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Annaba, troisième capitale du crime

 
Le train qui nous emmène, ce mardi 17 mai, à Annaba est bondé de voyageurs. Il est 21 heures lorsqu’il démarre en trombe laissant derrière lui la gare centrale d’Alger en effervescence. Plus de 10 heures de trajet, et du pain sur la planche pour les unités spéciales de la gendarmerie qui se préparent à passer au peigne fin les différents compartiments où sont entassées des dizaines de voyageurs.
dimanche 22 mai 2005.

Annaba, troisième capitale du crime reste malgré tout " Annaba la coquette" et attire de nombreux visiteurs. Cette opération s’inscrit dans le cadre des activités de routine effectuées par les éléments de la gendarmerie nationale, ayant pour objectif la lutte contre la petite et la grande criminalité mais aussi et surtout pour assurer la sécurité des voyageurs. Les gendarmes ciblent particulièrement les trains de nuit pour traquer les agresseurs et les individus suspects qui empruntent le transport ferroviaire avec l’idée de s’attaquer aux passagers. Sur les coups de 22h30, les gendarmes passent à l’action, dans une opération « inopinée ». Les suspects repérés sont immédiatement emmenés dans le dernier wagon réservé à la gendarmerie pour être interrogés. La plupart font de la résistance lorsqu’ils sont arrêtés et refusent au premier abord d’obtempérer et de se conformer au contrôle. Une grande majorité se trouve dans un état d’ébriété avancée, de consommation de drogue ou ne possèdent même pas de pièces d’identité. D’autres sont, en revanche, en possession de psychotropes, d’armes blanches, de cartouches de cigarettes, de CD et de cassettes, lesquels sont aussitôt saisis. En plus des brigades de gendarmes, 7 à 8 agents de la Société de protection du patrimoine, tous armés, font la navette. Le trajet semble interminable, notamment pour les gendarmes qui ne doivent pas fermer l’œil, à l’affût de tout incident.

Parmi les personnes arrêtées, Abdelhak, 25 ans, 8 fois emprisonné. Il est en état d’ébriété et en possession de trois plaquettes de comprimés Diapézan, ces fameux psychotropes bleus auxquels les dealers ont donné le nom de « madame courage », car ceux qui les consomment perdent toute connaissance de la réalité et se sentent prêts à faire n’importe quoi. Abdelhak nie toutefois que ces psychotropes soient à lui. Vendeur de boissons minérales à bord du train, Djamel, le jeune frère de Abdelhak, raconte les déboires de ce dernier un peu comme pour justifier sa descente aux enfers et ce qui l’a poussé à devenir un dealer. Il évoque leurs parents égorgés à Ouled Allal devant leurs yeux par les terroristes. Un lieu qu’ils ont déserté et, aujourd’hui, sans domicile, les deux frères n’ont d’autre coin pour dormir que le train qu’ils empruntent quotidiennement. Arrivées à la prochaine halte, Bouira, les personnes arrêtées sont remises à la brigade de gendarmerie.

Le train de l’enfer...

Outre le problème de l’insécurité, les trains de la SNTF manquent atrocement de commodités, d’hygiène et d’entretien. Le client peut choisir entre la place assise, à 588 dinars, ou la formule couchette à 1 450 dinars qui n’est pas forcément plus confortable. Le train de nuit est un véritable « train de l’enfer ». C’est ainsi que le décrit Ammi Ali, contrôleur dans les chemins de fer, qui traîne derrière lui 32 ans de métier. Les fins de semaine, c’est infernal, ajoute-t-il. De nombreux voyageurs se retrouvent debout, tant le train est plein à craquer, poursuit-il, avant d’ajouter sur un ton nostalgique : « Les chemins de fer ne sont plus ce qu’ils étaient. A mon époque, c’était le bon vieux temps. Aujourd’hui, ils sont en nette dégradation, ceux qui ont le sang de cheminot ne sont plus là », confie ce cheminot de père en fils, sur le point de partir à la retraite au mois de juin prochain. « Parmi les voyageurs, on voit de tout, dit-il, des drogués, des agresseurs et les haragas, ceux qui ne payent pas leur billet et se faufilent discrètement parmi les voyageurs. Aujourd’hui, il y en a eu 14, alors qu’hier ils étaient 64. Trois contrôleurs par train, c’est insuffisant », finit-il par lâcher avant d’évoquer les conditions de travail difficiles.

Sur place, la présence des brigades de gendarmes est rassurante, permettant aux voyageurs de se sentir en sécurité. Il est 10 heures lorsque le train arrive enfin à Annaba. La nuit blanche passée à bord du train nous prépare déjà à ce qui nous attend dans cette wilaya classée troisième en matière de criminalité après Oran et Alger, d’après les statistiques. Le soir même, la brigade de gendarmes opère une descente surprise dans les boîtes de nuit de la ville situées sur le long de la côte, dans le très connu quartier Toch, actuellement Reffes Zahouane, réputé pour abriter le plus grand nombre de ces fameux lieux de dépravation. En tout, 6 cabarets et 2 bars. Le langoureux son de la guesba chaouie fuse de partout, attirant une clientèle, dont une majorité venue des villes voisines, notamment de Souk Ahras et de Guelma. La patrouille des brigades de gendarmes et des maîtres-chiens n’est pas une sinécure. Elle passe au crible chaque cabaret. Les gendarmes interrogent clients, propriétaires, serveuses, danseuses... Les odeurs nauséabondes que dégage la sueur des danseuses, mêlées à celle de l’alcool empoisonnent les lieux.

La boîte de nuit « Sable d’Or » pullule de couples venus de Souk Ahras et autres clients à la quête de « sordides » divertissements. L’un d’eux, un quinquagénaire égyptien, est vite interpellé, car ne possédant pas de passeport. A priori, le coin est rempli de suspects, de malfrats et de prostituées. A la première fouille, deux individus sont aussitôt arrêtés, un quadragénaire en possession d’un couteau à cran d’arrêt et un autre individu en possession d’un sabre. Il avait également sur lui des bombes lacrymogènes dont il se sert pour agresser les automobilistes et les couples qui affluent en grand nombre le long de la côte, avant de pointer sur eux son sabre. A partir de minuit, moment de grande affluence, les agressions montent d’un cran.

Sidi Ammar, plaque tournante du banditisme et de la délinquance

Après le quartier Toch, virée dans une « mahchacha », du nom de Tabacco, à l’entrée de la ville, à droite, surplombée par la basilique de Saint-Augustin. Les clients, la plupart des hommes âgés, de ce lieu de consommation de produits illicites n’auront pas le temps de prendre la fuite, les gendarmes encerclent la mahchacha et mettent la main sur les consommateurs de drogue et d’alcool. La descente des gendarmes permet aussi d’arrêter le propriétaire de ce lieu, alors qu’il tentait de s’échapper et de récupérer son véhicule, une Mercedes « taïwan », qui n’est autre qu’un véhicule volé, recherchée depuis quelques jours par les gendarmes. Une grosse quantité de bouteilles de boissons alcoolisées, vendues de façon illicite, a également été saisie. En fait, cette descente des gendarmes a lieu de façon régulière en vue de sécuriser ces lieux, notamment à l’approche de la période estivale.

Le capitaine Lotfi Hamed Abdelwahab évoque d’autres zones réputées « chaudes » à Annaba, notamment la commune d’El Bouni (86 000 habitants) et Sidi Amar. Cette dernière, située à 15 km de la ville et qui compte 82 000 habitants en sus de 9 000 ouvriers du complexe d’El Hadjar et un grand nombre d’étudiants, connaît toutes les formes de la délinquance. D’ailleurs, les gendarmes opèrent ici des patrouilles 24 sur 24, en vue de sécuriser le lieu. Trois à quatre arrestations sont effectuées par semaine et 5 à 7 interventions par jour, en sus d’une vingtaine d’armes blanches récupérées par mois. Si les coups et blessures sont de plus en plus répandus, une augmentation dans toutes les formes de criminalité et de délinquance est constatée depuis un an.

Vols, évasion fiscale et détournements de terres agricoles

Les statistiques dans le domaine de la criminalité et de la délinquance attestent de la situation. Selon le lieutenant colonel Yahi Kenouchi, commandant du groupement de la gendarmerie de Annaba, 10 425 affaires de délit contre des personnes, des biens, d’atteinte aux mœurs publiques et de drogue ont été traitées durant l’année 2004, soit 138 de moins qu’en 2003. Les coups et blessures volontaires arrivent au hit-parade avec 269 cas, suivis d’affaires liées aux insultes et injures (41), homicides involontaires (26) et de violation de domicile (8). En outre, 30 crimes et 302 délits contre les biens ont été enregistrés et 548 personnes arrêtées. Les affaires liées au vol ont connu une augmentation par rapport à l’année 2003, atteignant le chiffre de 414. En outre, 15 associations de malfaiteurs ont été démantelées dans la wilaya de Annaba. Des affaires liées au trafic de psychotropes, faux papiers, vol de papiers et aux crimes économiques sont également constatées. Parmi les affaires liées à l’évasion fiscale, celle défrayant la chronique, mettant en cause un importateur de tomates connu à Annaba qui est redevable au fisc de 10 milliards de centimes.

En ce qui concerne les détournements de terres agricoles, des enquêtes ont été réalisées sur 5 exploitations agricoles individuelles (EAI) et 5 autres collectives (EAC) qui a permis de constater que deux de chacune des catégories ont été détournées de leur vocation. D’autres enquêtes sont en cours au sujet d’industriels qui ont bénéficié de lots de terrain de façon illégale à El Bouni et Annaba. Le danger de la drogue guette en premier lieu la population juvénile. En attestent les chiffres communiqués à ce sujet par la gendarmerie, qui révèlent que l’âge de la population délinquante se situe entre 18 à 22 ans. D’ailleurs, dans le cadre de ses activités, la gendarmerie nationale a organisé, en collaboration avec la Fondation de défense des droits de l’enfant et de l’adolescent, présidée par Nacer Dib, une journée de sensibilisation sur la toxicomanie, en milieu scolaire, au lycée Saint-Augustin, de Annaba. Une louable initiative qui a permis aux élèves de poser des questions pertinentes sur ce fléau qui fait, chaque jour, des victimes parmi les jeunes. L’implication des directeurs d’établissement scolaire est à plus d’un titre nécessaire ; un exemple édifiant, celui de la directrice de Saint-Augustin, qui s’est montrée très proche de ses élèves et dont l’esprit communicatif gagnerait à être pris comme exemple. Les brigades de gendarmerie tentent ainsi d’assurer le maximum de sécurité aux visiteurs, nombreux d’ailleurs durant la période estivale.

Car Annaba la « coquette », célèbre pour ses ruines d’Hippone, et la basilique de Saint-Augustin, continue toujours de séduire avec sa belle corniche (12 kilomètres) et ses endroits paradisiaques.

Par Amel Bouakba, latribune-online.com