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Mme Zinou : « Pas de pardon sans passer par la justice »

 
Ancienne porte-parole du Comité national contre l’oubli et la trahison (CNOT), la veuve du défunt journaliste Aliou Salah Zineddine, affectueusement surnommé Zinou, du quotidien national Liberté, assassiné le 6 janvier 1995 par un groupe terroriste, se prononce, dans le présent entretien, sur le projet d’amnistie générale annoncé par le président Bouteflika.
mercredi 2 mars 2005.

Mme Zinou estime qu’il ne peut y avoir de pardon sans justice et sans condamnation des terroristes pour crimes contre l’humanité. Mme Zinou appelle l’ensemble des familles victimes du terrorisme à pérenniser la mémoire de leurs proches assassinés. Au moins pour l’histoire.

LA TRIBUNE : Les familles des journalistes victimes du terrorisme sont-elles prêtes, selon vous, à pardonner aux terroristes leurs crimes ?
Mme Zinou : Il ne peut pas y avoir de pardon pour ces terroristes. D’ailleurs, ils ne nous l’ont jamais demandé. Comment pardonner à quelqu’un sans qu’il le demande lui-même ? Il faut qu’il y ait d’abord justice, que ces terroristes reconnaissent leurs crimes. C’est très important pour les victimes. On ne peut pas passer à une amnistie générale, à une réconciliation nationale, telles que préconisées par nos politiciens, sans qu’il y ait le consentement des familles des journalistes assassinés, en particulier, et des victimes du terrorisme en général. Il faut que ces terroristes demandent eux-mêmes le pardon. Ils ne l’ont jamais fait. Pourtant, ils avaient à plusieurs reprises l’occasion de le faire, à la télévision, dans les journaux, etc. Bien au contraire, c’est à nous, les femmes en particulier, que le président Bouteflika demande de ne pas heurter la sensibilité de ces gens-là. Il ne faut pas porter de jupes courtes, il ne faut pas fumer dehors, comme si la femme algérienne fumait dehors... Nous avons fait beaucoup de concessions par le passé, nous ne pouvons en faire davantage aujourd’hui.

Donc, pas question de pardonner et pas question de dire « oui » pour l’amnistie...
Je sais que la plupart des familles des journalistes victimes du terrorisme ne pardonnent pas aujourd’hui et ne pardonneront pas demain. Elles sont pour la paix. Nous sommes tous pour la paix. Ça, c’est clair. Mais par pour le pardon et le côtoiement de ceux qui ont assassiné sans état d’âme des maris, des frères, des enfants... et des bébés. C’est insupportable. Ce qui nous fait surtout mal, c’est que ces terroristes peuvent revenir chez eux, chez leurs familles, leurs enfants, tous contents, avec des butins de guerre en plus. Alors que nous, les victimes, nous ne reverrons jamais nos proches. Moi, je ne reverrai jamais mon mari. Je n’envie pas ces familles. Mais je souhaite aux terroristes le plus grand des mépris. Je veux qu’ils vivent très longtemps dans la souffrance et le mépris pour qu’ils reconnaissent enfin leurs torts.

Y a-t-il une démarche commune de la part de ces familles pour faire barrage au projet d’amnistie générale du président Bouteflika ? On parle vaguement de ce projet mais on ignore son contenu. Qui va bénéficier de cette amnistie ? Nous demandons au Président de nous en donner les détails. Je pense toutefois que le président Bouteflika doit revoir cette façon de poser les problèmes. Il a fait la même chose pour son projet de concorde civile. Beaucoup de personnes ont été leurrées à l’époque lorsqu’on leur a demandé si elles sont pour ou contre la paix.

Evidemment que nous sommes tous pour la paix. Mais la question ne se pose pas en ces termes. Le pardon doit passer par la justice. N’a-t-il pas été prévu, dans le cadre de la concorde civile, que les terroristes qui avaient les mains tachées de sang ne bénéficieraient pas de grâce ? Qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui ? Les terroristes sont libres, ils vivent comme vous et moi, jouissent des mêmes droits que vous et moi, sinon les meilleurs droits. Ils crient à la victoire. C’est inadmissible.Il faut passer par la justice.

Il faut que les terroristes soient traduits en justice pour crime contre l’humanité. Il faut qu’ils demandent pardon aux familles des victimes et au peuple algérien de manière générale. Nous n’avons même pas été conviés à dire notre mot sur la question. Dans toutes les réconciliations du monde, ce sont les familles qui ont décidé de pardonner ou non. Le président Bouteflika n’a pas à pardonner à notre place. On ne peut pas arriver à une réconciliation nationale de cette façon-là. Ce n’est qu’en Algérie que ça se passe de la sorte. Le Président est en train de faire encore une fois des compromis avec les islamistes. On le voit clairement avec le code de la famille. On nous dit qu’il y a des amendements mais rien ne change en fin de compte. Tant que le mari pourra se marier comme il voudra et répudier sa femme quand il voudra, la femme restera toujours opprimée et mineure. Les amendements apportés au code de la famille ne serviront aucune femme. Tout cela pour ne pas heurter les islamistes.

Pensez-vous justement à contrecarrer ce projet ?
On ne peut pas forcer quelqu’un à suivre nos positions. Le travail que nous faisons, nous le faisons individuellement. Chaque famille fait selon ses moyens. Je sais que le président Bouteflika fera ce qu’il voudra sans nous consulter. Ce qu’il y a lieu de faire aujourd’hui, et je le dis à toutes les familles victimes du terrorisme, c’est de pérenniser la mémoire des victimes.

Il faut parler, raconter, écrire... faire beaucoup d’écrits dans les journaux, quel que soit le journal. Il ne faut pas cesser d’écrire et de parler au moins pour l’histoire. Pour que les générations futures ne nous fassent pas au moins le reproche de n’avoir rien dit. Il faut écrire chaque fois que l’occasion se présente. Dans les journaux surtout. Je dois dire que les journaux nous ont toujours offert leur espace. Je demande à ces familles de parler, d’écrire, d’exprimer leur souffrance. Il ne faut pas se taire. C’est très important pour l’histoire.On a l’impression qu’il n’y a pas assez de volonté de la part des familles des victimes pour continuer ce travail de mémoire...Ce n’est pas qu’il n’y ait pas assez de volonté pour faire ce travail mais je pense que certaines personnes veulent oublier. La douleur est tellement forte que certaines d’entre elles préfèrent tourner la page. Alors que d’autres pensent que tout est terminé et que la paix est de retour dans le pays. Ce qui est faux. Car cette paix est fausse, elle n’est pas réelle. Moi, personnellement, je ne peux pas oublier. Et je ne pourrais jamais oublier même si je le voulais. J’ai vu mon mari se faire assassiner, son sang couler. C’est une image que je ne peux jamais effacer de ma mémoire. Nous exigeons une paix durable. Une paix qui ne soit pas basée sur l’impunité car à long terme, cette impunité risque de servir de ferment à la culture de la violence et du mépris de la vie humaine.

Parlez-nous des conditions de prise en charge des familles des journalistes victimes du terrorisme. Perçoivent-elles leur pension à temps, par exemple ?
Ce n’est pas régulier. Il y a toujours des retards. Des insuffisances. Soit la pension arrive en retard, soit elle est insuffisante. Tout cela pourrait bien être réglé si nous avions un statut particulier. Ce que nous ne cessons de revendiquer depuis des années. Sans résultat. Ce qui est plus inquiétant, c’est la situation des femmes violées par le terrorisme. Ces femmes ne sont pas du tout prises en charge. Elles n’ont rien. Et quand je dis rien, c’est rien. Elles sont livrées à elles-mêmes.

Et que pensez-vous du travail fait actuellement par la presse nationale ? Répond-elle aux aspirations de la société ?
Je lis régulièrement la presse et je pense qu’il y a un travail considérable qui se fait sur le terrain. Je pense toutefois qu’il doit y avoir plus de travail concernant les enquêtes sociales. Je pense que les journalistes doivent s’investir un peu plus dans le travail de proximité. S’approcher plus du milieu social. Je constate qu’on ne parle pas beaucoup dans les journaux des victimes du terrorisme. Il faut dire la souffrance de ces personnes. Ce n’est pas parce qu’il y a eu une concorde civile et qu’il y aurait une réconciliation nationale que la paix est de retour. Il y a encore des citoyens qui se font assassiner par les terroristes. Je souhaite aussi qu’il y ait des enquêtes sur les femmes violées. Il y a de moins en moins d’enquêtes sur ces femmes.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Ma vie de femme et de veuve continue. Sans Zinou malheureusement. Elle continue avec une grande douleur au fond du cœur. C’est très difficile d’affronter la vie toute seule. Les terroristes ont fait de moi une veuve mais jamais ils ne feront de moi une femme soumise.

Par Karima Mokrani, latribune-online.com