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L’inceste en Algérie

 
Ultime transgression des lois divines, de celles des hommes et de ce que les psychiatres appellent l’OEdipe symbolique, l’inceste défini comme une relation sexuelle entre un homme et une proche parente reste le secret le mieux gardé inavouable (notamment en Algérie) et difficilement vérifiable même quand le scandale éclate et arrive aux oreilles du juge.
vendredi 5 mars 2004.

Au risque de choquer les vertueux et de soulever le tollé de tous les dévots en barbe ou en hidjab, l’inceste, ce plus vieux tabou du monde, jamais ébranlé, pas même par la vague libertine et des unions libres en vogue dans certains contrées du monde, est aussi transgressé en Algérie. Folie concupiscente ou confusion des deux amours, le charnel et le filial, c’est dans le secret de la chaleur familiale que des proches parents franchissent le Rubicon qui les sépare du péché pour recréer le royaume de Loth. N’était le caractère grave et dramatique des situations vécues qui ont conduit les auteurs d’actes incestueux devant le juge et même en prison, voire, pour les filles dans la rue ou dans la chambre de passe, parler d’un tel sujet serait suivre le chemin facile des lieux communs.

Dans notre société, il y a une propension à affubler les autres de toutes les tares, comme si celle-ci constitue une entité particulière et désincarnée de l’ensemble de la société humaine, obéissant partout aux mêmes déterminismes biologiques et variablement aux mêmes conditions psychosociales et morales. Une sorte de puritanisme confortable, qui consiste à dire que l’enfer c’est les autres. Ce que le Dr. Djaâfar Ben Abdellah, psychiatre, chef de service à l’EHS de Oued Aïssi et expert auprès des tribunaux d’Alger, Tizi-Ouzou et Boumerdès résume par cette formule : "Notre société développe des mécanismes de défense de type projectif : les tares appartiennent aux tarés, aux autres sociétés (...)" Aussi, est-il risqué de céder au piège de la tentation de vouloir à tout prix débusquer le scandale quand c’est dans les plis cachés et sombres du quotidien qu’il faut fouiller pour sentir les relents sulfureux des scandales incestueux qui se trament dans le secret de la chaleur familiale.

Archétype des relations sexuelles équivoques et paradoxales, ce déchaîne-ment passionnel et libidineux en milieu familial mérite d’être regardé de plus près pour décrypter les motivations de telles conduites et les conséquences qu’elles entraînent. Ce n’est pas toujours facile car l’inceste, un crime qui ne dit pas son nom, reste marqué du sceau du silence, de la honte et du tabou. "Dans ce conteste culturel et social d’interdits et de non-dits, aucune statistique fiable n’a vu et ne verra probablement pas le jour", dira le Dr. Ben Abdellah pour qui l’inceste reste, malgré tout l’étendue dramatique qui l’entoure "un épiphénomène" mais loin d’être une fantaisie passagère car prêtant gravement à conséquence pour la cohésion des structures familiales et l’avenir psychique et social des "victimes".

Rarement des cas arrivent à quitter l’Univers rose et clos des secrets d’alcôve pour alimenter les gorges chaudes dans les villages et les quartiers des villes même si de nombreux cas d’inceste nous ont été rapportés, mais auxquels nous ne pouvons prêter foi et qu’on ne peut relater ici pour la simple rai-son qu’ils sont difficilement vérifiables sur le terrain, ni auprès des juridictions chargées de juger ce genre d’affaires traitées dans le secret des prétoires. Une seule ébauche statistique nous est fournie, mais loin de rendre l’étendue géographique de ces relations sexuelles aberrantes. Ces chiffres sont le fruit de l’exercice professionnel du Dr Ben Abdellah et établis dans le cadre de sa mission d’expert psychiatre auprès des tribunaux de Tizi-Ouzou, Boumerdès, Alger et Bouira (Lakhdaria). Vingt-cinq cas de relations sexuelles entre parents ont été enregistrés de 1987 à 1997, soit en dix années d’exercice et s’établissant comme suit : 20 cas entre pères et filles, soit 80%, 3 entre fils et mères, soit 12% et 2 cas entre frères et sœurs pour un taux de 8%.

Drames à tiroirs
Le Dr Ben Abdellah souligne que sur les 25 cas, seuls 3 ont été recensés dans le cadre de la consultation en service hospitalier, les 22 autres ont été requis par la justice pour les besoins de l’expertise médicale. Maigre moisson ! reconnaît le psychiatre, mais la réalité est toute autre, les chiffres noirs de l’inceste sont voilés et tus. "La sauvegarde de l’esprit de famille, surtout si les conjoints sont unis, la peur du scandale, les représailles en cas de couples séparés sont autant de causes pour l’étouffement de ces affaires" constate notre interlocuteur qui illustre son propos par la narration de ces deux cas symptomatiques de ces drames à tiroirs, à l’allure de poupées gigognes. Premier cas : Nacer à 16 ans, sa sœur Leïla en a 15. Tous les deux sont lycéens et se retrouvent très souvent seuls à midi chez eux pour déjeuner, car les parents fonctionnaires, sont absents à cette heure-ci. La maman qui nettoie le linge familial se rend compte progressivement d’un fait incongru : Leïla n’étend plus ses sous-vêtements comme d’habitude, mais elle se dit que sa fille devient de plus en plus pudique et d’ailleurs c’est son âge. La tenue vestimentaire de Leïla a changé, que de pan-talons alors qu’elle adorait les robes. La mère occupée par d’autres soucis ne se doutait de rien.

C’est au bain, la veille de l’Aïd qu’elle découvre le drame : le ventre de sa fille doit porter un enfant ! C’est la consternation dans le milieu familial surtout que le frère est dénoncé. La justice est saisie. En leur qualité de mineur Leïla et son frère sont laissés en liberté provisoire. Leïla accouchera quelques mois plus tard.

2e cas : L. A. a 50 ans, maquignon de profession, il est père de six filles. Son épouse âgée de 45 ans paraissait plutôt vieille à cause de ses nombreuses grossesses, à la recherche du garçon, mais en vain. La maman au champ, L. A. se retrouve souvent seul avec Zineb, l’une de ses filles, âgée de 17 ans, la seule qui n’est pas scolarisée et une relation sexuelle s’établit. Profitant de l’absence répétée du restant de la famille, le père recommence à deux reprises tout en récompensant sa fille de quelques cadeaux. Pendant les vacances scolaires, les sœurs s’aperçoivent lors d’un jeu que Zineb était enceinte. Le père incestueux est démasqué mais aucune plainte n’est déposée. Un soir, la mère fera justice, elle-même en poignardant mortellement son époux. Elle sera déférée devant la justice et écrouée. La fille, quant à elle, sera remise en liberté provisoire et mettra au monde un bébé prématurément qui décédera deux jours plus tard. Ainsi, la vengeance criminelle déstabilisera davantage la famille.

Justice-famille : l’impossible conciliation
En Algérie l’inceste est sévèrement puni, mais rarement les prévenus arrivent à la justice et de là soumis à des experts et psychiatriques. Mais l’acte incestueux entraîne parfois des grossesses dépassées pour une éventuelle interruption. La mise au monde d’enfants est alors irrémédiable. "C’est dans ce contexte que la justice est généralement saisie et les mis en causes soumis à des expertises mentales", signale le Dr Ben Abdellah notre seul interlocuteur et aide précieux pour l’aboutissement de cette enquête, faute de pouvoir accéder aux Est-ce une attitude dictée par l’impérative loyauté du juge au secret professionnel ou alibi mâtiné de pudeur pour l’institution judiciaire qui a repris à son compte le réflexe de garder le silence sur un interdit imposé par la doctrine culpabilisante du péché originel à l’institution sociale dont elle (l’institution judiciaire) est le prolonge-ment. Cette omerta conventionnelle et non écrite étant consacrée par les normes d’une société qui sait trouver des accommodements à ses errements, le reste est affaire du code pénal qui considère l’acte incestueux comme un crime.

Le Code pénal énonce, en effet, dans son article 337 bis que les relations sexuelles entre proches parents sont interdites et sanctionnées par des peines d’emprisonnement allant de 2 à 20 ans de prison ferme, selon le degré de parenté des incestueux. Dans tous les cas, précise l’article 337 bis du Code pénal, si l’inceste est commis par une personne majeure avec une personne mineure de moins de 18 ans, la peine infligée à la personne émancipée sera supérieure à celle infligée au partenaire incestueux qui n’a pas atteint la majorité. Une lecture critique au premier degré de cet article révèle la rigidité et la froideur coercitive du Code pénal qui ne fait pas place à la notion de victime dans l’acte d’inceste, même s’il fait des concessions aux enfants et aux mineurs.

Médecin et psychiatre-adjuvants du juge
Le silence incestueux et quelque fois les mensonges amplifient le doute sur les cas d’inceste et compliquent la tâche du magistrat dont la marge de manœuvre pour la recherche de la vérité se trouve réduite en l’absence de preuves. "Le plus souvent, témoigne le docteur Ben Abdelah, le magistrat requiert sur simple plainte, le mandat de dépôt, la conviction morale du juge prime" : suivons ce témoignage. B. A. est âgé de 49 ans. Dénoncé par sa fille pour acte incestueux, il passera 6 mois en prison puis relâché après que la plaignante soit revenue sur ses aveux. Rym, c’est son nom, restée en liberté, accepte de se soumettre à l’expertise mentale : "La narration des faits devient au fil de l’entretien un véritable roman de série noire" observe l’auteur de l’expertise. D’après elle, son père aurait abusé d’elle une première fois à l’âge de 6 ans. A son adolescence, son père se serait servi d’elle comme bouclier humain afin d’échapper à un attentat terroriste, il était patriote.

Son père aurait poursuivi sa relation incestueuse à plusieurs reprises mais une fois rejeté, elle le dénoncera à la police. Lors de l’entretien Rym était vêtue coquettement et se montrait décontractée et prolixe dans son discours. Elle s’est fait, en outre, accompagner ce jour-là par un jeune garde communal qu’elle avait présenté comme étant l’ami intime de son père. L’expertise mentale déterminera une personnalité hystrionique. Six mois plus tard, elle reviendra sur ses aveux devant le magistrat et le père retrouvera sa liberté. "Ainsi, l’innocence ou sa présomption n’est confirmée ou infirmée que par la seule volonté du plaignant", résume notre interlocuteur.

Chantage et manipulation : filles et mères dans la même galère
Le doute persiste aussi quand l’inceste se traduit en caresses et attouchements. Comment le prouver matériellement ? C’est au médecin légiste, quand il est sollicité, d‘établir son constat de traces de violence quand elles existent. Le magistrat quand il est saisi instruit l’affaire mais voit dans les parents le plus sou-vent divorcés, un chantage, une manipulation des enfants à des fins personnelles. Devant l’absence de faits matériels, le juge ne peut pas trancher et prononce la relaxe du père qui profitera du bénéfice du doute. En cas de couple uni cela se passe différemment. Dans ce genre de situation, la mère est prise en sandwich, elle sera la mère tampon entre sa progéniture victime d’actes incestueux et l’agresseur qui est son époux. Ainsi pour éviter l’effritement et la faillite de la famille, on invoquera toute sortes de subterfuges et d’alibis : s’il s’agit d’une fille mineure ses déclarations sont à mettre sur le compte d’un énième mensonge ou considérées comme celles d’une adolescente en mal de fantasmes.

Comme le scandale n’arrange personne, le mari sera épargné le plus longtemps possible. Accompli dans la violence, la séduction, le chantage ou l’influence éthylique, l’inceste pratiqué dans la fratrie ou entre le père et sa fille "se situerait aux confins d’une crise multidimensionnelle et de la pathologie psychiatrique", constate le docteur Ben Abdellah qui s’est penché ans le cadre de son travail d’expertise psychiatrique requise par la justice sur l’origine sociale, la profession et le profil psychologique des incestueux. Sur l’ensemble des cas qu’il a eus à observer, deux se sont produits entre frères et sœurs. Il s’agissait de familles de fonctionnaires qui avaient tendance à surprotéger leurs enfants de l’environnement extérieur de peur de mauvaises fréquentations. Les mineurs lycéens profitant de l’absence des adultes donneront libre cours à leurs instincts.

Mis devant le fait accompli de grossesses dépassées, les parents n’avaient d’autre choix que de se remettre à la justice. Pour les 20 cas de pères incestueux, quatorze étaient dans un état d’ébriété. Trois ont nié tout contact, même avec des faits accablants. Trois autres accusent leurs filles d’être les instigatrices de l’inceste, profitant de l’absence du lit conjugal depuis de nombreux jours d’ailleurs, avoueront-ils, ils n’avaient jamais trompé leurs épouses auparavant. Ils en gardent une forte charge de culpabilité. L’origine rurale des auteurs de relations sexuelles avec leurs filles est prédominante, dans le panel étudié : 17 ruraux contre 3 citadins.

Le même constat peut être fait pour la profession : 17 fellahs et 3 commerçants en alimentation générale La perspective analytique suivie par le Dr. Ben Abdelah des situations observées, montre que la plupart des individus abuseurs éprouvent une détresse psychologique et adoptent des comportements expressifs et révélateurs de personnalités malades et perverses. La plupart des relations sexuelles dans la fraterie ou entre pères et filles se sont traduits selon le scénario oedipien. "Des pères incestueux montraient une immaturité affective avec une fixation intense à la mère toute puissante. Ainsi malgré une virilité apparente, ces pères se conduisaient en chef de clan qui disposent de ses nombreux enfants mais ne trompent jamais leur femme (...)". Nous avons affaire ici au profil typique d’inceste "des-potique souvent facilité par des attitudes éthyliques. Le père buveur d’alcool utilise ses filles comme des objets à sa portée quand il est ivre.

Mais il arrive qu’il soit rejeté par sa femme et la remplace par ses substituts : ses filles". Les relations mères filles sont moins fréquentes. Trois cas seulement ont été portés à la connaissance du praticien et enregistrés en consultation. "Les abuseurs au nombre de deux se plaignaient de troubles schizophréniques et un autre d’insuffisance mentale de type débilité profonde" signale le psychiatre expliquant ces situations par la non-résolution du complexe d’Oedipe. Pour lui, la résolution ou non de ce complexe tient en grande partie, de la façon dont le père et la mère tiennent leur rôle et gèrent leurs relations avec leurs enfants. "La carence, voire l’occultation de l’éducation sexuelle dans les écoles et au sein des familles peuvent rendre l’interdit de l’inceste peu opérant ou sujet à des défaillances", tient-il à avertir. Et d’ajouter que la transgression des interdits et de l’inceste en particulier existe depuis la nuit des temps et aucune société n’est épargnée.

Des facteurs socioéconomiques, culturels et psychiques interviennent dans l’apparition de ce genre de situations paradoxales et marginales auxquelles la société se doit d’apporter des réponses pénales ou thérapeutiques. L’étude du docteur Ben Abdellah concentrée sur une zone géographique donnée pour des raisons de commodités professionnelles, même si elle n’est pas exhaustive peut constituer un panel représentatif offrant un concentré de causes produisant les mêmes effets partout où des cas d’inceste déclarés ou tus sur l’ensemble du territoire national. Ces crimes abominables, surtout s’ils sont commis sur des enfants, ne sont pas une pratique exclusive des gens et des alcooliques. L’inceste ignore et enjambe les conditions sociales et professionnelles, même si les chiffres dont nous disposons mettent en cause avec une grande fréquence une certaine catégorie sociale. Relégué au rang d’épiphénomène et couvert par le silence, l’inceste n’arrive pas à constituer chez nous un débat de société, celle-ci se contentant d’apporter la réponse pénale et coercitive fixée par le législateur.

La plus grande émotion, voire le deuil que provoquent les scandales incestueux au sein des familles et la crainte de les fragiliser davantage motivent le silence et le ton allusif de la société et des institutions. Mais que sait-on de la détresse sociale et psychique des femmes sujettes souvent, dans leur enfance ou adolescence, à de tels abus ? Selon C. Barois, psychanalyste et psychiatre dans son article publié dans un ouvrage collectif " Les traumatismes de l’inceste, l’inceste entraîne des traumatismes affectifs et psychiques chez les personnes incestées qui se plaignent de désordres affectifs, voire somatiques semblables à ceux décelables chez les victimes de viol : craintes phobiques, deuil perpétuel.

S.A.M., Le Soir d’Algérie