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Ammar Hocine : L’invention est sinistrée en Algérie

 
Ammar Hocine a été élu, la semaine dernière, président de l’Association nationale des inventeurs algériens (ANIA) à l’occasion de l’exposition sur l’invention et l’innovation en Algérie organisée du 13 au 20 avril par le ministère de l’Energie et des Mines en collaboration avec l’ANIA.
mercredi 27 avril 2005.

El Watan : Quelle est la situation actuelle de l’invention et des inventeurs algériens ?

Ammar Hocine : L’invention en Algérie est sinistrée. Ce n’est pas la faute de l’inventeur algérien. La cause revient à l’absence de stratégie qui intègre cette donne primordiale dans le développement du pays. On a beau voir émerger des génies, ils seront condamnés à vivre en marge de la société. Le génie humain est universel. C’est une richesse équitablement répartie indépendamment des races, des confessions et des latitudes géographiques ou même des catégories sociales. C’est une richesse inépuisable à la disposition de tous les pays. Il y a des pays qui ont pris conscience de l’intérêt stratégique de l’invention. C’est même l’axe principal de leur développement. Par contre, d’autres pays abandonnent complètement cette richesse et lui préfèrent des solutions de facilité. Ce qui les prive de la chance de rattraper les pays développés et d’atténuer l’état de dépendance technologique dans lequel ils se trouvent actuellement.

Y a-t-il des exemples qui corroborent votre constat ?

En Algérie, il a existé, mais il commence à se dissiper, un préjugé tenace selon lequel l’invention ne ferait pas partie de notre culture. L’inventeur, c’est l’Américain, le Japonais ou le Français.Le paradoxe est que l’Algérie a consenti un effort colossal en matière de formation particulièrement dans le domaine des technologies. Des Algériens ont fréquenté les plus prestigieuses écoles à travers le monde. Malheureusement, ce capital, en l’absence d’une politique nationale de prise en charge de ce potentiel de compétence et de génie, est absorbé par les pays industrialisés et à moindre frais.

Quels sont les obstacles auxquels sont confrontés les inventeurs algériens ?

Au plan législatif, il faut rappeler qu’après l’indépendance, l’Algérie a abandonné le brevet d’invention tel que légué par la législation française pour instituer, en 1967, le « certificat d’inventeur ». Ce titre, inspiré de la législation socialiste et non reconnu au niveau international, donnait le droit à l’Etat de s’approprier d’office une invention en contrepartie d’une indemnité servie au profit de son concepteur si toutefois l’invention a fait l’objet d’une exploitation industrielle. Mais, à ma connaissance, cette formule n’a jamais été suivie d’application. Cette situation a découragé l’esprit inventif et conduit des inventeurs à faire breveter leur invention à l’étranger. Ce n’est qu’en 1993 que le brevet d’invention est rétabli en Algérie à la faveur d’un décret législatif du Haut-Conseil d’Etat (HCE) abrogé et remplacé par une ordonnance de 2003 dans le cadre de la mise à niveau de notre législation par rapport au contexte international. Cette législation, telle qu’appliquée et découlant de normes internationales, n’est pas de nature à stimuler l’esprit inventif algérien.

Concrètement, quels sont les problèmes posés ?

Il faut savoir que tout dépôt d’invention est payant. Cette somme est au-dessus des moyens des citoyens. En moyenne, un seul brevet exige de l’inventeur le payement de 10 000 DA par an. Multiplier ce chiffre par le nombre des brevets déposés par un seul inventeur, cela revient très cher. Si le déposant accuse un retard par rapport à l’échéance, même de 48 heures, il est sanctionné et doit payer une amende qui varie entre 5000 et 8000 DA sous peine que son brevet tombe dans le domaine public. Il se voit ainsi privé de son droit de propriété et malheureusement cette pratique est monnaie courante. Ce qui a conduit les inventeurs à s’abstenir de déposer des brevets par crainte de subir ces lois surréalistes. Comme nous le savons, la durée de validité d’un brevet est de 20 ans (c’est une norme internationale) à compter de la date de dépôt de la demande de brevet. C’est alors le compte à rebours qui commence pour l’inventeur. Or les procédures de traitement des demandes de brevet en Algérie sont à inscrire dans le Guinness des records. Jusqu’à une date récente, c’était entre 3 et 7 ans pour délivrer un brevet d’invention. Après ce parcours du combattant, les opportunités offertes dans le marché algérien. Les chances d’intéresser des partenaires algériens (privés ou publics) pour l’exploitation de ces brevets sont quasi nulles. Pourtant, les conditions de valorisation de ces génies existent à la faveur des changements de ces dernières années. Les inventeurs n’ont pas été conviés à assister à des manifestations économiques faute d’un cadre organisé. Les foires nationales ou internationales sont autant d’opportunités pour les inventeurs qui leur auraient permis de trouver des partenaires. Malheureusement, les inventeurs ont été conduits à s’expatrier sous d’autres cieux où ils bénéficieront de conditions idéales et de respectabilité. Cela au profit des pays d’adoption.

Quand a été créée l’ANIA ?

C’est par rapport à tous ces problèmes qu’un groupe d’inventeurs venus de tous les coins du pays a décidé de s’organiser dans une association en 1997 à Boumerdès. Mais c’était compter sans la bureaucratie omnipotente qui sévissait à l’époque. Ce qui a, encore une fois, retardé l’officialisation de quelques années puisqu’il a fallu attendre mars 2000 pour que l’ANIA acquière une couverture légale qui lui permette d’agir.

Quels sont les objectifs de l’ANIA ?

Elle joue le rôle de toute association apolitique. Elle est d’utilité publique et à ce titre, elle défend les intérêts matériels et moraux des inventeurs. Par ailleurs, elle travaille à promouvoir l’invention et l’innovation en Algérie. Au plan international, ce statut lui permet d’adhérer à la Fédération internationale des associations des inventeurs. Je tiens à signaler qu’à travers l’émission que j’anime, chaque mercredi sur Canal Algérie, j’essaye de faire découvrir un inventeur algérien.

Quelle est la portée des portes ouvertes sur l’invention et l’innovation organisées la semaine passée ?

A mon sens, cette initiative traduit une volonté de changement dans le sens positif pour l’inventeur et pour l’Algérie. Pour la premier fois, un haut responsable de l’Etat, en l’occurrence Chakib Khelil (ministre de l’Energie) et qui est devenu président d’honneur de l’ANIA, prend à sa charge l’organisation d’une telle manifestation. Une première du genre en Algérie puisqu’elle a duré toute une semaine et a regroupé une vingtaine d’inventeurs dont des émigrés. Le public a pu apprécier les œuvres inventées par des Algériens.

La Journée mondiale de la propriété intellectuelle est célébrée chaque 26 avril, comment voudriez-vous qu’elle le soit en Algérie ?

Séminaires, conférences, forums, journées d’étude représentent pour moi des événements purement protocolaires qui n’ont aucun impact ou intérêt sur l’inventeur. Ce dernier continue à s’empêtrer encore dans des problèmes qui n’ont pas lieu d’être.

Entretien réalisé par S. E. Belabès, elwatan.com