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Rencontre avec Rabah Asma

 
A priori, il paraît un type constamment jovial. Il a toujours le sourire au bout des lèvres. Dynamique sur scène et dans la vie de tous les jours, pas du tout renfermé, bien au contraire, ouvert, au contact facile, cool à souhait, Rabah Asma montre tout ce qui plaide pour qu’on pense de lui qu’il incarne le type parfait d’un "bon vivant". Mais voilà qu’il surprend avec cette singulière confession de s’assumer en vrai conservateur. Il le dit avec un sourire sans rire.
lundi 9 mai 2005.

Rabah AsmaD’entrée, il pose ses balises. Sa vie privée, il préfère la garder rien que pour lui. Pas la peine dans ce cas de chercher midi à quatorze heures avec lui. "Ce qui est personnel ne regarde personne d’autre que moi. Ma date de naissance ou ma situation familiale n’intéresse que moi... Parlons plutôt de la culture, de la chanson que je fais... Les autres choses, je n’aime pas en parler, je ne veux pas, ça ne regarde personne d’autre. Je vous le dis tout de suite, moi je suis un artiste qui ne chante pas forcément ce qu’il vit. Pour moi un artiste est le miroir de sa société, je chante pour ce public qui se retrouve dans ce que je lui sers, c’est tout. Faire de la chanson est un métier, ça s’arrête là".

Le ton est donné. Pour autant, Rabah assume pleinement sa façon de voir les choses. "J’ai le courage de mes opinions ". A vrais dire ceux qui le connaissent de plus près savent qu’il a toujours été le même. Rien n’a changé en lui. Ou presque. Car, il y a au moins cette vision qu’il avait pour la pratique de la musique qui a sensiblement évolué dans son esprit.

En effet, à ses débuts dans le domaine, avant qu’il se retrouve à faire de la musique un métier, il avoue que ça a démarré comme on succombe à un jeu attrayant. "J’ai jamais pris ça au sérieux. Certes j’ai démarré avec des chansons d’amour mais c’était comme ça, il n’y avait aucun calcul, ni une histoire personnelle particulière...J’ai chanté Houria mais en fait, j’ai pris un prénom juste comme ça. J’ai chanté une Houria que je n’ai jamais connue de ma vie. C’est un joli prénom et je l’ai pris et c’est tout. C’est la vérité !" clame t-il derrière un large sourire.

Il est parti en aventurier à 15 ans en France Rabah se remémore ses débuts à l’âge de quinze ans alors qu’il était encore collégien au CEM. "Après, j’ai quitté de mon propre gré pour partir en France en 1978. Je n’arrivais plus à suivre. En plus, on avait un professeur d’arabe, un Tunisien qui ne me facilitait pas la tâche, c’était la corvée de trop".Le petit Rabah prenait alors le virage au grand jour et en toute transparence. "Je n’ai jamais rien fait en cachette. C’est vrai qu’à l’époque, chez nous, la musique était quelque chose de " péjoratif ", de toutes les façons jusqu’à présent elle n’est pas encore pleinement dans nos mœurs, chose très regrettable d’ailleurs. Je dirais même que c’est grave, on ne peut même pas s’exprimer librement.

C’est de l’hypocrisie mais sinon je ne vois pas comment qualifier cela car avec la parabole la société a fini par se mouiller, qu’on l’ait voulu ou non". Lorsqu’il avait pris pour la première fois l’avion, il est parti en aventurier. Il n’avait aucune destination fixe. Il a fini par aboutir chez Salah Sadaoui qui tenait une sorte de cabaret dans le 11ème, à Paris. C’est là bas qu’il rencontrera également H’nifa, Dahmane El Harrachi, et d’autres anciennes figures de la chanson algérienne qu’il a eu le privilège de côtoyer dans le temps. "En arrivant en France un ami m’a dit qu’il connaissait Sadaoui, je lui ai alors demandé de me présenter. J’ai été le voir et je lui ai fait un petit numéro. Sadaoui m’a retenu pour me produire périodiquement dans son établissement. Je n’étais pas seul, j’assurais un passage d’une demi heure en Kabyle. Je me souviens, la première fois je leur avais interprété une chanson d’El Hasnaoui, A Chikh Amokrane ". C’est donc aux cotés des géants comme Dahmane, Sadaoui et d’autres encore que Rabah Asma a appris la maîtrise de la musique et tirer son propre style. " C’était un milieu musical cosmopolite, j’ai eu une grande chance d’être admis dans cet univers où les genres se mélangeaient. Ils y’avait un peu de tout, de l’oriental, des Marocains, des Tunisiens, des Turcs venaient aussi pour se produire. Chacun assurait son passage. Avec les contacts, les échanges se sont faits presque d’eux même. Cela m’a permis de créer mon propre style".

Ses débuts chez Salah Sadaoui, dans le 11ème

Les premiers temps étaient durs à vivre pour lui, surtout qu’il n’avait personne pour lui assurer le minimum en attendant de se faire une situation, mais il finira par se trouver un refuge...au chaud, chez une carte... aux yeux bleus. Rabah se contente d’évoquer cette tranche de sa vie avec un éclat de rire. C’était le grand bond pour le mineur qui avait quitté le pays avec...une autorisation maternelle. Rabah était orphelin de père, et encore mineur. Il avait néanmoins cette chance de ne pas être l’aîné, le tuteur de la famille. Ce qui le libérait quelque part de certaines obligations qui auraient pu lui revenir. Et donc de se consacrer à sa petite personne et à assouvir sa passion pour la chanson. Tout jeune, il s’est initié à composer ses propres chansons. C’est ainsi qu’il réussira à produire son premier album, "Khadhmas El Khir I Wina Kemyoughen ", en 1983, à son retour en Algérie. " Non ! Il n’y avait rien de personnel dedans, ce sont des sujets qui me sont venus à l’esprit et je les ai chantés, sans plus. J’aurais pu commencer avec d’autres sujets mais bon, c’est comme ça. Mais ce n’est pas du tout mon histoire. Même après je n’ai jamais rien chanté de personnel. Peut-être que d’autres l’ont fait mais moi non. D’ailleurs je suis prêt à chanter les textes qu’on me proposerait éventuellement. Je n’ai aucun complexe là dessus ".

"Je ne chante pas du tout ma propre vie"

Une année plus tard, il sort son deuxième album, "Houria". Et on reparle encore de " Houria ". " Les gens ont dit n’importe quoi, malheureusement, à l’époque. Mais j’ai laissé faire, je me suis mis au dessus de tout ça, je n’ai pas besoin de me formaliser, ni de me justifier, ni rien du tout.

Ca ne me dérange pas, je n’en ai rien à foutre. Alors là aujourd’hui, je m’en fous encore royalement. Je fais mon travail comme il le faut, le reste, je ne m’en soucie absolument pas. Je suis honnêtement bien équilibré, je vis ma vie sainement, je n’ai jamais connu la drogue dans ma vie, je ne chique même pas. J’ai mon foyer, je suis vraiment heureux et je ne m’en plains pas du tout. C’est vous dire que je me fous complètement de ce qui ce dit...Mais les gens doivent savoir que ce n’est pas par ce que Houria a eu un grand succès que ce doit forcement refléter une histoire vraie. Il n’en est rien".

Asma multipliera alors les voyages sur Paris, les succès sur le marché, et les spectacles sur scène. L’artiste gravira vite les échelons en améliorant de mieux en mieux sa musique, et son style propre à lui qui le différencie des autres. Il élargira vite son public pour conquérir des fans un peu partout en Algérie, et même au-delà des frontières. En 1994, il s’initiera en parallèle au commerce à Paris où il a ouvert un café. Il a vendu son affaire il n’y a pas longtemps pour rentrer au pays pour être plus présent aux côtés de sa famille et des siens. Mais là encore, la rumeur ne l’a pas épargné. "On a dit que j’ai été expulsé, si ça leur fait plaisir je les laisse dire, moi ma carte de séjour elle est chez moi, j’y vais quand je veux. Je suis d’ailleurs rentré il n’y a pas longtemps. Je suis là pour la sortie de mon nouvel album qui sort cette semaine". La sortie de ce dernier né de Asma, "Aich la vie" est prévue pour aujourd’hui même. Il a décidé d’affirmer son retour sur la scène en grand, après un silence assez prolongé qu’il s’est volontairement imposé ces dernières années. "A un certain moment j’avais décidé de prendre du recul car j’en avais vraiment besoin pour me rapprocher plus de ma famille".

"Je suis un grand conservateur"

C’est désormais chose faite, et Asma revient avec plus de vie pour chanter..."Aich la vie ". " C’est pour le public, ce n’est pas pour moi. Et la tendance dans la rue c’est ça. Les jeunes ont besoin qu’on leur dise les choses qu’ils vivent, qu’ils ressentent, qui les emballent, alors j’ai essayé d’adapter l’album à leurs attentes. Dedans je chante la jeunesse, la joie de vivre, le social, les tabous, un tas de trucs, mais je le fais avec plein de messages et d’enseignements à tirer.

Car cette situation, cette manière de vivre les choses n’est pas forcement celle de nos coutumes, de nos valeurs. Il y a aussi cette tendance de nos jeunes qui virent vers le Raï car on ne leur donne pas la consommation qu’ils souhaitent, et là il fallait faire quelque chose. Il y a, malgré tout, une réalité réelle que vit l’ensemble de la jeunesse algérienne, et les jeunes de la Kabylie ne font pas exception bien sur. Et puis moi lorsque je chante je pense Algérie, il faut penser à exporter notre musique en dehors de la Kabylie ne serait-ce qu’avec le rythme ". A vrai dire Asma a essayé de faire mieux dans ce sens en intégrant dans ce nouvel album une voix féminine qui entonne des répliques en arabe. "Je n’ai aucun complexe avec ça non plus, si ça peut servir pour exporter notre musique. J’espère que ça plaira aux gens c’est tout". Rabah finit toujours ses phrases avec le sourire, si ce n’est avec un éclat de rire. C’est plutôt chose courante chez lui. Mais ça lui arrive aussi d’adopter un ton grave. "Attention comme j’ai mes joies, j’ai aussi mes peines, et ça m’arrive de piquer une colère pour un rien. Je suis quelqu’un de très nerveux aussi. Mais c’est vrai que le sourire est naturel chez moi, et ça me permet peut-être de cacher mes temps de malheurs, d’énervement...Tiens le mépris, le piston, ce sont des trucs qui me mettent tout de suite hors de moi. Mais sinon je suis comme tout le monde. Je vis des hauts et des bas".

Et à Asma de concéder une confession singulière que d’aucuns auraient soupçonné jusque là chez lui, l’éternel joyeux, le bon vivant : "Franchement on ne se retrouve plus dans cette société. Il y a une terrible bataille de mentalités. Où je me mets ? Mais c’est clair, moi je suis un grand conservateur, il n’y a aucun doute là dessus. Y a pas à dire...Sur ce plan, je suis très carré. Ce nouveau mode de vie en vogue dans nos rues ne peut pas être le mien, toute cette panoplie de faits, de gestes, de comportements qui n’ont rien à voir avec nos traditions, ne me plait pas. Mais je m’y incruste pour rester au contact du public, de la société. Il faut rester proche et au fait de ce qu’attendent de nous les jeunes. Sinon autant rester chez soi et chanter à soi même. J’essaye de m’adresser à eux dans leur langage, avec le rythme, en essayant de les emballer pour les sensibiliser. Je n’hésite pas à dénoncer certaines choses. Je chante "le mouvement ", L’houl mais je ne suis pas dedans. J’interpelle justement. Je n’ai jamais fumé un joint de toute ma vie, j’ai cessé de toucher à l’alcool depuis longtemps. La chanson c’est mon métier. Elle est à moi ce qu’est faire du pain à un boulanger". No comment ! Ou plutôt si : "Aich la vie..."

Par Djaffar Chilab, depeche-kabylie.com