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Ali Drif cherche sa place dans une Algérie inconnue

 
Ali Drif, père de famille né en France a été expulsé en février, six ans après sa condamnation. La justice statue aujourd’hui sur son retour éventuel.
vendredi 22 avril 2005.

A 45 ans, Ali Drif va devoir apprendre à vivre dans un pays dont il ne connaît presque rien. Il en a la nationalité mais est né et a grandi dans la région lyonnaise, où ses parents, arrivés à la fin des années 40, vivent toujours. Il a quatre enfants français, âgé de 2 à 11 ans. Le 28 février, Ali Drif a été brutalement expulsé vers l’Algérie. Aujourd’hui, la cour d’appel de Paris doit se prononcer sur la levée de son interdiction du territoire.

Son avocat, Me Jacques Debray, n’est guère optimiste. Ali Drif, lui, n’attend plus grand-chose de son « pays », la France. Depuis plusieurs semaines, hébergé par ses beaux-parents à Alger, il essaye de se faire à l’idée de devoir rester. Mais son vocabulaire ressemble à celui d’un expatrié. En parlant des Algériens, il dit leur « culture à eux ». Dans son quartier, les voisins l’appellent « l’expulsé ». Le titre est peu flatteur. « Beaucoup de gens en Algérie ont encore une image très positive de la France. Les expulsés sont suspects. On se demande ce qu’ils ont fait pour en arriver là. » Pour passer du statut d’expulsé à celui de résident, Ali sait qu’il faudra se reconstruire, ou plutôt se construire, une existence sociale sur place. Il en est loin. Pour l’instant, Ali Drif n’a même pas d’identité. Son passeport lui a été confisqué par les autorités françaises lors de l’expulsion.

Fourgon

Le 29 février, il a débarqué à Alger avec pour seuls bagages un survêtement, des baskets de rechange, une trousse de toilette. Et un laissez-passer délivré par les autorités algériennes. A son arrivée à Alger, Ali Drif a été embarqué dans un fourgon par la sécurité militaire. « On m’a mis dans une sorte de prison. » Sa garde à vue a duré onze jours. Onze jours d’interrogatoire, sans pouvoir donner signe de vie à sa famille. Onze jours durant lesquels sa femme Djemila, chez elle à Décines (Rhône), s’est imaginé le pire. En 1999, son mari a été condamné par la cour d’appel de Paris (il avait été relaxé en première instance) pour relation avec une entreprise terroriste. On l’a soupçonné d’avoir soutenu un réseau proche du GIA. Drif a écopé de trois ans ferme et d’une interdiction du territoire. Mais la peine ne sera jamais appliquée.

Durant les six années qui suivent, la justice semble l’avoir oublié. L’administration lui renouvelle même son titre de séjour. Ali Drif refait sa vie. L’ingénieur de formation monte une entreprise de menuiserie dans l’est lyonnais. Jusqu’en septembre dernier, lorsqu’un gendarme à la retraite grille un feu rouge et rentre dans sa voiture. Lors du constat, les gendarmes en profitent pour rouvrir son dossier. Ali Drif est incarcéré à la prison Saint-Paul de Lyon. Il en ressort le 28 février encadré des policiers de la PAF, ligoté dans une camisole de force, direction le port de Marseille. « Durant la traversée, j’étais terrorisé, j’osais pas imaginer ce que les autorités militaires algériennes réservaient à des types soupçonnés d’avoir été en lien avec le GIA. » Depuis leur maison de Décines, Djemila, elle aussi, pense au pire. « Je le pensais mort, sans savoir quoi dire aux enfants. » Finalement, Ali Drif a un souvenir presque anodin de ses onze jours de garde à vue. « C’est spécial, mais je n’ai pas été maltraité. Les types m’ont posé des questions et m’ont relâché en m’expliquant qu’ils n’avaient rien à me reprocher. » Il garde toute sa rancune pour la France. Il a l’amer sentiment d’avoir été « trahi » par les siens. Le système algérien tout au plus l’énerve, plus souvent le surprend. Il répète souvent, avec un zeste de résignation : « C’est une autre mentalité. » Depuis sa libération de garde à vue, il « s’arrache les cheveux » à essayer de retrouver des papiers. « On me demande de prouver ma nationalité algérienne. Pour pouvoir obtenir une carte d’identité, il me faut un certificat de naissance que seul le consulat d’Algérie à Lyon peut me donner ! » Sans identité, il n’a pas le droit de travailler. « Je suis un clando (clandestin, ndlr) », dit-il.

Passeports

Ali Drif se veut optimiste. Depuis qu’il est arrivé, il a rencontré d’autres expulsés comme lui. « C’est important de voir qu’on n’est pas seul, qu’on peut se reconstruire. » Ali Drif se verrait bien remonter une entreprise. « Ça va être compliqué. Ici, c’est pas comme chez nous, il ne suffit pas d’aller se faire enregistrer au registre du commerce. La moindre démarche prend des mois. » Il a pensé à ses enfants, s’est renseigné sur les inscriptions au lycée français d’Alger. Depuis la France, sa femme essaie de leur faire faire des passeports pour qu’ils viennent voir leur père. En vain. Le consulat lui demande la signature des deux parents. Ali Drif parle « d’acharnement ».

Par Alice GERAUD, liberation.fr