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La Kabylie livrée aux hold-up

 
La Kabylie est livrée depuis trois années à des gangs spécialisés dans les attaques de banques, bureaux de poste et fourgons blindés. Au-delà de cette montée inquiétante d’une criminalité surarmée, c’est toute la problématique de l’absence de la Gendarmerie nationale sur le terrain qui est reposée.
mardi 5 juillet 2005.

Entre le 1er janvier 2004 et le 1er juillet 2005, plus de 16 millions de DA et 179 650 euros ont été volés, selon des statistiques des services de sécurité et les faits rapportés par la presse, aux habitants, bureaux de poste et commerçants ou industriels des wilayas de Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira par des individus armés de pistolets automatiques et d’armes blanches. Soit l’équivalent de 34 millions de DA. Si, en terme de criminalité et de banditisme, la situation en Kabylie n’est pas aussi catastrophique que dans certaines autres régions du pays, elle reste néanmoins pour les services de sécurité « préoccupante » et spécifique dans cette région qui voit l’émergence de professionnels du braquage et des hold-up.

Ce ne sont pas tant les sommes volées qui sont importantes, aux yeux des experts, mais la recrudescence de menaces sur la population, racket, vols d’argent et de véhicules, attaques de convois de transfert de fonds, hold-up dans les bureaux de poste et les succursales de banques ou encore de meurtres et d’attaques terroristes, qui le sont. C’est devenu depuis quelque temps le lot quotidien des habitants de la haute Kabylie en particulier surtout dans les zones rurales.

D’autant que les succursales de la poste ou des banques recèlent d’importantes sommes d’argent en devises, l’une des plus importantes mannes de la population locale, traditionnellement épargnant à l’étranger ou recevant des mandats en euros. Les attaques ont également affecté les agences ayant dans leurs coffres les sommes cumulées des retraites et des allocations familiales et sociales.

Pour certains analystes, cette situation est due au retrait des gendarmes de la Kabylie depuis les événements tragiques du printemps noir. « Les brigades de gendarmerie déployées dans les zones rurales et dans les villages éloignés constituaient des postes d’alerte et permettaient, en contact avec les habitants, de récolter des informations utiles et d’appréhender les malfaiteurs. Aujourd’hui, les criminels peuvent se mouvoir comme ils le veulent avec une latitude surprenante. Et vous ne pouvez pas non plus lutter efficacement sur les réseaux de soutien au terrorisme sans renseignement », expliquent des sources sécuritaires. Cette situation a favorisé l’éclosion de groupes armés organisés, dotés des moyens nécessaires tels que les armes à feu, les véhicules et surtout les informations utiles sur les convois de fonds, les barrages des forces de l’ordre et les déplacements. Les gangs de braqueurs s’appuient également sur l’expérience d’autres groupes terroristes, notamment le GSPC dont la haute Kabylie est le fief historique.

D’où, souvent, la confusion des genres après les hold-up sur l’identité réelle des auteurs de ces braquages.

Si le GSPC a exploré le genre, en faisant des hold-up ponctuels pour pouvoir financer ses activités et sa logistique (achats alimentaires, distribution de primes aux terroristes, achats de munitions...), les nouveaux gangs exploitent à l’extrême les défaillances sécuritaires pour se constituer en véritables mafias locales avec des commandos armés et entraînés. « On raconte même qu’une bande de Freha a fait appel à un ancien braqueur de banque qui vivait en France pour leur apprendre des techniques de braquage des fourgons blindés. On dit qu’il prend 30% de commission », raconte un habitant de la région.

Les braqueurs se professionnalisent mais ne sont pas pour autant encore capables de scanner les transmissions de la police ou brouiller les communications des radios des convoyeurs de fonds, mais ils semblent connaître parfaitement la carte routière de la Kabylie ainsi que les axes routiers qui présentent des faiblesses.

Chose qui n’existait pas avant le printemps noir. A l’époque, le dispositif classique de la gendarmerie était de déployer un plan de barrages systématiques dès la moindre alerte.

Ce plan étudié au préalable permettait, selon nos sources, « une recherche rapide et méthodique sur les routes ». Pour d’autres observateurs, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une situation de « pourrissement » dans la région. « Les gens en Kabylie ne lient pas forcément cette criminalité au départ des gendarmes. Elle existait bien avant. Pour les habitants, il y a la police.

C’est à elle de se doter des moyens nécessaires pour sécuriser la région puisque les pouvoirs publics ont autorisé le retrait des gendarmes », indiquent ces derniers.

Sauf que la DGSN est, de par le découpage territorial sécuritaire, déployée en zone urbaine et dans les grandes villes ou communes de la haute et basse Kabylie. Pas en zone rurale. « S’il y a un fait incontestable aujourd’hui c’est que la situation échappe au contrôle des forces de l’ordre qui se retrouvent dépassées en zones rurales », indiquent des sources sécuritaires.

Pourtant Ali Tounsi qui a visité une dizaine de fois la région, ouvrant plusieurs sûretés de daïra nouvelles, s’était engagé à densifier la présence policière. Or, la DGSN demeure, selon ses derniers aveux, en sous-effectif, avec un déficit de 80.000 hommes, dont une majorité devrait rejoindre des nouveaux postes en Kabylie avant... 2009. L’échéance paraît lointaine pour les habitants de la région comme pour les banquiers qui ont de plus en plus de mal à contracter des assurances, qui flambent, dans une zone à hauts risques. De part et d’autre, et malgré les avis divergents sur les causes de cette recrudescence du banditisme dans la région, l’on reconnaît toutefois la « lassitude et l’accablement » de la population face à cet état de fait.

C’est elle, aujourd’hui, qui souffre et voit ses maigres revenus et ses biens s’envoler. « Les gens ne sont pas heureux de ce qui se passe. Ils en ont marre. Mais pour autant aucune décision claire n’est prise à ce sujet », indiquent différentes sources.

Le 29 juin, la Gendarmerie nationale organisait à Draâ Benkhedda, dans la wilaya de Tizi Ouzou, à l’instar de tout le territoire national, une journée portes ouvertes sur l’institution. Intervenant quelques mois après le déploiement des gendarmes à l’occasion des intempéries pour soutenir les populations enclavées, cet événement a été assimilé par bon nombre de personnes à un signe tangible annonciateur du retour et du redéploiement des brigades de gendarmes aux confins de la Kabylie. Si ce n’est un test grandeur nature de la « popularité » des gendarmes dans une région d’où ils ont été « chassés ».

Malgré l’accueil de la population, la manifestation fera réagir les représentants du mouvement citoyen. Belaïd Abrika exigeant même un « référendum » sur un éventuel retour des gendarmes en Kabylie.

Cette sortie du représentant « dialoguiste » des ârouch ne suscitera aucune réaction officielle. Le gouvernement étant dans une phase de dialogue avec les représentants du mouvement citoyen, l’aspect politique prime actuellement sur la donne sécuritaire, et le gouvernement Ouyahia ne veut pas bousculer ses interlocuteurs sur un sujet aussi sensible qui avait été déclencheur du printemps noir.

La Kabylie est avant tout une problématique politique pour les pouvoirs publics où un retour à la normale sécuritaire reste tributaire d’une solution politique définitive, d’une normalisation politique, surtout avec l’organisation retardée des élections locales anticipées. Et si la population ne sait plus à quel saint se vouer, les gendarmes, eux, n’en mènent pas large à ce sujet. « Les gendarmes ne savent plus quoi faire dans ces conditions.

Les atermoiements et les signaux contradictoires sur le fait de partir ou de rester minent le moral. Et à un moment ou un autre, il faudra prendre une décision claire et définitive à ce sujet », précisent des sources sécuritaires.

Source : quotidien-oran.com