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Etats-unis : Les méthodes du supplice délocalisé

 
Les témoignages se multiplient sur la pratique américaine des « extraordinary renditions ».
jeudi 17 mars 2005.

Ces derniers mois, plusieurs témoignages ont levé le voile sur l’existence d’un vaste réseau secret de kidnappings et de détentions opérés par la CIA (agence centrale de renseignements) à travers le monde. Une pratique que l’agence elle-même a baptisée du terme ambigu extraordinary rendition (reddition extraordinaire) et qui va clairement à l’encontre des Conventions de Genève sur la torture. A chaque fois, les « suspects » affirment avoir été enlevés par des forces américaines avant d’être placés dans des avions pour être ensuite torturés dans différents pays comme l’Afghanistan, l’Egypte, l’Indonésie ou la Syrie.

L’an passé, Maher Arar, un Canadien d’origine syrienne, a dit avoir été appréhendé le 26 septembre 2002 à l’aéroport Kennedy de New York. Il aurait ensuite été placé dans un avion en direction de Washington, Portland, Rome, Amman puis Damas. Là, il affirme avoir été brutalisé pendant un an avant d’être libéré sans être inculpé. L’année dernière encore, la télévision suédoise a raconté l’histoire de deux citoyens d’origine égyptienne « enlevés » à l’aéroport de Stockholm en décembre 2001. Ils ont ensuite été acheminés vers l’Egypte. Aujourd’hui, l’un d’entre eux n’a toujours pas réapparu. « L’idée est de faire disparaître des soi-disant suspects de terrorisme pour les faire torturer dans des pays alliés parce que ce ne serait pas considéré comme acceptable aux Etats-Unis », assure Scott Horton, le président de la commission sur le droit international de l’Association des avocats new-yorkais, qui a récemment rendu un rapport sur les extraordinary renditions (1). « En gros, on torture à distance en espérant obtenir je ne sais quelle information et en espérant que cela va passer inaperçu. »

Un Boeing ultrasecret
Son périple, Khaled el-Masri l’a certainement vécu à bord d’un Boeing 737 spécial. Il y a deux semaines, l’hebdomadaire Newsweek a pu recréer le trajet de l’appareil qui correspondait bien aux étapes décrites par l’Allemand d’origine libanaise (voir carte page 2). Mais le Boeing n’est pas le seul utilisé par la CIA pour ses opérations ultrasecrètes. Un autre appareil, un Gulfstream V Turbojet, avec le numéro de licence N379P, a également servi à plusieurs transports illégaux. Certaines de ses feuilles de route, que Libération a pu étudier, correspondent aux récits faits par plusieurs témoins, notamment les deux Egyptiens interviewés par la télévision suédoise.

Une mystérieuse société écran
Jusqu’à la fin de l’année dernière, les deux avions appartenaient à la même compagnie, Premier Executive Transport Services Inc., enregistrée dans le Massachusetts. Mais, très vite, l’entreprise s’est révélée être une société écran, sans existence réelle. Le bâtiment de brique rouge qui abrite son siège social dans la petite ville de Dedham n’est en réalité qu’une firme d’avocats, où l’on répond que « le client en question ne veut pas que l’on discute de ses affaires ». En novembre 2004, Premier Executive a vendu les deux appareils. Le Gulfstream V Jet est désormais enregistré comme appartenant à la société Bayard Foreign Marketing of Portland, dans l’Oregon. Mais personne ne répond au seul numéro de téléphone obtenu par Libération pour Bayard. De même, le Boeing 737 est la propriété d’une entreprise encore plus mystérieuse : Keeler and Tate Management, basée à Reno dans le Nevada. Après vérification auprès du Bureau de l’industrie à Reno, Keeler and Tate n’a pas même de licence industrielle et « n’exerce donc aucune activité légale dans notre ville »...

Des camps américains de détention en Jordanie ou à Singapour
Les « guerres sales » de la CIA ne sont pas nouvelles. On en a connu en Asie du Sud-Est, après le Vietnam, mais aussi et surtout en Amérique latine. Cette fois, le début du recours aux extraordinary renditions semble remonter au milieu des années 90, en pleine administration Clinton. Récemment, Mike Scheuer, un ancien agent du contre-terrorisme à la CIA, a assuré au New Yorker que la pratique avait commencé dans le cadre des premières tentatives pour mettre fin aux activités d’Oussama ben Laden et d’Al-Qaeda, en 1995. « Je savais que les "renditions" existaient », confirme Bob Baer, qui fut pendant plusieurs années directeur des opérations de la CIA au Proche-Orient (2) et qui a quitté l’agence en 1997 : « L’idée était d’outrepasser les systèmes judiciaires nationaux. C’est arrivé à plusieurs reprises en Bosnie par exemple, où sévissaient des fondamentalistes suspectés d’avoir des liens avec l’Iran ou avec les extrémistes saoudiens. La CIA tentait de convaincre les gouvernements d’ex-Yougoslavie que certains de ces militants seraient mieux dans des pays comme l’Egypte par exemple, où ils ne gêneraient plus personne. » Selon les nombreux avocats travaillant sur le dossier, joints par Libération, la pratique s’est généralisée après le 11 septembre 2001, tandis que l’Amérique semblait prête à se doter de tous les moyens pour prévenir une autre attaque terroriste. Scott Horton estime qu’environ 150 extraordinary renditions sont intervenues depuis fin 2001. Mais, alors que, précédemment, les « suspects » étaient livrés à un pays étranger et qu’on oubliait généralement leur existence, les Etats-Unis se sentent désormais investis d’une mission bien plus large. A chaque fois, la torture se déroule avec la connaissance et quelquefois la supervision d’équipes américaines. Dans le but d’obtenir d’éventuelles informations sur les projets d’Al-Qaeda. A en croire de nombreuses sources, les Etats-Unis auraient construit des camps de détention en Jordanie ou encore en Indonésie et à Singapour. Des discussions seraient actuellement en cours pour des arrangements similaires avec la Tunisie. « Ce qui est sûr, c’est que le recours à la torture semble désormais systématique, poursuit Bob Baer, mais, de mon temps, à ce que je sache, aucun Américain ne participait à ces interrogatoires. Et, de toute façon, on n’obtient jamais rien sous la torture. »

Une directive secrète après le 11 septembre 2001
Officiellement, George W. Bush condamne la torture et les pays qui la pratiquent, et il l’a récemment répété dans une interview au New York Times. Mais les abus qui sont apparus dans la prison irakienne d’Abou Ghraib ont révélé l’existence de nombreuses discussions à la Maison Blanche sur de nouvelles techniques d’interrogatoires envers tous ceux considérés comme des « combattants ennemis ». La semaine dernière, un officiel de la CIA, sous couvert de l’anonymat, a assuré au New York Times que le président Bush lui-même avait signé une directive secrète dans les jours ayant suivi le 11 septembre pour permettre à l’agence de remettre des présumés terroristes à d’autres pays. Tout en affirmant que la CIA cherchait à chaque fois des « assurances » selon lesquelles les suspects ne seraient pas torturés. « Tous les témoignages qui affluent montrent bien qu’aucune assurance n’est prise, remarque Julia Hall, de l’ONG Human Rights Watch. Les Etats-Unis ont ratifié en 1994 la Convention contre la torture. Puis le Congrès a voté une loi interdisant l’extradition de suspects vers des pays où l’on suspecte sérieusement qu’ils pourraient être soumis à la torture. Mais aujourd’hui, l’administration en place ne respecte aucun de ces engagements sous prétexte que les "combattants ennemis" ne sont pas couverts par les Conventions de Genève. »

Et les « kidnappings » continuent...
A Chicago, Joseph Margulies et son client envisagent actuellement une possible action en justice contre le gouvernement américain : enlevé au Pakistan en octobre 2001, Mamdouh Habid, un Australien d’origine égyptienne, affirme avoir été brutalisé pendant trois semaines avant d’être envoyé en Egypte, où il a été battu pendant six mois. Expédié ensuite à Guantanamo Bay, il a été libéré le mois dernier et renvoyé en Australie sans jamais être inculpé de quoi que ce soit. Selon son avocat cependant, il n’est jamais facile d’engager des procédures individuelles contre des Etats. Le Canadien Maher Arar par exemple a lancé plusieurs poursuites contre la Syrie, la Jordanie et les Etats-Unis. Mais Washington a fait savoir que, « pour des raisons de sécurité nationale », on ne pouvait divulguer les documents réclamés par Arar, rendant impossible la tenue d’un procès.

En attendant, les extraordinary renditions semblent se poursuivre. A Milan, le procureur Armando Spataro vient d’ouvrir une enquête sur le « kidnapping », en février 2003, d’un dénommé Abu Omar, une figure bien connue de la communauté islamique en Italie. L’année dernière, Omar aurait appelé sa femme depuis l’Egypte pour lui dire qu’il avait été enlevé par des Américains avant d’être acheminé vers l’Egypte et torturé. Il a disparu depuis. Aujourd’hui, Armando Spataro refuse de confirmer ou non s’il enquête sur l’implication de la CIA dans l’affaire, mais il a précisé à Libération qu’il s’était rendu récemment sur la base italo-américaine d’Aviano pour réclamer les plans de vols de certains avions. Un Gulfstream V Turbojet y aurait été vu à plusieurs reprises...

(1) Torture by proxy : International and domestic laws applicable to "extraordinary renditions" (« Torture par procuration : droit local et international applicable aux extraordinary renditions »).
(2) Robert Baer est l’auteur d’un livre sur ses années passées à la CIA : La chute de la CIA, Les mémoires d’un guerrier de l’ombre sur les fronts de l’islamisme, Gallimard, Folio Document, 390 pp., 5,30 €.

Par Fabrice ROUSSELOT et Carole DUFFRECHOU, liberation.fr