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Le jour où est née la guerre d’Algérie

 
La fracture entre les deux communautés, révélée en plein jour, ne sera plus résorbée. Récit d’une tragédie.
samedi 7 mai 2005.

Il est 8 h 30 quand le cortège s’ébranle dans un ordre impressionnant, ce 8 mai 1945. Alors que la communauté européenne fête la capitulation allemande, sept mille Algériens célèbrent la fin de la guerre par un défilé qui descend vers le centre de Sétif, une ville du Constantinois. Soudain, un homme brandit le drapeau algérien, cet emblème interdit par le gouvernorat général français, tandis que des banderoles surgissent dans la foule : « Vive l’Algérie libre et indépendante ! » Ghazi Hidouci, ex-ministre de l’Economie, a alors 10 ans. Il vit à Constantine et « traîne partout » avec son père, un militant nationaliste. « Il y avait, se souvient-il, l’idée que le moment était favorable car les Alliés avaient promis aux musulmans qu’ils seraient récompensés pour leur participation à la Seconde Guerre mondiale. »

L’armée quadrille villes et villages

En mai 1945, Hocine Aït-Ahmed a 19 ans. Celui qui deviendra un des chefs historiques de la révolution algérienne et le fondateur de l’OS, l’Organisation spéciale, chargée de recruter et de former les cadres pour la lutte armée, quitte ses études pour prendre le maquis. « Les Algériens nourrissaient un espoir d’autant plus fou que les Alliés parlaient sans cesse de "liberté" et "démocratie". Et surtout, le mot istiqlal ­ indépendance ­ commençait à s’imposer chez les Algériens depuis que les partisans d’"une Algérie sous l’égide de la France" avaient été battus lors du congrès, en mars 1944, des Amis du manifeste et de la liberté (1). L’arrivée en masse des jeunes dans le mouvement a pris de court les appareils politiques, et un nouvel encadrement a émergé sous la poussée de ceux qui avaient le plus souffert des privations de la guerre et de la misère. »

La déportation, le 23 avril 1945 à Brazzaville, de Messali Hadj, le père du nationalisme algérien, va servir de détonateur. Le Parti du peuple algérien (PPA, dans la clandestinité) donne l’ordre de préparer le 1er Mai et la fête de la victoire. Avec une seule consigne : manifestations massives et pacifiques, sans aucune arme mais avec le drapeau. « La masse des Algériens, qualifiée jusque-là d’"apathique" se met en branle. Elle affirme son identité. Les inscriptions murales ­ « Libérez Messali ! », « Vive les Arabes ! » ­ se multiplient. Les chants patriotiques explosent. Les Européens demandent une politique répressive. L’armée quadrille villes et villages pour empêcher toute explosion le 1er mai », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, auteur d’un passionnant ouvrage sur les Massacres dans le Nord constantinois (2). Partout, à l’est comme à l’ouest, les Algériens vont manifester et défiler dans la discipline. Mais à Alger et à Oran, c’est l’affrontement. La manifestation est immense et la police tire quand elle pénètre au centre-ville. La répression est violente et la cassure entre les deux communautés apparaît.

Une semaine plus tard, ce 8 mai à Sétif, les policiers se heurtent à un rempart humain quand ils veulent saisir les drapeaux algériens. La police tire. « C’est la panique, lorsque retentit le cri "El-Jihad", arme de guerre civile plus que religieuse », note Annie Rey-Goldzeiguer. Des Européens sont agressés, frappés, tués. Les Algériens emportent leurs morts. A Guelma, à 180 km de Sétif, toute manifestation est interdite. Mais, à 17 heures, un cortège de musulmans démarre avec drapeaux alliés et emblème algérien. Après quelques incidents, il se disperse. Pourtant, dans la soirée, les arrestations commencent. C’est le début d’un soulèvement spontané dans le Constantinois. Ce sont aussi les pires massacres des forces coloniales contre les Algériens. Le couvre-feu et la loi martiale sont décrétés. Les exécutions sommaires de musulmans « suspects » se multiplient. Chaque soir, pendant plusieurs jours, des automitrailleuses circulent à Sétif et tirent sur les Algériens qui fuient. Les arrestations sont massives. Des armes sont distribuées aux milices européennes qui, avec la police, mènent la répression en ville. Dès le 9 mai, raids aériens, mitraillages et bombardements punissent des hameaux résistants et incendient les forêts où les insurgés pourraient trouver refuge. Les tirs du croiseur Duguay-Trouin retentissent jusqu’à Alger.

« Répression » et « nettoyage »

Ces raids amènent les tribus à s’insurger pour sauver et venger « leurs frères ». Venues des montagnes et des campagnes, elles s’en prennent à tout ce qui symbolise pouvoir colonial ou européen. Les représailles seront terribles. « Des expéditions punitives vident les gourbis de leurs habitants, des camps d’internement se remplissent et se vident par des exécutions sommaires, des corps sont incinérés dans les fours à chaux d’Heliopolis, écrit Annie Rey-Goldzeiguer. Mais, dès le 11 mai, la population européenne respire : le soulèvement des ruraux est maté. L’armée a imposé son ordre. Pilonnées, mitraillées, pillées, les tribus refluent vers les montagnes ou les forêts où elles vont errer. A moins qu’elles ne subissent l’humiliation suprême : la soumission collective publique qui alimentera la haine et le désir de vengeance. » Une réflexion va signifier l’ampleur du drame. « La répression et le "nettoyage" ont entravé les enquêtes, faute de témoins », note le commissaire Bergé. Chef de la section judiciaire, il souligne dans son rapport qu’il n’a « pas pu circuler librement à Guelma » et qu’il a « entrevu aux portes de la ville des charniers mal dissimulés ».

Complot des « ultras » ?

Le bilan est terrible, même si impossible à établir : 45 000 morts, affirme la mythologie algérienne, tandis que le général français Tubert l’estime à 15 000. Une chose est sûre : alors qu’on déplore, côté européen, 102 morts, 110 blessés et dix viols, le bilan des victimes algériennes dépasse le centuple des pertes européennes. « Le "monde du contact", formé des Algériens et des Européens qui croyaient encore à une vie commune, a été broyé pendant cette semaine de mai 1945. Les Européens avaient peur du nombre, peur d’être submergés par la violence, de perdre leurs privilèges, leurs biens », estime Annie Rey-Goldzeiguer.

Y a-t-il eu complot des « ultras » pour mettre à mal la politique de réforme du gouverneur socialiste Yves Chataigneau ?

« Les nationalistes ont eu l’impression qu’on les attendait, raconte Ghazi Hidouci. Les arrestations ont été très rapides et à partir de listes très bien faites. Cela a été l’occasion de décapiter le mouvement et d’effrayer la population musulmane. » Pour Hocine Aït-Ahmed, « il y a eu une montée aux extrêmes de la grosse colonisation qui voulait faire engager l’armée car elle redoutait ce qui allait se passer après la paix ». La répression va, en tout cas, contribuer au déchirement du tissu social. « Chacun se méfiait du voisin, tous les liens de solidarité se sont cassés. Les Algériens, à peine rentrés de la Seconde Guerre mondiale, trouvaient leurs parents en prison. Et, pour nourrir leur famille, s’engageaient pour l’Indochine, pour combattre Hô Chi Minh, qu’ils admiraient », note Ghazi Hidouci. Mais, surtout, la haine et le mépris vont creuser le fossé entre les deux communautés. « La guerre d’Algérie est née, en réalité, le 8 mai 1945. Toute option uniquement politique et l’idée même de négociation étaient désormais illusoires. Nous avons pris conscience qu’on ne sortirait pas vainqueurs du combat entre le David algérien et le Goliath français. Nous devions désormais baser notre combat sur trois axes : porter la lutte armée, qui s’imposait comme seul mot d’ordre, à l’échelle maghrébine et internationale. »

« L’assimilation, c’était fini »

Le 24 juillet 1945, dix Algériens condamnés par le Tribunal militaire sont exécutés à Constantine. Neuf ans plus tard débute la guerre d’Algérie. « Les événements de Sétif mettent en question toute la politique coloniale de la France : l’assimilation c’était fini, désormais la parole était aux armes des deux côtés, remarque l’historien Jean-Pierre Peyrolou. L’ampleur de la répression signifiait bien ce qu’elle voulait dire : une volonté de maintenir le statu quo colonial, et l’incapacité de la France à mener une décolonisation plus subtile, à l’anglaise. »

Par José GARÇON, liberation.fr

(1) Après le débarquement, des élus et des personnalités algériennes avaient remis aux Alliés et aux autorités françaises un manifeste proclamant la volonté du peuple algérien de se mobiliser à leurs côtés, à charge pour les Alliés de lui reconnaître « le droit à disposer de son destin ».

(2) Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. Editions La Découverte, Paris, 2002.