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La solitude du beurgeois

 
Rami est un jeune beur qui a réussi. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est-lui même qui le reconnaît. Il le fait du bout des lèvres... et passe rapidement à un autre sujet tandis qu’un léger sourire décrispe son visage.
jeudi 5 mai 2005.

Célibataire à trente-cinq ans, il habite dans le très branché onzième arrondissement de Paris et sa situation professionnelle est effectivement très enviable puisqu’il est responsable export dans un grand groupe d’électronique. Il sillonne le monde en classe affaires et parle incidemment d’escales à Dubaï, de repas pantagruéliques à Shenzhen ou de films qu’il a vus au-dessus de l’Atlantique.

Comme nombre d’enfants d’immigrés maghrébins, son parcours force l’admiration. Il est né à Nanterre dans ce qui fut un misérable et honteux bidonville. Mais grâce, selon lui, à un « père sévère », une « mère opiniâtre », deux soeurs et trois frères aînés « vigilants », il a pu aller jusqu’au « bac plus six » Il est d’ailleurs le seul dans sa famille à avoir fait des études supérieures et à n’avoir jamais pointé au chômage.

Quand je demande à Rami ce que les siens pensent de sa bonne fortune, il réfléchit un instant avant de me répondre, en toute logique, qu’ils sont fiers. Très fiers. Je connais un peu ses proches et la fierté qu’ils ressentent à son égard est une évidence qui saute aux yeux. Mais il n’est nul besoin d’être sorcier pour deviner, de temps à autre, au détour d’une réflexion ou d’un petit silence, un peu de tension. Ou du moins une certaine incompréhension engendrée par le fait que le regard de Rami embrasse, désormais, des horizons que les siens ignorent ou, c’est plus fréquent, dont ils ne voient pas l’utilité. Pour la famille de Rami, sa réussite est un succès collectif fait notamment de sacrifices financiers, d’encouragements permanents et même d’une « ziara » à un wali dans l’ouest algérien. Lui-même se sent totalement redevable aux siens et participe, bien sûr, au financement des études de ses neveux et nièces. Mais, m’explique-t-il, ce qui le dérange c’est que parfois ses aînés dénigrent ou moquent sa manière de vivre, ce qui l’oblige à mentir quand il s’agit, par exemple, de ses loisirs ou de ses projets de vacances.

Il a mis ainsi plusieurs mois à se décider à quitter Courbevoie et aujourd’hui encore, malgré un emploi du temps démentiel, il se sent obligé, à l’image des grandes stars beurs, d’y refaire un tour de manière régulière pour voir les siens et ses anciens camarades de quartier. « Quand j’ai annoncé que je m’installais dans Paris intra-muros, me raconte-t-il, l’une des mes soeurs m’a dit : « ça y est, tu es devenu un vrai beurgeois ». J’ai l’ai très mal pris. Ils n’arrivent pas à comprendre que ce mot me blesse ». Étrange irritation. En présence de non-Maghrébins ou, tout simplement en dehors de sa famille, Rami se laisse aller parfois à insister sur son statut social. Peut-être pense-t-il qu’être cadre supérieur lui permet d’effacer son origine et la fréquente stigmatisation qui l’accompagne. En fait, je suis sûr qu’il préférerait que ses proches le traitent de bourgeois -ce qu’il revendique ou plutôt ce qu’il assume. A l’inverse, il considère le mot de beurgeois comme une insulte. Pour lui, c’est une manière ironique voire méchante de lui signifier qu’il n’est qu’un « sous-bourgeois » et que ses moyens financiers ne sauraient faire oublier son appartenance à la communauté et gommer son faciès. Il était beur, le voilà, certes, beurgeois mais il lui faudra peut-être attendre un peu avant de devenir un bourgeois...

Mais je comprends l’agacement de Rami. Je n’aime pas le terme de beur et je supporte encore moins celui de beurgeois. C’est pourtant un mot à la mode qui permet de désigner, sans trop d’efforts, ni de périphrases, le beur qui a réussi ou du moins celui qui s’est intégré et dont le quotidien est peu différent du reste de la population bleu-blanc-rouge (BBR). Toujours prompts à classifier, les médias de l’Hexagone ont souvent recours à ce terme par opposition aux « autres », à tous les beurs des cités, ceux qui sont enfoncés dans leur galère ou qui menacent « l’ordre républicain » par leur comportement.

Ce qui me gêne aussi, c’est que ce terme est porteur, chez les beurs, d’une accusation implicite de rupture avec la communauté d’origine comme le montre la réflexion de la soeur de Rami. Le beurgeois, c’est une fierté mais c’est aussi celui qui s’en va, celui qui quitte la cité et dont on se demande ce qu’il fait pour les siens, maintenant qu’il a réussi. Et s’il assure en faire, on se demande avec circonspection si c’est assez. Et de toutes les façons, ce n’est jamais assez... Certes, beurgeois ne signifie pas « m’tourni » ou traître aux siens mais on n’en est pas loin. En un mot, la réussite sociale est suspecte lorsqu’elle ouvre la voie à une plus grande intégration dans la société française.

Par la force des choses, devenir beurgeois, c’est changer en « vivant comme les autres », comprendre les BBR. Est-ce un tort ? On touche là à la fréquente schizophrénie qui affecte la communauté maghrébine de France. On pleure parce que l’on n’arrive pas à s’échapper du ghetto mais lorsqu’un heureux élu se hisse un peu plus haut, les index se pointent en tremblant.

Mais la critique vaut aussi pour la perception qu’a la société française des beurs qui tentent de s’en sortir. Selon une règle non écrite mais que l’on retrouve dans nombre de discours, le beur ne peut réussir qu’en s’affranchissant -y compris de manière brutale- de son milieu d’origine. Les critiques dithyrambiques qui ont salué le livre de Razika Zitouni le prouvent (1). Pour la majorité hexagonale, la marche vers la beurgeoisie est une succession de batailles non pas contre l’ordre établi -l’ordre ségrégationniste- mais contre l’entourage, la culture d’origine, voire les parents. Voilà donc la double définition du beur qui a réussi. Pour les uns, il a changé -nécessairement en mal- parce qu’il est devenu un beurgeois et pour les autres il n’a pu devenir beurgeois que parce qu’il a rompu avec ce qui constituait ses racines.

En attendant, Rami se sent parfois seul. Dans sa vie, il y a des joies et des satisfactions qu’il ne peut partager avec personne. Je lui ai conseillé, un jour, de se marier, de façonner son propre univers et d’effacer ses peines et frustrations en élevant ses enfants de façon à ce que jamais personne ne puisse les traiter un jour de beurgeois. Il y pense mais hésite à présenter son amie bretonne aux siens. Mais ceci est déjà une autre histoire...

Par Akram Belkaïd, quotidien-oran.com

(1) « Comment Je Suis Devenue Une Beurgeoise ». Hachette Littérature.