de faire preuve d’une sorte de bienveillance à égard de leur hôte algérien. Au moment où il était poursuivi pour diverses affaires de corruption, ce dernier a fait un joli pied de nez à ses détracteurs algériens. Il a relancé sa chaîne télé K. News à partir de son refuge londonien, et ce en pleine campagne électorale pour la présidentielle algérienne d’avril 2004. Bien sûr, il a dû donner un coup d’arrêt brutal à son projet au lendemain du sacre de Bouteflika. Mais cela indique une chose : l’homme a encore de la ressource. Il semble capable de rebondir.

Comment vit le milliardaire algérien ?
Malgré ses déboires judiciaires, Rafik Khalifa continue de mener grand train. Il possède un luxueux appartement dans un quartier huppé de Londres, non loin des magasins Harrod’s, propriété du milliardaire égyptien Mohammed al-Fayed. Pour accéder au troisième étage de l’immeuble à l’architecture très victorienne, il faut montrer patte blanche et solliciter les services d’un groom. Dans son exil britannique, Rafik Khalifa a conservé ses habitudes excentriques. Il se refuse rarement quelques verres de vodka orange dans un pub près de Piccadilly Circus et ne lésine pas sur la note pour s’offrir une table dans une boîte huppée proche du quartier de Soho. Deux chauffeurs et une limousine noire sont à sa disposition jour et nuit. Quand il ne séjourne pas dans le cottage d’un ami anglais situé au sud de Londres, il a ses habitudes dans de luxueux restaurants de la capitale. Neal, son garde de corps et secrétaire, ancien membre de la Royal Navy et vétéran des Malouines, ne le quitte presque jamais.

De quoi vit cet habitué du luxe et des paillettes ? « J’ai travaillé pendant vingt ans, nous a-t-il déclaré. Je dispose de quelques économies. Je n’ai pas le trésor de Bill Gates, mais j’ai de l’argent. » Justement, une partie de cet argent proviendrait de la revente des trois villas de Cannes achetées en juillet 2002 pour 35 millions d’euros et revendues une année plus tard 16 millions d’euros. À l’issue de cette transaction, Khalifa aurait empoché un chèque de 3,3 millions d’euros en mains propres à l’aéroport de Londres le 9 juillet 2004. Son interlocuteur, un notaire parisien, a été depuis mis en examen par le juge d’instruction du tribunal de Nanterre, Isabelle Prévost-Desperez.

Maintenant que de multiples informations judiciaires sont ouvertes contre lui, pourrait-il être extradé et jugé dans son pays ? À moyen terme, une telle perspective est exclue. Jackie Selebi, le nouveau directeur d’Interpol, se montre extrêmement circonspect. De passage à Alger en novembre dernier, il a plutôt plaidé pour des négociations directes entre les polices algérienne et britannique. « Interpol peut jouer dans ce cas un rôle de médiation », a-t-il déclaré. Mais qui a vraiment intérêt à ce Rafik Khalifa parle et déballe tout publiquement ? En dépit des déclarations péremptoires des officiels algériens, un procès juste et équitable en présence du principal accusé risque d’embarrasser beaucoup de monde tant l’homme d’affaires a réussi à corrompre ministres, hauts_ fonctionnaires de l’administration, officiers spérieurs de l’armée et, bien sûr, journalistes. Sans pour autant expliquer d’où lui est venue cette fortune.

par Farid Alilat,www.africatime.com