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Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était "inexcusable"

 
Associations et journaux algériens réclament une "demande de pardon".
jeudi 10 mars 2005.

Après une semaine de silence, la Fondation du 8 mai 1945, importante association algérienne spécialisée sur l’étude du colonialisme, s’est félicitée de la reconnaissance par la France du massacre de Sétif du 8 mai 1945. Si la Fondation se félicite "que la France officielle se décide enfin à reconnaître son implication dans les actes monstrueux et inhumains commis en son nom de 1830 à 1962", elle réclame à l’Etat français d’aller plus loin et de procéder à "une demande de pardon". Elle estime que le président Jacques Chirac pourrait le faire de la même façon qu’il a reconnu "solennellement et publiquement la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs au camp d’Auschwitz et autres camps".

C’est le 27 février que l’ambassadeur de France à Alger a créé la surprise. Ce qui aurait pu n’être qu’un déplacement protocolaire d’Hubert Colin de Verdière à Sétif, petite ville de l’Est algérien, s’est transformé en événement. "Je me dois d’évoquer une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt soixante ans : une tragédie inexcusable", a déclaré l’ambassadeur de France lors d’une allocution prononcée à l’intérieur de l’université Ferhat Abbas, du nom du celui qui devait devenir le premier président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) en septembre 1958. Un homme que Colin de Verdière a salué au passage comme "un adversaire" de la France, "mais un adversaire respecté".

C’était la première fois qu’un représentant officiel de la République française reconnaissait ce qui s’était passé à Sétif et le faisait en employant des mots aussi forts que "massacre" et "tragédie inexcusable".

Le massacre de Sétif reste l’une des pages les plus noires de l’histoire commune entre les deux pays. Le 8 mai 1945, la France célèbre l’armistice marquant la capitulation de l’Allemagne nazie. De l’autre côté de la Méditerranée, on s’apprête également à fêter la victoire, d’autant que nombre d’Algériens ont donné leur vie pour la libération de la France.

Chauffés à blanc, des militants du Parti du peuple algérien (PPA, dissous en 1939) se rassemblent pour réclamer la libération de leur chef, Messali Hadj. Une foule estimée à 10 000 personnes défile en scandant des slogans nationalistes. La bannière algérienne, blanche et verte, frappée de l’étoile et du croissant rouge, est brandie. Bien vite, la colère des manifestants se retourne contre les Français de la ville. Cent neuf colons sont tués et plus d’une centaine blessés.

La répression sera d’une brutalité extrême, disproportionnée mais sans doute à la mesure de la hantise du gouvernement général et des Européens d’Algérie d’assister au prélude d’un soulèvement général. Avec l’assentiment de Paris et l’assistance de groupes d’autodéfense de colons, l’armée mène la contre-attaque. La marine tire à partir de la côte tandis que l’aviation bombarde et mitraille les villages. De nombreuses exécutions sommaires se produisent, en particulier dans la ville de Guelma.

La "pacification" - expression en vigueur dans l’armée française - ne prendra fin que le 22 mai avec la reddition officielle des tribus.

Le bilan de ce déchaînement de folie sanglante ? Entre 10 000 et 45 000 morts, selon les sources. Cette tragédie va constituer le socle du nationalisme algérien. L’écrivain Kateb Yacine, jeune témoin de cette "horrible boucherie", dira que le massacre de Sétif a donné naissance à son nationalisme. De nombreux historiens situent le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne non pas au 1er novembre 1954, comme on le lit dans les livres d’histoire, mais au 8 mai 1945.

La reconnaissance par la France de sa responsabilité dans ce drame a donc créé émotion et surprise à Alger. Si les autorités algériennes se sont gardées de tout commentaire, la presse a unanimement applaudi le geste de l’ambassadeur de France. "Un tabou vient d’être cassé", a ainsi estimé le quotidien francophone L’Expression, tandis que le journal arabophone Al-Jazaïr News parlait de "révolution".

Beaucoup, tel El-Khabar, le plus grand tirage de la presse algérienne, espèrent que ce "premier pas" ouvrira la voie à une forme de "repentance". Ils l’espèrent d’autant plus que l’année 2005 devrait être marquée par la signature d’un important traité d’amitié entre la France et l’Algérie, comparable au traité de l’Elysée qui avait scellé la réconciliation franco-allemande en 1963.

Par Florence Beaugé, www.lemonde.fr