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La carrière de Maurice Schmitt révèle la façon dont l’institution militaire a géré l’oubli

 
"L’armée a voulu oublier. De Gaulle a su sublimer la fin de la guerre. Le thème de la torture n’est devenu actuel que plus tard", résume Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la défense.
vendredi 18 mars 2005.

1957-1987 : trente ans séparent les "interrogatoires sévères" pratiqués par le lieutenant Maurice Schmitt en pleine bataille d’Alger et la nomination du général du même nom au poste de chef d’état-major des armées (CEMA), par un décret signé du président de la République, François Mitterrand, et de son premier ministre d’alors, Jacques Chirac.

1957-2005. Près d’un demi-siècle a passé. Comment un officier aujourd’hui en retraite, accusé d’avoir torturé en Algérie a-t-il pu poursuivre une carrière étincelante sans que cette partie de sa biographie soit interrogée ? Symptôme de l’amnésie française sur la guerre d’Algérie, l’ascension du lieutenant Schmitt ne se réduit pas à un itinéraire individuel d’exception.

Commencée juste en 1948, la carrière de ce Saint-Cyrien engagé, comme son père, dans les troupes coloniales, est marquée par un saut sur Dien Bien Phu, le 1er mai 1954, par sa détention de quatre mois dans des camps Vietminh, avant l’aventure algérienne.

Fin juillet 1957, la compagnie dont il est chef de section est chargée du contrôle de la casbah d’Alger et du renseignement. En pleine vague de terrorisme du FLN, sur pression du gouvernement, le colonel Bigeard appelle ses hommes à "interroger durement les vrais coupables, avec les moyens bien connus qui nous répugnent".

De cette "bataille d’Alger", les états de service du général Schmitt portent une trace, élogieuse : une citation honorant un "chef de section de parachutistes particulièrement dynamique et courageux" s’étant "brillamment distingué au cours des opérations de maintien de l’ordre" conduisant à l’"arrestation d’éléments terroristes importants".

"DISCIPLINE ET FRANCHISE"
Maurice Schmitt, passé cet épisode dont il ne garde "pas un bon souvenir", selon ses écrits, entame une ascension qui le conduira au Sénégal, à Djibouti, puis à Fort-de-France. Promu colonel en 1974, puis général de brigade en 1979, il devient numéro un de l’armée de terre au début des années 1980. En 1987, il est l’un des deux candidats soumis au choix du pouvoir politique pour le poste envié de CEMA.

"Si les généraux étaient des navires, Maurice Schmitt serait un cuirassé : un mètre de blindage, grosse puissance de feu", écrit alors le journaliste Jean Guisnel (Les Généraux, La Découverte, 1990). A l’appui de son portrait, l’auteur cite une anecdote : lors de la visite à Paris d’un haut dignitaire soviétique en 1989, Maurice Schmitt s’est mis en colère en entendant un colonel français lui demander comment il justifiait les "crimes de guerre" commis par l’Armée rouge en Afghanistan. Le CEMA avait considéré la question comme blessante pour l’invité.

L’homme est alors connu pour ses "coups de gueule spectaculaires", mais aussi pour "les qualités que prisent par-dessus tout les politiques chez les militaires : discipline et franchise, loyauté sans faille ni états d’âme (...), discrétion absolue".

En privé, André Giraud, alors ministre de la défense, justifiera ainsi son choix : "Louzeau le challenger de Maurice Schmitt- est plus intelligent, mais Schmitt est plus militaire."

En 1987, la première cohabitation complique la nomination du nouveau CEMA, nullement son passé algérien. "Quand Maurice Schmitt a été nommé, personne n’a pensé : "C’est un acteur de la bataille d’Alger." Sa carrière est totalement déconnectée de l’Algérie", explique le général Jean Delmas, ancien chef du Service historique de l’armée de terre (SHAT). Ignorance ? "Le silence s’est fait sur la guerre d’Algérie parce que personne ne s’en est sorti indemne. On en a eu marre de la guerre d’Algérie."

De fait, après 1962, l’armée, humiliée, a rapidement cherché à tourner la page. Le pouvoir gaulliste a engagé la chasse aux militaires sympathisants des putschistes ou de l’Organisation armée secrète (OAS), mais pas aux tortionnaires. "La théorie de la guerre subversive, qui avait prévalu en Indochine et en Algérie, a été rayée de l’enseignement de l’Ecole de guerre par décision de De Gaulle, se souvient le général Claude Le Borgne. L’armée est alors passée à autre chose : la guerre classique contre l’URSS et l’arme nucléaire. Quels que soient les positionnements individuels, personne ne pouvait faire grief à personne d’avoir employé des méthodes dures pour sauver des vies. Il existait tant d’explications, notamment politiques, à ces conduites que personne n’a voulu remuer la merde."

"L’armée a voulu oublier, résume Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la défense. De Gaulle a su sublimer la fin de la guerre. Le thème de la torture n’est devenu actuel que plus tard." Marqué par ses années algériennes, M. Chevènement se dit aujourd’hui "hostile à un travail de mémoire appliqué à des cas individuels" et doute "qu’il soit productif d’instruire un procès a posteriori et seulement du côté français".

En fonctions entre 1988 et 1991, l’ancien ministre n’a "jamais évoqué cette période" avec le général Schmitt - "un homme un peu rigide mais loyal" - qu’il a connu à un moment où il était question de l’Europe centrale et du Koweït, plus que de l’Algérie. Soucieux de "restituer l’histoire dans sa complexité", il admet que les acteurs ne sont pas les mieux placés pour le faire, car "chacun est prisonnier de son histoire personnelle".

"FIDÈLES À EUX-MÊMES"
"Les militaires de l’époque ont la volonté de rester fidèles à eux-mêmes, analyse l’historien Maurice Vaïsse, spécialiste de la défense à l’Institut d’études politiques de Paris.On leur a confié la mission de maintenir l’ordre dont ils se sont acquittés avec les moyens du bord. Ensuite, on leur a reproché de ne pas l’avoir fait dans les règles. Ils répondent : "Où sont les règles ?"" "Même si je m’insurge contre les généralisations concernant la torture, je crains que l’on découvre de plus en plus de cas effroyables, avance M. Vaïsse. Je ne crois pas que l’armée se soit bien comportée."

Polytechnicien, ancien officier bouleversé par ses années algériennes, Marc Chervel, décédé en décembre 2004, voyait en Maurice Schmitt "un lieutenant comme il y en avait des centaines en Algérie". Mais il n’avait pas admis que le général, pour répliquer aux premières accusations portées contre lui, décrive la bataille d’Alger comme "des combats sans rime ni raison opposant les forces du bien et les forces du mal sur un territoire indéfini". "Ce lieutenant de paras arrogant et inculte, a écrit Marc Chervel, n’a rien appris depuis."

Philippe Bernard, www.lemonde.fr