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Les islamistes algériens et l’exemple turc

 
Signe des temps : les Algériens croient tout savoir d’une organisation islamiste dès lors qu’ils l’ont caractérisée de radicale ou de modérée.
jeudi 20 janvier 2005.

Dans les toutes premières années du pluralisme, la formation dirigée par Abassi Madani et Ali Benhadj recevait l’estampille de l’intransigeance toutes les fois qu’il était question de faire ressortir sa particularité dans la mouvance islamiste, tandis que la formation présidée par Mahfoud Nahnah passait généralement pour modérée. Cette classification valait surtout pour son côté pratique. Ce qu’il importait alors, c’était de savoir qui des deux partis représentait le plus grand danger pour la démocratisation en cours, qu’on espérait voir se poursuivre à un rythme soutenu jusqu’au point de non retour.

Or, ce processus dépendait d’une condition négative : que les islamistes n’accèdent pas au pouvoir, car une opinion dominante était d’avis qu’ils n’auraient rien de plus pressé à faire dans ce cas que de mettre fin à l’expérience démocratique.Cette distinction renvoyait donc au degré de dangerosité à affecter à l’une et à l’autre tendance. Cela impliquait que toutes les deux étaient en fait incompatibles avec le système démocratique qui se mettait en place. Dans le secteur de l’opinion qui revendiquait leur dissolution, du fait de cette incompatibilité, une divergence apparaissait toutefois sur un point qui avait semblé tranché. Des voix s’élevaient, en effet, pour dire que le plus dangereux des deux n’était pas celui que l’on croyait.

La tendance modérée, arguait-on, représentait en fait une plus grande menace parce qu’elle disposait d’une stratégie, à la différence du courant radical qui en serait, lui, dépourvu, et serait enclin à provoquer l’épreuve de force dans l’immédiat, peu soucieux qu’il serait d’attendre que les conditions lui soient favorables. Selon ce point de vue, le FIS serait dangereux dans le présent, et Hamas dans le futur ; le temps travaillerait contre le premier, et pour le second. Quant à Ennahda, peu de gens s’en souciaient. On s’accordait en général pour prédire son ralliement à l’une ou à l’autre tendance une fois qu’elle se serait défaite de son leader, Abdallah Djaballah, un radical, qui n’avait pas réussi à fédérer sous sa férule la masse des salafistes.Il est significatif qu’on n’ait pas cherché à distinguer à la lumière d’autres critères ces deux courants. La raison, en fait, en est simple : on ne pensait pas qu’ils tendent vers des finalités différentes. Les deux formations militaient pour l’avènement de la daoula islamia. Plus encore, les tactiques mises en œuvre ne différaient pas vraiment. Elles ne divergeaient en réalité que sur l’appréciation du rapport de forces dans la conjoncture de l’époque. Or ce désaccord avait une histoire, il remontait à plus loin que l’ouverture démocratique. Le courant dirigé par Mahfoud Nahnah croyait que les temps n’étaient pas mûrs, alors que les populistes intransigeants rangés derrière Abassi Madani pensaient, eux, que la conquête du pouvoir était possible. Qualifier, par conséquent, l’un de réformiste, et l’autre de révolutionnaire, ne venait à l’esprit de personne. D’où cette idée dominante : parmi les islamistes, il n’y a pas de modérés. Tous fondamentalistes, tous intégristes, tous incompatibles avec le cours démocratique. La seule démarcation qu’il est possible d’établir parmi eux, c’est de discerner une majorité déjà gagnée à la solution violente, que ses chefs ont visiblement beaucoup à contenir, et une minorité plus consciente du déséquilibre des forces en présence. Plus tard, quand la violence sera de la partie, cette distinction prendra toute sa signification. Il y avait un divorce entre les islamistes, peut-être seulement d’ordre tactique, mais dans le contexte de l’époque marqué par le déchaînement de violence, on ne pouvait plus considérer comme insignifiant le fait qu’une fraction récuse le terrorisme.

Aujourd’hui que le parti radical n’a plus d’existence légale, et ceci depuis maintenant presque une quinzaine d’années, la distinction entre radicaux et modérés n’a pas perdu de sa pertinence. Il y a toujours d’un côté les radicaux, avec ses deux ailes militaire et politique, sans lien visible entre les deux, et de l’autre côté les modérés regroupés dans le MSP, l’héritier du parti fondé par Mahfoud Nahnah, Hamas. S’il semble clair que les premiers forment la tendance révolutionnaire dans le bloc islamiste, il n’est pas évident, en revanche, que les seconds sont des réformistes. Le fait qu’ils aient opté pour la voie pacifique dès le début de l’ouverture, n’a pas eu d’effet sur leur politique, comme en témoigne éloquemment le débat qui se mène aujourd’hui autour des amendements à apporter au code de la famille, nettement fondamentaliste. Plus difficilement qualifiable de réformiste est l’autre parti légal appartenant à la mouvance islamiste, El Islah, en dépit de ce que proclame son sigle. En ce qui le concerne, son rejet de toute révision du code de la famille ne laisse planer aucun doute sur son maximalisme. Il est un parti intégriste, et qui entend le rester jusqu’au bout. C’est en tout cas ce qui ressort des propos de son président Abdallah Djaballah, qui fait face pour le moment à une dissidence, qui vise à l’éviction du leader dans la perspective du premier congrès ordinaire de la formation. Il est possible que cette dissidence soit porteuse d’une orientation nouvelle, mais ce n’est là qu’une hypothèse que l’avenir seul pourra confirmer ou démentir. Ce qui tend à la conforter toutefois, c’est paradoxalement le fait que les dissidents n’aient pas jugé nécessaire d’énoncer les griefs qu’ils nourrissent à l’égard de Djaballah. Ce dernier se perd lui-même en conjonctures. Il comprend si peu les raisons de cette dissidence qu’il met en cause un autre parti, le RND, dont on se demande par quel procédé il peut avoir suscité cette discorde, compte tenu de son appartenance à une autre famille politique. Toujours est-il que le président d’El Islah se montre à ce point sûr des accusations qu’il avance qu’il menace de révéler les noms des Rndistes responsables de la zizanie dans les rangs de son parti.

El Islah et le MSP mènent tous deux campagne contre la révision du code de la famille, en adoptant pour cela, il est vrai, des tonalités différentes. Le second, en effet, n’a pas les coudées franches de par sa participation au gouvernement. Il doit feindre de soutenir la révision, sous peine d’indisposer le président de la République, autant que faire comprendre d’une voix nettement plus audible que ce n’est pas le genre d’amendements qu’il préconiserait s’il était libre de ses choix. Pour ce qui le concerne, El Islah s’en va alerter l’opinion sur l’altération qui se prépare au détriment de la seule réalisation conforme au projet fondamentaliste dont puisse se targuer l’Etat algérien, tout en soulignant, l’air de ne pas y toucher, la complicité du MSP dans cette faveur accordée à la “minorité éternelle”, c’est-à-dire les partisans de la laïcité et de l’occidentalisation. La différence de style observable en l’occurrence met en relief leur entente quant au fond. L’un et l’autre se situent hors système, sans considération pour le fait qu’ils soient des partis légaux, activant dans un cadre pluraliste, en transition vers la démocratie, qui n’est pas concevable sans respect des droits de l’homme, dont le rejet de toute discrimination entre l’homme et la femme. Sans doute les amendements prévus se sont-ils imposés aux gouvernants en premier lieu à cause des engagements pris à l’échelle internationale en matière de droits de l’homme. Il faut aussi rappeler que ce dispositif juridique discriminatoire n’est pas le fait des islamistes, mais bien celui de l’ex-parti unique, le FLN, dont la profession de foi cependant n’est pas fondamentaliste. Que des partis islamistes se revendiquant comme tels s’opposent à sa révision, ou du moins s’efforcent de limiter celle-ci à des clauses de peu d’importance, c’est dans l’ordre des choses. Néanmoins cette attitude n’est pas conforme à l’ordre démocratique qu’en tant que partis reconnus, ils devraient chercher à promouvoir.

Les valeurs intégristes sont antinomique avec la démocratie, qui repose quant à elle sur deux piliers : les libertés et les droits de l’homme. Les islamistes algériens en sont encore à croire qu’ils peuvent bénéficier des premières sans avoir à militer pour les seconds dans leur intégralité. Ils contestent des amendements qui, sans doute, constituent un progrès par rapport aux dispositions en vigueur, mais qui sont encore insuffisants rapportés à l’aune de ce qu’ils devraient être, eu égard aux engagements internationaux du pays. Ils ne semblent pas se rendre compte qu’il viendra nécessairement un moment où ils seront contraints de choisir entre épouser la démocratie dans son intégralité, ou disparaître, et que la seule voie qu’il leur reste pour faire l’économie de ce choix, c’est de faire préalablement la révolution, pour transformer la société selon leurs canons. Ils croient encore que la démocratie, c’est seulement une transition qu’ils mettront à profit pour s’emparer du pouvoir à moindre frais, et sans que le monde occidental, l’ennemi, trouve prétexte pour intervenir à leur encontre. Ils auront alors tout loisir d’abolir ces mêmes libertés qui leur auront permis d’accéder au pouvoir. Pour eux, la démocratie c’est un moyen, pas une fin. Alors que pour les démocrates, elle est, précisément, la fin, et même la fin par excellence. D’ici à ce qu’ils parcourent la distance qui les sépare encore de la démocratie, il faudra sûrement du temps. Néanmoins, on peut d’ores et déjà constater que nombre d’islamistes resteront arc-boutés à leur credo actuel. La phase antérieure, et les atrocités qui l’ont marquée, ne leur aura rien appris. On peut le regretter, mais il faudra surtout en prendre acte. Il est des intégristes, il faut espérer qu’il y en ait le moins possible, qui le resteront quoi qu’il advienne. Quelqu’un comme le président d’El Islah a un énorme travail à faire sur lui-même pour comprendre que démocratie et intégriste ne vont jamais ensemble, à supposer que cet effort intellectuel n’excède pas une intelligence humaine lorsqu’il doit être accompli relativement en peu de temps.

En politique, cependant, comme ailleurs, le pays n’a pas beaucoup de temps à perdre. Au rythme où vont désormais les affaires du monde, c’est une sorte de “révolution culturelle” que les Algériens sont tenus de réaliser pour autant qu’ils veuillent prévenir la désagrégation de leur communauté nationale, dans le contexte d’une mondialisation dont les effets, sûrement, ne seront pas qu’économiques. Déjà, les souverainetés nationales voient leur étendue décroître. Les questions de sécurité, déjà, ne relèvent plus de la seule compétence des Etats. La meilleure garantie à apporter dans ces conditions à l’Etat national, c’est l’édification d’une démocratie véritable. Il se trouve que celle-ci ne peut pas s’établir sans un système de partis réellement représentatifs des différents segments de la société. Différents clivages se partagent cette dernière ; la vocation des partis est de les exprimer pacifiquement, de les couler dans le moule des institutions, de les intégrer par conséquent, contrecarrant ainsi les forces centrifuges qui travaillent à la désagrégation de l’Etat.

Il y a tout lieu de penser que le courant islamiste, malgré toutes les violences perpétrées par des groupes se réclamant de lui, malgré l’échec de son offensive révolutionnaire, reste une réalité, avec laquelle il faudra composer parce qu’elle est durable. Toutefois, il est clair qu’il n’est pas intégrable dans les formes qu’il revêt actuellement, encore que le MSP donne parfois le sentiment de pouvoir réussir sa transformation en parti liant indissolublement son existence au système pluraliste et démocratique. L’attitude pour le moins mitigée qu’il observe pour l’heure envers les amendements au code de la famille, pourtant insuffisants au regard des normes internationales, montre qu’il demeure un parti fondamentaliste, dont les références s’opposent résolument aux valeurs démocratiques. Le fait qu’il soit en avance sur l’autre parti fondamentaliste, El Islah, ne signifie pas qu’il saura rapidement se détacher du socle idéologique qui leur est commun. L’un et l’autre, cependant, seront bien inspirés de prendre exemple sur l’évolution du courant islamiste en Turquie. A l’instar des mouvements islamistes dans le monde islamique, les islamistes turcs se sont dressés contre la laïcité et l’occidentalisation, avec pour objectif déclaré d’instaurer un Etat soumis aux dogmes religieux. Dans sa forme actuelle, l’AKP (Adalet ve kalkmma partisi) au pouvoir, se considère comme un parti déconfessionnalisé. Il se réclame du conservatisme démocratique, alors que ses origines islamistes ne font aucun doute. Dans le monde islamique, l’AKP d’Erdogan est la première formation islamiste à avoir réussi sa mue en un parti qui a su marier les principes démocratiques aux valeurs religieuses. On peut dire de lui qu’il est un parti non pas religieux, mais d’inspiration religieuse, sur le modèle de la démocratie chrétienne, dont le projet n’est pas de ramener l’Etat à l’ombre de l’Eglise, mais de médiatiser les intérêts religieux dans la sphère politique telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Bien entendu, s’agissant de l’AKP, des doutes s’expriment encore quant à la solidité de ses convictions démocratiques. Certains pensent que celles-ci sont purement tactiques, que le véritable objectif du parti d’Erdogan dans ses efforts tendant à forcer la porte de l’Europe est de provoquer le démantèlement de l’establishment laïque en forçant celui-ci à satisfaire aux critères d’admission en matière de droits de l’homme et de libertés politiques. Assurés que leur pays n’est pas intégrable quoi qu’il fasse pour cela, pour sa foi islamique justement, ils s’appliqueraient à saper les fondements de l’ordre kémaliste, en feignant de tout faire pour frayer la voie à l’intégration. Et quelle meilleure manière, pense-t-on, d’endormir la méfiance de leurs adversaires que de paraître abandonner jusqu’à leurs références idéologiques ?

Au fond, ce n’est là qu’un procès d’intention. L’intégration à l’Europe nécessite des années de négociation et beaucoup de réformes, or l’AKP ne se maintiendra au pouvoir que durant une période limitée. Le parti d’Ergodan ne peut pas, de plus, faire semblant d’être acquis à cette intégration et à la laïcité qu’elle suppose, sans que ses troupes et ses électeurs ne le sanctionnent lors des futures élections.

En fait, les islamistes turcs, du moins les partisans d’Ergodan, ont fait leur aggiornamento, à l’image de l’Eglise quand elle s’était ralliée à la modernité et à la démocratie. Les chrétiens démocrates ont-ils vendu leur âme pour autant ? Au contraire, peut-on affirmer, puisque sans ce ralliement, l’Eglise catholique et à sa suite les autres confessions chrétiennes, auraient mis leur existence en grand péril si elles avaient gardé leur attitude première de rejet de la démocratie. La démocratie chrétienne, qui n’a pas toujours été soutenue par l’Eglise, n’a pas peu contribué à réconcilier les chrétiens avec la laïcité et la démocratie. L’intégrisme ne constitue pas seulement un danger pour l’Etat, mais également pour la religion qu’il prétend rétablir dans sa première grandeur. Il ne représente plus qu’une petite minorité dans l’Eglise catholique, comme dans les autres confessions chrétiennes. En islam, où il est encore puissant, il fait peser une menace réelle de régression et de chute dans la barbarie.

Par M. Habili, www.lesdebats.com