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"Ne mets pas dans le même sac le peuple français "

 
Dans la nuit du 8 août 1957, Mohamed Bachali, 45 ans, adjudant-chef dans l’armée française, affecté à l’hôpital Maillot d’Alger, est arrêté à son domicile.
vendredi 18 mars 2005.

On le soupçonne d’être en contact avec le FLN et d’avoir aidé une figure indépendantiste, Djamila Bouhired, à s’évader de l’hôpital. "Mon mari a fait Monte Cassino. Il a été décoré plusieurs fois pendant la guerre de 1940. Nous sommes tous deux pupilles de la nation !", fait valoir l’épouse aux militaires du 3e régiment de parachutistes coloniaux (RPC). "C’est un traître à présent", lui répondent-ils. "Le traître, ce n’est pas moi. Je défends la République. C’est vous qui n’êtes pas à la hauteur de l’honneur de l’armée et de la France", réplique Mohamed Bachali.

Cette scène, Ahmed Bachali ne l’a jamais oubliée. Il avait 15 ans et revoit son père se revêtant de l’uniforme de l’armée française avant d’être emmené par les paras. On lui a mis une corde autour du cou, reliée à ses poignets derrière le dos. Au moindre mouvement, il s’étrangle.

Trois jours plus tard, c’est au tour du fils d’être arrêté, dans les mêmes conditions. La corde autour du cou, Ahmed Bachali est conduit à l’école Sarouy. Il se sent coupable à l’égard de son père, étant déjà impliqué dans un réseau FLN malgré son jeune âge. Est-ce lui ou "le vieux" que les paras veulent faire parler ? En réalité, les soupçons portent sur le père. Pour le faire craquer, ils vont s’en prendre au fils. "On m’a fait monter au premier étage, dans une salle de classe. C’était en fait une salle de torture. Il y avait là un type balèze, une brute, du nom de Babouche. En me voyant, il a dit : "Tiens, voilà le fils de l’adjudant ! Bienvenue !""

"UN JOUR, TU COMPRENDRAS"
Dans un coin de la pièce, l’adolescent découvre son père."Il était nu, ligoté, avec un bâillon sur la bouche. Quand il a entendu ma voix, il a gémi."Ce souvenir fait encore pleurer Ahmed Bachali. C’est le deuxième jour que l’adolescent est soumis à la gégène. "J’étais dans un état d’épouvante indescriptible. Schmitt était là, raconte Ahmed Bachali. C’est lui qui dirigeait les opérations. A un certain moment, il s’est accroupi pour me scruter. J’étais allongé par terre. Je n’ai jamais pu oublier ses yeux, derrière ses lunettes. Il avait un regard cruel. A la télévision, des années plus tard, j’ai chaque fois reconnu son regard."

L’adolescent aura droit, dit-il, à plusieurs séances de tortures à l’électricité. Il se souvient que les tortionnaires mettaient de la musique pour étouffer ses cris. Ahmed Bachali restera à l’école Sarouy jusqu’à fin août. Son père sera gardé dans une autre salle. Le fils sera ensuite envoyé au centre de détention de Ben Aknoun, à Alger. Après la guerre, quand le père et le fils se retrouveront, à leur sortie de prison, ils n’évoqueront jamais ce qu’ils ont subi. "Pour mon père, c’était trop humiliant : je l’avais vu nu, au plus bas de lui-même", se souvient Ahmed Bachali.

Le père décédera en 1985, à Alger. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura gardé la double nationalité. En 1936, il avait en effet obtenu la nationalité française - ce qui était rare pour les musulmans -, imposant à ses enfants de la conserver après l’indépendance. Quand son fils l’interrogeait avec étonnement et colère sur ce point, le père répondait invariablement : "Tu ne comprends pas, mais la France, c’est le pays de la modernité, de la liberté. Ne mets pas dans le même sac le peuple français et ceux qui ont sali son honneur. Un jour, tu comprendras."

Fuyant le terrorisme, Ahmed Bachali a quitté Alger en 1993 pour s’installer à Nantes.

par Florence Beaugé, www.lemonde.fr