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Au cœur de la localité d’origine de Abdelaziz Bouteflika

Nedroma la “délaissée” méconnaît son fils
 
Le chef de l’État n’a laissé que peu de souvenirs dans sa ville qui a vu naître sa famille. D’autant que ceux qui l’ont connu ont également quitté cette localité peu pourvoyeuse d’espoir.
lundi 22 mars 2004.

“Il est d’ici, mais on ne le connait pas”. Voilà la réplique ritournelle des habitants de Nedroma lorsqu’ils parlent de Bouteflika, l’enfant de la région. Dans cette localité rurale de l’ouest de la wilaya de Tlemcen, aussi bien chez les jeunes que chez les hommes d’un certain âge, personne n’a la moindre souvenance d’y avoir vu un jour Bouteflika. Ici, on n’éprouve pas la moindre gêne à “étaler” sa méconnaissance totale de l’homme.

“Durant la guerre de Libération nationale et même après l’indépendance du pays, il n’a presque jamais mis les pieds ici”, assure cet ancien directeur d’école primaire aujourd’hui à la retraite. La seule chose qu’il sait de lui, apprise auprès de certains de ses collègues - aujourd’hui, ne résidant plus à Nedroma - qui l’avaient côtoyé à l’école au Maroc, est que Bouteflika était un “génie en matière d’études”. “Il est né et a vécu à Oujda. Maintenant il est à Alger”, résume, compendieusement, mais si bien, un autre citoyen. Tous ceux qui l’ont connu ont emprunté le même chemin que lui. Ils ont tous quitté Nedroma, cette contrée du bout du monde où les conditions de vie sont des plus pénibles, pour s’installer ailleurs, sous des cieux plus cléments. Plus particulièrement dans le confort des grandes villes comme Alger ou Oran. À croire que ce patelin recèle une maladie incurable pour que les plus chanceux de ses enfants le fuient, ainsi, au plus loin.

Le seul à avoir témoigné du passé du Président, c’est un vieux maquisard, ayant pour nom de guerre L’hadj Mineur. L’hadj affirme l’avoir rencontré, en 1957, aux frontières algéro-marocaines. Ce qu’il sait de lui ? “C’était quelqu’un de “mriguel” (correct, ndlr). Il était très jeune mais il avait l’amour de la patrie”, se souvient le vieux maquisard. Une autre confidence : “En 1958, Bouteflika était affecté au maquis de Tiaret dirigé par le commandant Nasser Bouïzem. Voyant son jeune âge et craignant qu’il ne vendît la mèche s’il était pris dans une quelconque embuscade, le commandant Nasser, peu confiant, l’avait renvoyé à Oujda 16 jours après son arrivée à Tiaret.”

Selon les témoignages des quelques Nedromis rencontrés dans le café de la place mitoyenne à la gare de taxis, Abdelaziz Bouteflika est originaire de Djeballa plus particulièrement de Dar Amar. Un village totalement rasé par l’armée coloniale. La bourgade a subi un sort presque similaire avec le terrorisme islamiste. Les habitants de Djeballa, comme ceux des autres communes, sont considérés par les Nédromis comme des Kabyles, c’est-à-dire des montagnards. À Dar Amar, les Bouteflika n’ont ni terres ni maison. Les seules attaches qu’ils gardent encore avec la région, des oncles à Djeballa et une tante à Nedroma. La mère du Président et son frère Saïd s’y sont déplacés, il y a deux ans, pour assister à l’enterrement d’un oncle. Vraisemblablement, le vrai nom des Bouteflika est Bellazâar. Ne serait-ce pas là un surnom donné aux Bouteflika pour la blondeur de leur teint surtout que zâar, en pantois local, signifie blond ? Possible. Quoique nos interlocuteurs soutiennent dur comme fer que c’est là le vrai nom du Président.

La ville en veut à ses intellectuels

Les Nedromis vouent un respect et une considération certains à l’enfant de Djellaba. Tous ceux que nous avons rencontrés affirment que le Tout-Nedroma est acquis à sa cause. “95% des habitants de cette daïra sont pour Bouteflika”, lance, sûr de lui, un aviculteur. S’ils tirent une certaine fierté, au demeurant bien dissimulée, qu’un des leurs soit président de la République, les Nedromis ne ressentent pas moins une indicible rancœur et un indéfinissable reproche à l’enfant du pays. S’ils se gardent de dire quoi que ce soit de mauvais du Président, du moins ouvertement, ils ne se privent aucunement à déverser tout leur fiel sur “leurs” intellectuels. Outre Bouteflika, Nourredine Zerhouni, Sid Ahmed Ghozali, Chakib Khellil, Abdelkader Bensalah ... sont tous originaires de ce patelin. Les enfants du pays, partis ailleurs, les ont laissés à leur triste sort.

Un jeune nous a cité l’exemple de Liamine Zeroual qui, après avoir quitté ses fonctions présidentielles, est reparti à Batna pour vivre auprès des siens. Les Nedromis ont des reproches plein la bouche : “Nos intellectuels n’habitent pas ici et ils ne viennent presque pas. Nous ne les connaissons pas. Quand il arrive à un ministre de venir dans notre région, il se rend directement au “Masdjid el K’bîr” (la Grande-Mosquée). Elle est devenue El Qods de Nedroma.” En citant le cas de Abdelkader Bensalah, le président du Sénat, un jeune s’est écrié : “Il est venu chez nous pour solliciter nos suffrages. Une fois élu, il n’est plus revenu.”

En outre, certains Nedromis ont mal interprété le fait que c’est le chanteur andalou, El Hadj Al Ghaffour qui soit choisi pour faire partie du comité d’accueil lorsque Bouteflika a rendu visite au pays. Ils estiment que Nedroma a assez de moudjahids pour le faire. S’ils entretiennent à l’égard de leurs intellectuels une certaine acrimonie, les Nedromis, magnanimes, ne les vouent pas pour autant aux gémonies. Ils ne les renient pas. Bien au contraire. Ils sont toujours les bienvenus, soutiennent-ils. Ce qu’ils attendent d’eux ? Qu’ils regardent un peu de leur côté. Un jeune, rencontré dans le café de la place mitoyenne à la gare des taxis, lance ce cri du coeur qui s’apparente à un SOS : “Nous leur demandons de visiter leur région qui est totalement isolée”.

Medina “mehgoura”

À entendre certains habitants de Nedroma, leur région est totalement délaissée. Restée en marge du développement. Les principales ressources de vie sont l’agriculture, l’aviculture et l’élevage. Pas d’hôtels, ni de restaurants, ni salles de sport, ni stades... Ce ne sont pas les problèmes qui manquent à Nedroma. Il y a le chômage, d’abord. Les cafés sont assiégés à longueur de journées et de soirées. Pour gagner leur vie, beaucoup de jeunes s’adonnent au trafic du gasoil vers le Maroc. Il y a, ensuite, le logement.

Selon des citoyens, quelque 200 logements de l’EPLF et de la CNEP, finalisés depuis quatre ou cinq ans, attendent d’être livrés. “Ici l’État ne construit pas. Presque 90% des habitations de la ville sont construites par des particuliers, grâce aux pensions des moudjahids et des émigrés”, affirme un citoyen. “La ville de Nedroma n’a presque pas changé depuis 1962. Elle est l’une des anciennes cités et la dernière en matière de développement”, renchérit un autre. Certains agriculteurs se sont plaints que la coopérative agricole soit fermée depuis 15 ans. Depuis, une cinquantaine de semi-remorques sont à l’arrêt. Pourquoi ? À cause d’un problème entre un groupe de 350 agriculteurs et celui d’une trentaine d’autres.

En outre, les Nedromis supportent mal le fait que leur daïra dépende de celle de Ghazaouet dans nombre de domaines (les douanes, la gendarmerie, Sonelgaz, central téléphonique, l’EPE....). En somme, Nedroma ne diffère en rien des autres localités retirées de l’Algérie profonde. “Les habitants des autres régions du pays pensent, que du fait que beaucoup d’hommes forts du pouvoir actuel sont natifs de notre région, nous vivons dans l’opulence alors que nous n’avons presque rien”, affirme un jeune. Mais s’ils n’ont pas bénéficié du mandat de Bouteflika, les Nedromis semblent toujours prêts à accorder leur voix au Président sortant. “90% des habitants de Nedroma sont avec Bouteflika. Ici, il n’y a pas de partisans de Benflis” affirme un inconditionnel du Président. Mais il ne fait pas l’unanimité.

Certains affichent ouvertement leur opposition à Bouteflika. Tel cet agent de sécurité, fils de chahid, qui dit être très déçu par la prestation de Bouteflika à l’émission Baramidj. Tel aussi ce militant de AHD54, un fils de chahid celui-là aussi, qui est loin d’être convaincu par le bilan de Bouteflika. Pour lui, cette unanimité des Nedromis sur la personne de Bouteflika est fausse et hypocrite. Une phrase qui a sorti le vieux maquisard L’hadj Mineur de ses gonds en grondant : “95% des habitants de Nedroma voteront pour Bouteflika. On est avec lui Dhalim aw madhloum.” Le jour du vote, les urnes peuvent réserver beaucoup de surprises.

Arab Chih, Liberté