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Bouteflika : « Le terrorisme est la négation de l’intelligence de l’homme »

 
Deux chefs d’Etat, l’algérien Abdelaziz Bouteflika et l’iranien Mohamed Khatami, et le directeur général de l’Unesco, M. Koïchiro Matsuura, ont apporté leurs nouvelles contributions au dialogue entre les civilisations, les cultures et les peuples au cours d’une conférence qui s’est déroulée hier au siège de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation et la culture à Paris.
mercredi 6 avril 2005.

Plus de 300 personnalités, diplomates, politiques, dignitaires religieux, intellectuels, etc. ont assisté à cette manifestation dont l’intérêt, dans la conjoncture mondiale actuelle, est évident.

Premier à intervenir, le maître des lieux a rendu hommage à ses invités en qualifiant M. Bouteflika de « dirigeant visionnaire et respecté bien au-delà des frontières de son pays », avant de souligner que « cette rencontre intervient en un moment où la nécessité de dialogue reste d’une profonde actualité ». « Loin d’être une notion dépassée, comme certains l’avaient prédit, elle apparaît chaque jour plus cruciale pour l’avenir de l’humanité », a-t-il ajouté avant d’indiquer que « les processus de mondialisation, en créant un cadre inédit de rencontres et d’interaction entre les peuples, ont en effet rendu la construction de ponts entre les civilisations, les cultures et les peuples absolument vitale, au risque d’exacerber les incompréhensions, voire les replis identitaires, dont les conséquences peuvent être, on le sait trop bien, dévastatrices ».

Utile recommandation du directeur général de l’Unesco : « Ce dialogue s’accompagne donc nécessairement d’un ancrage solide dans la démocratie, les droits de l’Homme et les libertés fondamentales, seuls garants d’une paix et d’un développement durable, et conditions indispensables à toute réconciliation. »Lui succédant, le président iranien a fait une intervention qui aurait pu être brillante s’il n’avait pas fait l’impasse sur la liberté et, dans une grande mesure, sur les droits de l’Homme. M. Khatami a estimé que « la question du dialogue entre les civilisations est désormais une urgence en politique et en économie », avant de l’installer sur le plan de la morale. En disant qu’« en tant que musulman, j’ai la ferme conviction que la religion tient sa beauté de la justice et non l’inverse », il a suscité, au moment des débats, cette remarque de Félip Gonzalez, ancien chef de gouvernement espagnol : « Il n’y a pas de beauté, pas de justice, sans la liberté. »

Pour M. Khatami, « la traduction politique du dialogue entre les civilisations consisterait à dire que la culture, la morale et l’art doivent prévaloir sur la politique, autrement dit la compréhension, l’interprétation et la pratique de la politique doivent rester tributaires de la culture, de la morale et de l’art. Tant, a-t-il ajouté, que la politique reste étrangère à la morale et ne se laisse pas imprégner par la culture, tant que c’est l’odeur du pétrole qui la guide dans son orientation, les droits de l’Homme ne sont pas défendus ou plus exactement ce qui est défendu c’est l’homme qualifié de loup pour l’homme ».

Troisième et dernier intervenant, le président Bouteflika a qualifié le thème du jour à la fois d’exaltant et d’inquiétant. Exaltant « car, a-t-il dit, ce dialogue dont la réalité est irréfragable, témoigne de l’unité différentielle du genre humain, attestée aussi bien par les travaux de l’anthropologie que par le livre fondateur de ma civilisation : le Coran ». Thème inquiétant « car, a-t-il ajouté, l’insistance sur le dialogue des civilisations, au cours des dernières années, n’est pas innocente. Je crains qu’elle ne signifie pas tant le passage à un stade supérieur de dialogue, effectif et multiforme entre les diverses civilisations de la planète, qu’à une attitude de résistance intellectuelle et politique, à la montée en puissance d’un discours et de pratiques qui tendent à accréditer la thèse d’un conflit, d’un choc, d’un ‘‘clash’’, entre la civilisation occidentale et d’autres civilisations, en particulier musulmane ». Bouteflika démonte ensuite les méfaits du choc des civilisations conceptualisé par l’Américain Samuel Huntington tout comme le terrorisme « rejeté par les peuples et les Etats du monde musulman », un terrorisme qui « n’est pas inscrit dans la matrice de la civilisation musulmane ».

En remontant le cours de l’histoire, M. Bouteflika a affirmé que « même si l’idée du choc des civilisations a eu un écho meurtrier dans le monde musulman, elle est née et a été élaborée en Occident ». « Trouver les voies d’un dialogue intercivilisationnel, ouvert et fécond, a-t-il notamment ajouté, ne peut se faire qu’en aidant l’imaginaire occidental à se libérer du réel choix traumatique qu’a représenté pour lui, dans le dernier quart du XXe siècle, la prise de conscience frustrante, que sa civilisation n’était pas la Civilisation, et que la renaissance des autres civilisations, en particulier chinoise, hindouiste et musulmane exigeait que soit posée, en d’autres termes, la dialectique de l’Un et du multiple, du particulier et de l’Universel.

Le président algérien a estimé que l’Occident doit rompre avec la période allant du XVIe siècle à la fin de la décennie 80 du dernier siècle, qu’il a scindé en deux âges de la mondialisation qu’il a dominée avec sa civilisation, pour vivre le troisième âge de la mondialisation marqué par sa ‘‘réunification’’ et sa ‘‘rétraction’’ et ‘’par un retour à la multipolatrité du monde’’. En d’autres termes, la civilisation occidentale doit ’’se guérir de la conception universaliste de son rôle’’ ».M. Bouteflika prône, pour ce troisième âge, une alliance des civilisations pour notamment mener « une lutte implacable contre le terrorisme », et créer l’avènement d’un Etat palestinien. Il a tenu à préciser : « Le terrorisme, moyen d’expression le plus violent des courants extrémistes et fondamentalistes est la manifestation la plus concrète de la négation de l’intelligence de l’homme. Parallèlement à la lutte implacable et continue, qu’il nous faudra impérativement mener contre ce fléau transnational, je crois que nous devons, dans le même temps, accélérer les réformes dans nos pays, approfondir le pluralisme en tant que fondement de la démocratie et faire avancer les droits de l’Homme ».

Dans le développement de sa longue intervention-réflexion, M. Bouteflika a notamment estimé que « l’absence de dialogue entre les civilisations plonge ses racines dans l’histoire récente des relations internationales » en évoquant l’effet négatif du « droit d’ingérence humanitaire qui a permis à l’Occident d’intervenir, en dehors de toute légalité internationale, dans les affaires des pays du Sud » et l’« entrave insidieuse au dialogue entre le Nord et le Sud » par « la remise en cause du système multilatéral de coopération internationale, par les pays développés ».

En conclusion de ses propos, le président algérien a proposé des actions concrètes « pour que le dialogue entre les cultures et les civilisations soit fécond [...] ». En premier lieu, il a insisté sur le rôle de l’école qui devrait « [...] former l’homme de demain sur la base de programmes scolaires rénovés, incluant la complémentarité, l’égalité, et non la hiérarchie entre les civilisations ». « Semer les valeurs de tolérance et récolter le respect des autres » par l’enseignement des langues étrangères et les traductions d’ouvrages, la « promotion du dialogue entre les cultures et les civilisations » par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la mobilisation des acteurs de la société civile, des organisations internationales à vocation universelle et les organisations non gouvernementales, chacune dans le champ de ses compétences, sont autant d’autres initiatives prônées par le chef de l’Etat algérien.

Par Merzak Meneceur, latribune-online.com