« Nous, le bataillon de la mort... »Le 11 mars 2004, un groupe d’islamistes perpétrait dans une gare de Madrid le plus meurtrier des attentats qu’ait connu l’Espagne. Un an après, la police a reconstitué les mois de préparation des terroristes.
jeudi 10 mars 2005.
La rue Tribulete est une artère fréquentée de Lavapiés, quartier cosmopolite du centre de Madrid, à deux pas de la Puerta del Sol. Un an après, les lieux où a été pensé, mûri et préparé le pire attentat jamais perpétré en Espagne n’ont pas changé : le restaurant Alhambra, où les futurs auteurs de la tuerie se regroupaient autour d’un thé à la menthe ; le magasin Jawal Telecom, tenu auparavant par un des terroristes présumés ; le salon de coiffure Paparazzi où, d’après les enquêteurs, les islamistes venaient se « purifier » avec de l’eau amenée de La Mecque. Et puis, dans une rue adjacente, la boutique de vêtements des Chedadi, qui aurait servi à collecter des fonds pour le jihad. C’est ici qu’ont gravité ceux qui ont perpétré le massacre du 11 mars 2004 qui fit 191 morts et 1900 blessés en gare d’Atocha, dans la capitale espagnole. Certains sont des citoyens lambda, apparemment intégrés, mariés à des Espagnoles, d’autres des trafiquants de drogue, avec casier judiciaire. Ils sont devenus des « fous d’Allah », disposés à mourir. Le politologue Fernando Reinares écrit : « L’Espagne était depuis longtemps un sanctuaire islamiste. Les autorités ont sous-estimé la possibilité d’être frappé ici. » A la fin des années 90 se met en place à Lavapiés une « cellule dormante » d’une dizaine de membres. Ils se retrouvent dans des locaux musulmans. Ils veulent « faire un coup », sans trop savoir où et comment. Un « cerveau » licencié en économie
Chargé de l’enquête sur les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de New York, le juge Garzon a arrêté en Espagne une quarantaine d’islamistes, et activé la vigilance policière. De nombreux activistes sont mis sur écoute. Mais l’essentiel des 2000 cassettes ainsi enregistrées ne seront analysées qu’au lendemain du 11 mars... Faute d’interprètes, et parce que la plupart des moyens antiterroristes sont alors consacrés à la lutte contre ETA, la police disposait de beaucoup d’éléments avant le massacre sans le savoir. Ce sont ces données qui lui permettront au lendemain du drame d’avancer l’enquête rapidement et trois semaines plus tard, de cerner sept de la quinzaine de protagonistes de la cellule opérationnelle. Se sachant à l’époque sur écoute, Ben Abdelmajid établit des codes de sécurité. Le « miel », par exemple, désigne les « explosifs ». Les messages doivent si possible être transmis oralement et dans la rue. Ses appels au jihad font des émules. Pour les enquêteurs, il est le chef, l’« émir ». A un ami syrien, il conseille de quitter Madrid, car « il va se passer un événement énorme ». Pour perpétrer un attentat d’ampleur, Ben Abdelmajid trouve son homme providentiel en la personne de Jamal Ahmidan, 34 ans, un Marocain de Tétouan surnommé « El Chino » (le Chinois), en raison de ses yeux un peu bridés. Incarcéré au Maroc pour homicide, il est revenu en Espagne « très religieux » selon les enquêteurs, a abandonné l’alcool, le tabac, la cocaïne. Il tient une boutique de vêtements à Lavapiés qui sert de couverture à son actif trafic de drogue. La police révélera qu’il se cachait sous 14 identités différentes. Devenu bras droit de Ben Abdelmajid, El Chino sera en charge de la logistique, du financement et des explosifs. En janvier 2004, il loue une ferme près de Chinchon, au sud de Madrid, propriété d’un ex-moudjahid parti combattre en Bosnie. Elle servira de cache d’armes. El Chino active ses réseaux. Un jour, pendant une réunion de la cellule, il exhibe des fusils-mitrailleurs Sterling et des CZ tchèques. L’obtention d’explosifs est plus ardue. Il tombe par chance sur un mineur à la retraite qui deale du haschisch. Ce dernier lui obtient 60 kg de Goma-2 ECO, volés dans une mine désaffectée des Asturies, au nord du pays. Excès de vitesse avec 200 kg d’explosifs
Désormais, tout s’accélère. Le 3 mars, les islamistes achètent une dizaine de téléphones portables, des Trium T-110, et 200 cartes téléphoniques rechargeables. Tous trois, ainsi que la douzaine de volontaires qui porteront les bombes, ont quitté emploi et domicile. Ils se retrouvent dans la ferme de Chinchon, convertie par El Chino en base logistique. Alertés par un constant va-et-vient, des gardes civils s’approchent. Ils croient à un refuge de sans-papiers, et s’en vont. Nouveau coup de chance pour les terroristes. Grâce à ses amis dans la mine, El Chino sait manier la dynamite Goma-2. Il initie le groupe depuis janvier. Du 8 au 10 mars, ils mettent au point treize bombes rudimentaires, semblables à celles utilisées contre les discothèques de Bali le 12 octobre 2002 (202 morts) : la charge explosive est reliée par deux fils de cuivre à un portable. Pour accroître l’effet meurtrier, de la mitraille est collée sur une sorte de gélatine. Le 10 mars, vers 18 heures, les islamistes règlent le réveil des portables sur « 7 h 40 ». Et éteignent les appareils, car un appel prématuré provoquerait une explosion. Le tout est placé dans des sacs, chaque homme étant chargé de 10 kg de Goma-2. « Je vais me tuer, Maman »
Contrairement à ce qu’on croit alors, l’opération terroriste n’est pas terminée. Depuis la ferme de Chinchon, Ben Abdelmajid, El Chino et les autres comptent « frapper les infidèles jusqu’à épuisement des explosifs ». Leur prochain objectif était-il un centre commercial ? L’aéroport de Madrid ? Le stade de foot Bernabeu ? On s’interroge aujourd’hui encore. El Chino, le logisticien, s’inquiète du peu de munitions disponibles. Le 16 mars, il appelle son contact aux Asturies pour obtenir davantage de Goma-2. Trop compliqué, trop risqué. Le 21, Ben Abdelmajid organise un barbecue pour célébrer la tuerie d’Atocha, selon El Pais. Ben Abdelmajid sait cependant que la police est sur leurs traces. Sept complices ont été arrêtés. Une des bombes n’ayant pas explosé a permis de remonter la filière. Le soir même, les islamistes quittent la ferme pour un appartement à Leganés, ville de la banlieue Sud. Dix jours plus tard, leurs photos sont diffusées sur toutes les télévisions. Le 2 avril, l’un d’eux dépose sur la ligne de train à grande vitesse Madrid-Séville un sac plastique contenant 12 kg d’explosifs. Un employé ferroviaire donne l’alerte à temps. Le samedi 3 avril à 18 heures, Ben Abdelmajid envoie un fax au journal ABC, à Madrid. L’ultimatum est rédigé en arabe : « Nous, le bataillon de la mort, donnons au peuple et au gouvernement espagnols jusqu’au 14 Safar 1425 (soit le 4 avril, ndlr) pour que nos exigences (le retrait des troupes d’Irak) soient satisfaites. » Grâce à l’interception d’un appel téléphonique, la police a identifié leur refuge. Ben Abdelmajid et les siens sont pris au piège dans leur appartement de Leganés. A 17 h 30, des hélicoptères et 300 agents sont sur place. Les assiégés se sont ceints d’explosifs, prêts au sacrifice collectif. Dehors, une unité d’élite se déploie. Ben Abdelmajid sait l’issue inévitable. A 19 h 15, il téléphone : « Je vais me tuer, Maman. Adieu. » El Chino en fait autant : « Pardonne-moi si j’ai fait quelque chose de mal. » Kounjaa, lui, appelle son frère : « Je veux que tu rendes à Mohamed l’argent que je lui dois. Tu n’oublieras pas, hein ? » A 21 heures, les sept terroristes se mettent en cercle, main dans la main. L’un d’eux déclenche l’explosion. Les corps volent en éclats. Un policier d’élite meurt sur le coup. Peu avant l’attentat, Kounjaa avait écrit à ses parents : « ...La religion arrive avec le sang et les corps déchiquetés... » Madrid-Par François Musseau, www.liberation.fr |
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