ACCUEIL     RENCONTRES     DONATION     FORUM

La protesta gagne Jijel

Des jeunes bloquent la route et cassent les symboles de l’Etat
 
6 h du matin, la RN43 reliant Jijel à Constantine est bloquée à l’entrée d’El Milia aux frontières de la wilaya de Constantine (60 km à l’est de Jijel). Procédure habituelle : pneus enflammés, troncs d’arbres et objets hétéroclites divers.
mardi 2 mars 2004.

Les usagers de cet axe routier ne savent plus à quel saint se vouer. On eut recours alors au système D. On emprunte une chaussée impraticable pour contourner le barrage de feu via Agouf, petite localité située à une quinzaine de kilomètres à l’est d’El Milia. Mais il fallait compter sans la détermination des habitants de cet hameau reculé. Ils décident eux aussi de barrer la route pour ne laisser personne traverser leur village. Vers les coups de 10 h, la wilaya de Jijel est coupée de l’est du pays pour le restant de la journée. Pourquoi a-t-on bloqué la route ? Nul ne le sait encore. Vers les coups de 18 h 30 et à une douzaine de kilomètres des lieux, des centaines de jeunes se regroupent au centre de Settara, village de plus de 20 000 âmes, frontalier de la wilaya de Skikda.

Mot d’ordre : casser tout ce qui symbolise l’Etat. On s’en prend alors au siège de la daïra qu’on arrose de projectiles au même titre que la mairie avant de les incendier. Un peu plus tard, la foule se dirige vers le bureau de l’Organisation nationale des enfants de chouhada (ONEC). Il connaîtra le même sort. Une antenne des services techniques de la mairie est saccagée à son tour et un véhicule garé sur les lieux calciné. Il ne restait plus que la demeure du chef de daïra. Mise à sac puis brûlée, son propriétaire, le chef de daïra lui-même, échappe de peu au lynchage. Il s’abrite chez les gendarmes qui se chargent de son évacuation d’urgence loin des lieux au lever du jour.

Les voitures de particuliers ne sont pas en reste puisque plusieurs ont vu leurs vitres brisées. Même les pylônes électriques et autres lampadaires ne furent pas épargnés. Une manière de protester « contre les fréquentes coupures d’électricité que connaît la région », et ce parfois durant une semaine. Hier, en cours de journée, il nous a été impossible, comme à quiconque d’autre, d’accéder à Settara. La communication téléphonique s’est révélée infructueuse, y compris par le biais du réseau Djezzy.

Toutes les entrées du village étaient barricadées et surveillées par des centaines de jeunes aux aguets. Ce climat électrique a poussé notre chauffeur de taxi, natif de la région, à rebrousser chemin malgré notre insistance. « On vous a pris pour les moukhabarate », nous dit-il. Avant d’enchaîner qu’en cas de représailles, « nul n’accourrait à mon secours surtout la nuit ».

Une nuit qui perdure pour les habitants de ces hameaux défiant les montagnes. Ils la craignent car toujours traumatisés par un terrorisme islamiste qui n’en finit point. Sur le chemin du retour, un convoi impressionnant des Groupe d’intervention rapide (GIR) de la Gendarmerie nationale nous croise. Renseignements pris, ils ont été réquisitionnés par le wali qui a dépêché son secrétaire général ainsi que le P/APW pour un éventuel dialogue avec les émeutiers. Les pourparlers ont abouti en fin de journée d’hier à une levée des barricades et ce, dans l’attente de la concrétisation des promesses de leurs interlocuteurs, à savoir la révision de la liste des encadreurs des bureaux de vote, le départ immédiat du chef de daïra, la réfection des routes qui mènent à leur village et la résolution définitive du problème des coupures fréquentes d’électricité. Notre chauffeur de taxi est content, il pourra enfin passer la nuit d’aujourd’hui chez lui. Il ne cache pas son étonnement de voir cette région « sortir enfin de son hibernation qui n’a que trop duré », ironise-t-il.

Au village, théâtre des émeutes, auquel on a pu accéder tant bien que mal, tout le monde nous boude. Nous avons quand même pu savoir qu’à la commune de Bordj Ali, à quelques kilomètres de Settara vers le sud, des troubles ont éclaté la nuit de samedi à dimanche sans qu’on puisse avoir de confirmation. Notre guide refuse de nous y emmener en invoquant la raison sécuritaire (terrorisme). Sur le chemin du retour, un jeune que nous avons pris en stop vante le mérite de « cette nouvelle forme de contestation, pas du tout pratique mais efficace pour faire entendre sa voix », la méthode « dite civilisationnelle qui consiste en la formulation d’une demande d’emploi et attendre une éternité la réponse s’étant avérée stérile ».

En réalité, les motifs de ce soulèvement sont les mêmes ayant engendré des émeutes un peu partout à travers le territoire national, ces cinq dernières années, malgré l’état d’urgence qui reste toujours en vigueur. Malvie, chômage, clientélisme pour ne citer que cela ont eu raison d’une jeunesse clochardisée malgré elle. Il est à noter que le chômage dans la wilaya de Jijel bat tous les records avec un taux qui dépasse 40 % de la population active, selon un membre de l’APW lors d’une des sessions de celle-ci.

Mehdi Bioud, Le Matin