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Kabylie : Retour sur quatre années de crise

 
La Kabylie a subi de profonds traumatismes qui vont travailler la société à long terme et dont les conséquences ne peuvent être cernées aujourd’hui », telle a été la réponse donnée par certaines personnes que nous avons approchées pour tenter de dresser un bilan de la crise en Kabylie.
mercredi 2 février 2005.

Qu’il soit universitaire, homme politique, observateur ou simple citoyen, nos interlocuteurs s’accordent à dire qu’il y a deux types de conséquences induites par les quatre années d’instabilité en Kabylie. Il y a d’abord ce qui est visible, quantifiable, et il y a ce qui est profond, plus pernicieux et plus dangereux, parce qu’il travaille la société dans son fondement et dont les effets ne seront palpables qu’après des années. Pour Saïd Khellil et son ami le docteur Hemdani, tous deux anciens cadres du FFS, les quatre années d’instabilité ont « balayé tout les repères, toutes les valeurs de la société ». Khellil estime qu’il y a eu régression sociale. « On le constate même dans la rue, le civisme a disparu, et aujourd’hui on ne respecte plus rien », dit-il. « On a perdu la civilité dans un combat pour la citoyenneté », renchérit le docteur Hemdani. Concrètement, qu’est-ce qui est visible ? Entre 2001 et 2004, le peu de confiance qu’avait le citoyen en les institutions de l’Etat a disparu parce qu’une institution censée protéger la population a été derrière les massacres commis.

Des milliers de familles ont été touchées. Si les blessures physiques guérissent, ce ne sera pas le cas pour les blessures psychologiques qui sont plus profondes. Ainsi, des centaines de jeunes handicapés à vie, au-delà du fait qu’ils constitueront un fardeau pour leur famille, seront toujours là pour rappeler que l’Etat a usé d’une violence inouïe pour tuer l’espoir ; et quatre années après les faits, les victimes continuent à attendre que justice leur soit rendue. Aujourd’hui, si le citoyen continue à entretenir une relation avec l’Etat, à travers ses institutions, c’est parce qu’« il n’a pas le choix, mais ce sera toujours une relation de méfiance ». En jouant sur le pourrissement et en maintenant toute une région dans une situation d’anarchie et d’instabilité, le pouvoir a favorisé certains comportements antisociaux : perte des valeurs civiques, délinquance, déchéance sociale. Cela est l’apanage de groupes d’individus qui, face à l’absence de l’Etat et parce qu’à un moment ou un autre de la crise ils se sont retrouvés acteurs, se sont arrogé le droit d’agir souvent en hors-la-loi.

Sournoisement et sans doute afin d’anéantir toute forme de résistance sociale et politique, le pouvoir a laissé la situation se dégrader, encourageant la violence qui anéantit le débat d’idées, de réflexion. « Ils ont créé de nouveaux émirs pour casser les ressorts de la société », nous dit un universitaire. Ce qui inquiète nos interlocuteurs, c’est la corrélation entre ces effets de surface et les séquelles profondes qui ont marqué la société et qui ne seront visibles qu’à long terme, socialement, culturellement et politiquement. Pour Khellil et Hemdani, depuis l’indépendance, la région a subi plusieurs agressions, mais celle de 2001 a été la plus violente. Pour eux, tout ce qui était debout dans une région déjà mal lotie socialement et économiquement a été cassé. Pertes d’emploi, délocalisation, désinvestissement, pertes matérielles et financières, telles sont en résumé les conséquences directes de la crise, mais ce n’est pas tout. « La crise de 2001 est venue aggraver une situation déjà précaire », nous dit un économiste de l’université de Tizi Ouzou qui estime, lui aussi, qu’en économie, il y a des effets visibles qui agissent sur le long terme. Si aujourd’hui, on n’a pas encore évalué quantitativement les conséquences économiques des quatre années d’instabilité en Kabylie, nos interlocuteurs expriment des craintes quant à l’avenir.

Le désastre d’une économie fragile

Selon le président de la Chambre de commerce du Djurdjura, qui réunit les opérateurs économiques de Tizi Ouzou et de Bouira, M. Medjkouh : « C’est la première fois depuis l’indépendance que la région connaît une régression sur une période aussi longue. » Il avoue qu’en 2002, 1500 emplois ont été perdus dans la PME/PMI et qu’en 2003 il y a eu une perte estimée à 40% du chiffre d’affaires dans le même secteur, alors que plus d’une douzaine d’entreprises ont baissé rideau. Cela s’explique, selon notre interlocuteur, d’abord par les dégâts physiques subis par certaines entreprises (perte des matières premières, destruction de stocks) et ensuite la perte par les opérateurs locaux de leur marché en raison de leur impossibilité d’honorer les commandes reçues. Durant plus de deux ans, les émeutes n’ont jamais cessé, faisant fonctionner les unités industrielles au ralenti. Selon M. Medjkouh, de nombreux projets d’investissement prévus pour la période 2001-2004, ont été annulés ou transférés dans d’autres régions du pays. Un économiste de l’université Mouloud Mammeri nous explique que la région de Kabylie, en général, de Tizi Ouzou, en particulier, n’avait pas les atouts nécessaires pour attirer l’investissement, même si durant les années 1970, la politique de l’Etat a réussi à résorber le chômage, en plus des rentes générées par l’émigration externe et interne.

Une région caractérisée par un déséquilibre entre la population et les ressources propres. Avec la crise des années 1980, des milliers d’emplois ont été perdus et de nombreuses entreprises fermées. A cela, il faut ajouter la bureaucratie administrative qui freine l’investissement et le retard dans la réalisation des zones industrielles et des zones d’activité. Toutes ces données sont à prendre en considération pour comprendre qu’une crise comme celle de 2001, au-delà des dégâts visibles, peut générer des retards de développement sur plusieurs années. Pour notre économiste, la crainte est de voir les mouvements migratoires internes (vers la capitale principalement, la région de l’Oranie et le sud) prendre de l’ampleur. Un phénomène de « dévitalisation » qui dépeuplerait des villages entiers, les citoyens cherchant toujours des conditions meilleures et une plus grande stabilité sociale.

Mais alors que faut-il faire pour un développement durable de la région et une réparation des injustices ? Cela suffirait-il de déverser des milliards de dinars ? Un plan Marshall pour la Kabylie ? Pour nos interlocuteurs, les milliards sont insuffisants. Le président de la chambre de commerce - parce que les opérateurs économiques locaux n’ont jamais été écoutés lorsqu’ils ont tiré la sonnette d’alarme au début de la crise et parce que, aujourd’hui, certains opérateurs ont perdu les ressources psychologiques nécessaires pour relancer leurs activités - estime qu’il faut d’abord réinstaurer la confiance, engager la réflexion et la concertation entre tous les acteurs (pouvoirs publics, collectivités locales, opérateurs et société civile) et entreprendre des investissements durables. Pour lui, le taux de chômage, qui frôle les 32% à Tizi Ouzou, ne peut être réduit uniquement par le lancement de projets infrastructurels. Une vision que partage quelque peu notre économiste, qui considère qu’« il faut beaucoup d’imagination » pour trouver des solutions, d’autant plus qu’étant entré dans l’économie de marché, l’investissement productif ira vers des régions qui aujourd’hui sont plus attractives. Cela doit inciter les pouvoirs publics à intervenir pour plus de facilitations.

Combat politique contre développement ?

Pour le docteur Hemdani, en quatre années, la situation a évolué négativement au point qu’aujourd’hui : « On a l’impression de revenir vingt ans en arrière, à l’avant-1988, au regard du désintérêt de la population de la chose politique. » Son ami Khellil estime qu’il « y a une volonté d’éteindre toute velléité de débat d’idées, de réflexion ». S’ils considèrent qu’il ne faut pas jeter l’anathème sur les acteurs politiques, les deux anciens cadres du FFS continuent à croire que la lutte politique est toujours d’actualité. Pour eux, le pouvoir avait un but : « Normaliser la Kabylie pour réussir à normaliser l’Algerie. » Mais les moyens utilisés pour cette normalisation ont été d’une violence extrême. Assassinat, pourrissement social, régression économique, mais la société a résisté. Une Kabylie maintenue en sous-développement économique et social peut-elle continuer son combat politique ? Les citoyens dubitatifs et sceptiques semblent ne plus croire en rien.

Ce n’est pas que la société n’a plus la force pour continuer le combat pour les idéaux de liberté, de démocratie, de justice, mais il arrive que l’envie de vivre autrement l’emporte sur le reste. Le déphasage entre les générations grandit, et l’élite qui a mené les premières batailles politiques n’a pas réussi à façonner une certaine relève, qui serait plus en phase avec ceux qui ont affronté, les mains nues, les balles des gendarmes en 2001. La jeunesse d’aujourd’hui, qui a subi toutes sortes de violences et qui réagit, elle aussi, en usant de sa propre violence, voudrait simplement vivre (au sens le plus large du terme) comme toute la jeunesse du monde, mais dignement. Au moment où les regards sont tournés vers le Palais du gouvernement où se déroulent les négociations sur la plate-forme d’El Kseur, la Kabylie attend les fruits de son combat. Loin de toute démagogie et des discours populistes, de quoi a besoin la Kabylie de 2005 ? De politique ou de développement ? La réponse à cette question permettra peut-être de sortir la région de son marasme.

Mourad Hachid, www.elwatan.com