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Ecrire en Algérie, oui, mais pourquoi ?

 
C’est une question rituelle (en apparence idiote) que chacun d’entre nous - je veux dire les lecteurs, cette foule anonyme et silencieuse qui rend possible la vraie vie des livres - se pose : pourquoi les écrivains écrivent-ils ?
jeudi 7 avril 2005.

Cette question - loin de trouver une réponse satisfaisante - se prolonge bientôt en une autre question : et pourquoi écrivent-ils en Algérie, précisément ? Oui, pourquoi écrire dans un pays qui se transforme à vue d’œil en une curieuse terre d’aventures mercantiles, pays de l’amnésie, de l’inculture et de l’opportunisme, pays où l’on peut, enfin, après tant d’années d’une guerre tantôt invisible tantôt sauvage, se consacrer à une autre guerre, visible celle-ci, ostensible : la guerre des affaires ! Écrire en Algérie ? Écrire ? La grande affaire !

Une question anodine

Cette question, pour banale et éculée qu’elle puisse paraître - « Pourquoi écrit-on ? La vieille et perfide question », comme le rappelle Julien Gracq - devient donc essentielle à poser aux écrivains et à nous-mêmes en vérité, nous lecteurs, puisque de la réponse des uns dépend l’avenir des autres. Evacuons d’emblée les réponses du genre : « Pour changer l’ordre des choses » (en gros pour faire la révolution) ou encore « pour témoigner » puisque aussi bien, comme l’écrivait Paul Celan (poète allemand ayant survécu aux camps de concentration mais qui n’a pu éviter le suicide) « nul témoin pour le témoin », c’est-à-dire en somme, qu’il ne sert à rien de prétendre témoigner lorsque personne ne pourra jamais attester ce témoignage.

Exit enfin les réponses du style : « J’écris pour exorciser les démons qui sont en moi » puisque, comme chaque Algérien le sait pour en avoir fait l’amer expérience durant dix ans, les démons sont légion et partout, ou encore « J’écris pour devenir riche et célèbre », réponse que de toutes les manières personne n’osera faire, tant on sait parfaitement que la dernière activité à avoir pour devenir riche et célèbre est belle et bien l’écriture. Non, ce qu’il s’agira de comprendre ici, c’est quelles sont les motivations secrètes - inavouables parfois - qui animent un écrivain, un écrivain en Algérie et partout ailleurs. Cependant, une fois prémuni contre toutes les réponses improbables, le lecteur - dont l’avenir dépend, rappelons-le, de ces mêmes réponses - se demandera : mais quoi alors ? N’y aura-t-il, bientôt, plus d’écrivains en Algérie et partant plus de livres à lire ? Cette éventualité n’est pas à écarter.

Une réponse fantaisiste

Cela dit, ce lecteur pourra trouver un début satisfaisant en lisant la réponse de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas (certainement l’écrivain contemporain le plus stimulant, voire le plus important, et pour cela il viendra souvent hanter ces lignes), réponse qui prend l’apparence d’une fantaisie : « Aujourd’hui, quand on me pose cette ineffable question, j’explique que je suis devenu écrivain parce que : je voulais être libre, je n’avais pas envie de me rendre tous les matins dans un bureau parce que j’avais vu Mastroianni dans La Nuit d’Antonioni. Dans ce film - sorti à Barcelone alors que j’avais seize ans -, Mastroianni était écrivain et avait une femme (qui n’était nulle autre que Jeanne Moreau) formidable. C’étaient les deux choses auxquelles j’aspirais le plus : être et avoir. » Voilà une sorte d’aveu de l’inavouable même. Examinons les faits. Pour écrire, il y a d’abord une raison existentielle : ne pas se rendre au bureau tous les matins.

Pour d’autres, cela pourrait être l’usine, le champ, l’école... Nous ressentons tous ce désir profond de ne pas travailler ou en tous les cas, de ne pas travailler à quelque chose que nous n’aimons pas, qui ne nous satisfait pas, qui ne nous apporte pas le bien-être moral, physique et financier. Nous voulons aussi être libres.

Ensuite l’essentiel : un film, deux acteurs fameux, le désir, être et avoir. C’est-à-dire que dans le prolongement de la première raison, notre existence serait liée à nos inclinations intimes, au monde, aux désirs véhiculés par l’art et qui nous conduisent vers ce que nous voulons être, vers notre essence.

Voilà donc deux mobiles, anodins de prime abord, pour tenter de justifier les pulsions d’écriture, deux mobiles (deux alibis aussi, car l’écriture peut, comme nous le verrons, relever du meurtre) qui ont de graves conséquences sur le sens que nous accordons à nos vies et qui conduisent enfin à une équation dangereuse : écriture + lecture = détermination du sens de la vie.

Bien entendu, les propos d’Enrique Vila-Matas ne sont pas que pures facéties. Ils indiquent simplement, qu’au-delà ou en amont du mystère de l’écriture, il peut y avoir un motif simple, presque ordinaire et qui peut devenir fondamental. Ici, nul pathos, nul malheur particulier, ce à quoi on a trop tendance, aujourd’hui, à rattacher l’acte d’écrire. Et Julien Gracq encore (qui n’a pas oublié qu’il est nantais, cousin donc en écriture de Jules Verne) d’expliquer « la dramatisation de l’acte d’écrire, qui nous est devenue spontanée, est un legs du XIXe siècle », et qu’il nous a fait oublier qu’« il arrive que l’écrivain ait tout simplement envie d’écrire ». Mais il ajoute immédiatement : « Pourquoi se refuser à admettre qu’écrire se rattache rarement à une impulsion pleinement autonome ? On écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit. »

Une réponse grave

Voilà donc une nouvelle piste. En Algérie, on pourrait expliquer, justifier (car on est toujours en demeure de justifier, de se justifier pour cette activité) l’acte d’écrire, simplement par le fait que d’autres, avant et ailleurs l’ont fait. Cela est suffisant. Pas besoin d’interminables discours ni de postures héroïques. On l’oublie alors souvent : un écrivain est aussi un lecteur.

Il est même, comme l’écrit Maïssa Bey dans un texte émouvant, un « des nombreux adeptes de cette secte : celle des lecteurs insatiables et impénitents. Celle qui trouve dans l’Ecriture, et d’abord celle des autres, le recours absolu, la seule justification de sa vie. Ce sont les mots des autres qui m’ont appris le monde, qui m’ont appris à vivre. » Maïssa Bey nous montre par là que poser la question « pourquoi écrire » revient à poser une autre question « pour qui écrire ? » Ce glissement sémantique insensible est en réalité une ronde vertigineuse, une mise en abîme. Evoquant Maurice Blanchot - l’écrivain du XXe siècle qui a le plus profondément pensé, en termes de critique et de création, la question de l’écriture, du livre à venir et du dernier écrivain, qui a mené jusqu’à ces ultimes conséquences la possibilité de la mort de la littérature, c’est-à-dire l’impossibilité de sa mort -, Maïssa Bey s’adresse dans ce texte à « celui qui m’attend quelque part », ce lecteur pour qui elle fait preuve de tant de courage et de tant de ruse pour « échapper, écrit-elle, à la soumission, au silence, aux déterminations ou au déterminisme, aux jugements, aux sentences, à tout ce qui conditionne ou veut conditionner ma vie présente et future », pour, en somme, déjouer les pièges et les contraintes que pose et qu’impose la société algérienne.

Ecrire pourquoi ? Pour faire face à la société et apprendre à vivre donc.

Salim Bachi, lui, pousse les mots jusque dans leurs derniers retranchements : « J’écris pour continuer à vivre. » C’est une réponse laconique, mais précise qu’il faut prendre au pied de la lettre. Ecrire pour faire en sorte que continue l’aventure de la vie, pour que chaque jour, chaque matin, le désir de vivre soit plus fort que toutes les pulsions morbides.

C’est en somme, ce que signifiait, dans ces colonnes mêmes, Rachid Boudjedra, dans une sorte d’aveu terrible lorsqu’il dit que « j’ai écrit, depuis La Répudiation, une quinzaine de romans, parce que je ne voulais pas mourir. Mais chaque livre publié m’annonce un peu plus que cette tentation est illusoire. Parce que - aussi - je meurs dans chaque texte que je fais. » Pour lui, écrire - plus que de l’aider à continuer à vivre - est un sursis permanent qu’il s’accorde face au désastre de la vie et de la mort. Presque mystique, Boudjedra nous élève à une sorte de théologie littéraire négative, se résolvant à ne savoir seulement « ce que n’est pas l’écriture », ni acte de vie, ni acte de mort : trouble, incertitude, fascination cependant.

Lorsque je posais à Bachir Mefti la question : « Ecrire, pourquoi ? », il partit d’un rire profond et généreux, pour conclure par un saisissant et joyeux cri du cœur : je ne sais pas ! Pour ma part, je comprends que, face à tant de déclarations déchirantes et douloureuses, on puisse préférer cette réponse. Ce n’est ni une esquive ou une lâcheté de sa part, peut-être une simple malice. Histoire de chasser... le mauvais œil, sait-on jamais !

Par Sofiane Hadjaj, elwatan.com