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Bouteflika : La sale campagne

 
La campagne antipresse ne connaît pas de trêve. Au moment même où les éditeurs se réunissaient, hier, à la Maison de la presse Tahar-Djaout pour adopter une riposte aux attaques haineuses de Bouteflika, le Président-candidat rajoutait encore une louche de son fiel lors de son meeting électoral à Sétif.
mardi 30 mars 2004.

“Elle nous a fait beaucoup de mal et les journalistes sont des mercenaires qui tuent avec leur plume. (...) C’est une sorte de terrorisme. (...) C’est une presse qui travaille au profit de cercles étrangers qui ne veulent pas le bien pour l’Algérie et pour ce peuple”, affirme-t-il.

C’est désormais une constante, voire une stratégie de campagne. À chaque sortie sur le terrain, le prétendant à sa propre succession déverse sa haine contre la presse libre et les journalistes qu’il qualifie de “mercenaires”, de “traîtres” et de “terroristes”.

Face à cette déferlante d’invectives et de calomnies, les éditeurs ont donc décidé de réagir par une déclaration (lire le document ci-dessous) dans laquelle ils dénoncent une propagande haineuse orchestrée par un homme sentant “l’érosion de sa popularité”. Les signataires du document prennent dès lors à témoin l’opinion nationale et internationale devant la gravité d’une telle situation. Un dépôt de plainte “pour incitation à la haine et à la violence” est envisagé. Bouteflika devra-t-il répondre des propos devant la justice algérienne ? On n’en est pas encore là.

8 mois de cabale

Les attaques les plus violentes contre certains titres de la presse indépendante datent de l’été dernier. Face à l’accumulation des scandales publiés dans la presse et qui touchent directement le président de la République et son entourage, la présidence décide de frapper, au mois d’août 2003, en utilisant l’argument financier contre les journaux responsables de ces révélations. Suspensions, harcèlements policiers, poursuites judiciaires et peines de prison prononcés contre les directeurs de journaux et les journalistes. La riposte du clan présidentiel vise à faire taire ces organes pour ne pas hypothéquer la candidature de Bouteflika. L’opération fait chou blanc.

Face à la mobilisation de la société civile et d’une partie de la corporation, Bouteflika recule. Pas pour longtemps. La publication, quelques semaines avant le début de la campagne électorale du livre de Mohamed Benchicou : Bouteflika, une imposture algérienne, augure des méthodes que compte utiliser la présidence pour vouer aux gémonies les journaux qui lui sont hostiles. Le livre est carrément interdit de sortie, des exemplaires sont saisis et le journal Le Matin écope d’un redressement fiscal qui le menace de mort. La cabale échoue.

Reste alors au Président-candidat trois semaines de campagne pour se faire justice lui-même. La stratégie élaborée est toute simple : faire le procès des journaux lors de chaque meeting. Et Bouteflika s’y attelle avec une constance qui frise l’hystérie. Chaque sortie devient une tribune ouverte à l’inquisition, la calomnie et l’invective. Là où Bouteflika passe, il déverse sa ration quotidienne d’anathèmes devant une assistance convoquée comme témoin d’un procès public.

La fin des mystifications

Bouteflika victime, procureur et juge ? Voilà donc un nouveau rôle que campe ce Président qui se faisait, hier, l’honneur de convoquer la sagesse, la morale et l’éloquence de Thomas Jefferson pour se tailler le costume trop large pour lui de fervent défenseur de la libre expression en Algérie.

Bouteflika chantre de la presse libre ? Assurément. La mystification a duré quelques années. C’était du temps où l’homme, assuré d’un mandat de cinq ans arraché par la grâce de l’armée, avait justement besoin de cette presse libre pour se prévaloir du soutien, de la mansuétude et de la bienveillance de l’étranger. Une presse libre n’était pas susceptible de faire ombrage à Bouteflika président.
Dès lors qu’il brigue un second mandat, elle devient gênante, incommodante. Elle devient carrément dangereuse pour la propre survie du candidat. D’où l’actuelle campagne de dénigrement. Ce faisant, le Président-candidat n’aspire pas simplement à régler ses comptes aux journalistes au gré d’une campagne. Il convoque l’opinion publique à une nouvelle politique sur les médias qu’il entend mener dans la perspective d’un nouveau mandat. Elle se résume en quelques mots : interdire les journaux qui le critiquent, punir les coupables et fermer l’espace médiatique pour le soumettre.

Farid Alilat

Le Président sortant récidive à Sétif

Lors de son meeting, animé hier à Sétif, le Président-candidat Abdelaziz Bouteflika a qualifié la presse indépendante de laïque. “Elle nous a fait beaucoup de mal et les journalistes sont des mercenaires qui tuent avec leur plume, c’est une sorte de terrorisme”, a affirmé le Président-candidat. “C’est une presse qui travaille au profit de cercles étrangers qui ne veulent pas le bien pour d’Algérie et pour ce peuple”, renchérit-il. Les journalistes ne seront pas au-dessus de la loi, il faudra qu’ils rejoignent le peuple et obéissent aux règles du jeu, conclut-il.

Faouzi Senoussaoui

CAMPAGNE DE BOUTEFLIKA CONTRE LA PRESSE

Des directeurs de journaux réagissent
Mohamed Benchicou (directeur du Matin) : “Je n’ai pas de craintes particulières pour mon journal autant que j’en nourries pour l’avenir de la presse libre. Nous sommes en face d’un personnage qui exprime des positions très profondes d’une génération et d’un gouvernement qui sont en décalage par rapport à l’avancée démocratique d’une société qu’ils ne comprennent pas, vu la notion qu’ils ont du pouvoir. Nous percevons un affolement et une panique chez le Président-candidat. Tant que M. Bouteflika était soutenu par l’armée, il se voyait dans le costume de Jefferson. Maintenant qu’il n’a plus le soutien de l’armée, il est passé de Jefferson à Bokassa. C’est le parfait syndrome de la créature d’appareil. Une créature du pouvoir qui a joué la comédie démocratique tant qu’il s’assurait le soutien des décideurs. Maintenant qu’il panique, il veut éliminer la presse et lui régler son compte. Désormais, la balle est dans le camp des gens qui veulent soutenir Bouteflika. Les amis démocrates, républicains, attachés à l’idée de la République, il faut qu’ils le voient tel qu’il est vraiment, c’est-à-dire comme un ennemi des libertés. Il ne faut surtout pas soutenir cet homme. L’opinion est avertie et les élites républicaines sont averties. On ne peut pas soutenir Bouteflika et la presse libre en même temps. Les amis de Bouteflika ne peuvent pas soutenir et Bouteflika et la presse libre.”

Omar Belhouchet (directeur d’El Watan) : “Je n’ai aucune crainte pour la presse libre dans la mesure où la liberté de la presse dans notre pays est enracinée pour avoir été arrachée par la société. Les menaces de M. Abdelaziz Bouteflika ne m’impressionnent pas. Je constate que c’est un homme qui me donne l’impression d’être aux abois, qui n’est pas sûr du tout d’être réélu pour un second mandat, aussi s’en prend-il à la presse. Or, la presse ne fait que son boulot, elle analyse, elle décortique... Le Président-candidat est en perte de vitesse. C’est un homme du passé qui a reconduit les schémas du passé. Il ne me fait pas peur. Le temps de la peur est dépassé. Comparer le travail noble et civilisationnel des journalistes à l’œuvre ignoble et macabre des terroristes intégristes est abject. C’est abject de sa part. C’est un homme qui sait aujourd’hui qu’il ne sera plus président au lendemain de cette élection. Je crois qu’au fond de lui, il a l’intime conviction de cela et il gesticule en lâchant son venin.”

Ali Djerri (directeur d’El-Khabar) : “Si Bouteflika arrive à décrocher un second mandat, ce sera une catastrophe pour toute l’Algérie, pas uniquement pour la presse. La presse indépendante est un acquis important au niveau des libertés, et si Bouteflika est réélu, ce sera une régression terrible, une régression de trente ans. Mais cela n’est pas nouveau. Depuis son arrivée en 1999, Bouteflika n’a pas caché son hostilité envers la presse indépendante et l’a fait savoir. Il a bien fermé l’accès à l’information, amendé le code pénal, et à présent, il veut passer à un autre stade. Il reproche à la presse son soi-disant manque de professionnalisme. D’abord, c’est une question qui incombe à la corporation d’en discuter. La presse indépendante en Algérie n’a que treize ans d’âge. La différence entre la presse et Bouteflika, c’est que elle, elle reflète la réalité algérienne telle qu’elle est, avec toutes ses contradictions, luttant contre les exactions du pouvoir et les affres du terrorisme. C’est Bouteflika qui a passé vingt ans à l’étranger, et qui s’est trompé d’époque. S’il y a quelqu’un à blâmer, c’est bien lui. Il est complètement déconnecté de son peuple et de son pays. Qu’il le veuille ou non, la presse libre répond à une aspiration profonde du peuple algérien qui est la liberté d’expression.”

Propos recueillis par : M. Benfodil

“Déclaration des éditeurs”

“Depuis le début de la campagne électorale, le président-candidat se livre à une haineuse propagande contre la presse indépendante algérienne. Ses propos, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, sont un mélange d’anathèmes, d’insultes et de graves accusations. Ces appels à l’excommunication et au Iynchage des journalistes de la presse indépendante n’ont suscité aucune réaction de la commission Bouchaïr. Les résultats se traduisent par des violences répétées contre les journalistes couvrant la campagne électorale.
Dans son affolement devant l’érosion de sa popularité, le président-candidat a de toute évidence opté pour la stratégie du pire, semant la discorde et la haine pour obtenir un second mandat par la force ou réussir à annuler l’élection. En cela, le président-candidat confirme sa volonté politique de revenir aux années du parti unique et de l’étouffement des libertés et sa détermination à en finir avec tous les contre-pouvoirs imposés par le mouvement démocratique en Algérie.
En dépit de cette campagne haineuse, les éditeurs de la presse libre rappellent qu’ils restent profondément attachés au droit du citoyen algérien à recevoir une information crédible et indépendante. lls défendront ce droit en poursuivant leur travail librement, loin de toute influence et quels que soient les obstacles. Les éditeurs de la presse indépendante rappellent que la liberté de la presse demeure l’un des acquis les plus importants du processus démocratique, arraché au prix de l’assassinat de dizaines de journalistes, au moment où M. Bouteflika était absent du pays. Ils restent déterminés à défendre cet acquis qui ne sera jamais subordonné à l’autorisation ni aux désirs de M. Bouteflika.
Devant cette campagne haineuse qui met en péril la vie des journalistes et menace le libre exercice de la profession, les éditeurs de la presse indépendante prennent à témoin l’opinion nationale et internationale et décident : De porter plainte devant la justice algérienne pour incitation à la haine et à la violence. De saisir toutes les instances nationales et internationales.
Au regard de la gravité des attaques contre la presse, les éditeurs se déclarent mobilisés pour défendre la liberté d’expression et le libre exercice de la profession.”

Alger, le 29 mars 2004
El-Khabar, Liberté, Le Matin, eI Watan, Le Soir d’Algérie, El-Fedjr, Akhar Saâ

Benflis empêché d’animer son meeting à illizi

“Cette violence est commanditée par le Président-candidat” “Il est pris de panique parce que mon projet de démocratie et de liberté est porté par le peuple algérien”, dira le candidat lors d’un point de presse improvisé dans l’avion. Ali Benflis a été amené à annuler le meeting qu’il devait animer, hier matin, dans la wilaya d’Illizi. Au moment où il se rendait à la mouhafadha du FLN, une cinquantaine de personnes, la plupart de jeunes adolescents chauffés à blanc, attendaient déjà devant l’entrée de la salle 20-Août. Criant leur soutien à Bouteflika et leur hostilité à Ali Benflis, ces jeunes recrutés, selon des sources locales, par les responsables du RND, affichent dès l’arrivée de la délégation qui accompagnait le candidat, leur intention d’empêcher le meeting. Bénéficiant de la complicité des éléments de la police chargés d’assurer le bon déroulement de la manifestation et la sécurité des personnes, ces groupuscules ont pu s’introduire à l’arrière de la salle qui était déjà pleine.

Des hommes et des femmes d’Illizi sont venus écouter les propositions de sortie de crise de Benflis. mais avant que celui-ci ne commence son discours, avant même son arrivée sur la tribune, les partisans du président-candidat s’excitent en brandissant son portrait.
Ils se livrent à des actes provocateurs et refusent de se calmer ou de quitter la salle. Chauffés à blanc, venus spécialement, belliqueux qu’ils étaient, pour empêcher le meeting prévu par l’ancien chef de gouvernement, ces personnes, que certains responsables de sécurité de la wilaya qualifient de “voyous” pour se blanchir, ont semé le désordre dans la salle. C’est une pluie de chaises qui s’abat alors sur l’assistance. Les hommes et les femmes, nombreux à avoir fait le déplacement au chef-lieu de wilaya, ont eu du mal à échapper à ce déchaînement de sauvagerie des partisans de Bouteflika dont quelques-uns, jeunes, brandissaient même des sabres. En quelques minutes seulement, la salle est mise sens dessus-dessous, des femmes agressées fuyaient dans tous les sens. La délégation qui accompagnait Ali Benflis, et parmi laquelle on peut citer, entre autres, Noureddine Bahbouh, Fodhil Boumala, Abdelaziz Derouaz, le général à la retraite Hadjerès et Ali Mimouni, avait pris place au devant de la scène et a failli être écrasée par les citoyens qui tentaient de fuir. Les coups des assaillants qui ont déchiré les portraits du candidat Ali Benflis, décroché les banderoles et mis à sac toute la salle. Devant une telle situation, le secrétaire général du FLN finit par annuler son meeting qui ne pouvait se tenir dans de pareilles conditions faites de violence et d’agressions.

Au chef de sûreté de daïra qui est venu lui présenter ses excuses, en prétextant que les agresseurs étaient “des voyous”, mais qui ont agi sous le regard passif de ses éléments qui leur avaient même ouvert grandes les portes pour s’introduire à l’arrière de la salle et mis du temps pour faire semblant d’intervenir, Ali Benflis lui rétorquera : “Sortez d’ici ! vous êtes complice”.

Benflis : “Le chef de sûreté est complice”

Meeting annulé, la délégation a repris immédiatement le chemin vers l’aéroport d’Illizi. C’est dans l’avion que le candidat du FLN à l’élection du 8 avril a improvisé un point de presse. Le premier commentaire qu’il a eu : “ce sont les derniers soubresauts d’un président finissant”, harcelé par les journalistes. Il ajoutera que ceux qui sont venus empêcher une manifestation publique, qui plus est autorisée, ont “bénéficié de la complicité du chef de sûreté de la wilaya d’Illizi”. “C’est la panique chez lui”, lancera encore Ali Benflis qui semble galvanisé par les soutiens populaires qui le portent depuis le début de la campagne électorale. “Je continue mon chemin”, affirmera d’ailleurs Ali Benflis qui prend à témoin le peuple algérien : “Lui (Ndlr le Président-candidat) son projet c’est la provocation, le mien c’est la sérénité et le changement sans agresser les autres”. “Le peuple algérien ne laissera pas faire pour imposer la démocratie”, dira le candidat avant de préciser que “ces comportements de violence sont commandités encore une fois par le Président-candidat”, “c’est quand on perd la raison et qu’on est pris de panique qu’on peut avoir ce genre de comportement”, expliquera, par ailleurs, Ali Benflis qui fait savoir : “si le Président-candidat est gagné par la peur, c’est que mon projet de démocratie, de liberté de la presse et des droits de l’Homme emballe le peuple algérien depuis le début de la campagne électorale”.

“Cela me renforce dans mes convictions, le peuple algérien porte mon projet, la voie est tracée et je sais que nous allons gagner”, conclura le candidat du FLN qui rejoindra à partir d’Illizi la wilaya de Jijel où il a été accueilli en triomphe. Des milliers de personnes étaient venues au meeting qu’il a animé à la salle omnisports de la ville.

Saïd Rabia

Dépassements dans la campagne électorale

Le mutisme énigmatique de Bouchaïr

Il n’avait pas cessé d’occuper l’espace médiatique. Aux interviews succédaient les forums. Pourtant, au moment où la structure qu’il préside est vivement interpellée, il se confine dans un silence assourdissant. Saïd Bouchaïr, président de la Commission politique nationale de surveillance des élections présidentielles, est visiblement dans une posture inconfortable.

Face aux multiples dérapages et dépassements relevés par de nombreux candidats, il donne comme l’impression de ne plus savoir à quel saint se vouer. Aucun traître mot n’a été soufflé, encore moins un communiqué de dénonciation à propos de ce que d’aucuns qualifient de “gangstérisme électoral”.

Hier, nos multiples tentatives de le joindre sont restées vaines. “Il est en réunion”, s’est contenté de répondre un préposé au secrétariat. Quelques heures plus tard, une autre voix nous apprendra qu’“il est sorti”. Pourtant, selon une source très proche de la commission, hormis la réunion tenue il y a une semaine, Saïd Bouchaïr n’a pas jugé utile de réunir la commission depuis. Et même les doléances qui lui ont été soumises n’ont pas été suivies d’effet. En effet, notre source rappelle que lors de la première réunion, le premier responsable de la commission a été interpellé sur, notamment, la présence de certains encadreurs de l’élection, comme à Tipasa, lesquels ont été désignés par l’administration et réputés partisans du Président-candidat et le parti pris de certaines radios locales. Pis, dans une intervention à la chaîne III, Saïd Bouchaïr avait réduit les dépassements “à l’affichage sauvage” seulement.

C’est dire qu’il ne s’encombre pas des interpellations des représentants des candidats. Comment expliquer alors le silence d’aujourd’hui, maintenant que les dépassements ont atteint des proportions gravissimes ?

S’il va sans dire que la commission ne semble pas jouir de toutes ses prérogatives - Hakim Méziane, coordonnateur de la wilaya d’Alger se plaignait, hier, qu’il soit malmené dans l’exercice de ses fonctions -, il n’en demeure pas moins que le silence du premier responsable de la commission prête à diverses interprétations. S’agit-il d’un silence complice comme l’accréditent certains ?

Tout porte à le croire. Sinon comment expliquer que des walis, semble-t-il, impliqués, comme les accusent certains candidats, ne soient pas rappelés à l’ordre alors qu’il avait promis d’user de toutes les prérogatives que lui confère la loi en cas d’implication avérée ? À moins que la commission comme celles d’ailleurs qui l’avaient précédée ne vise qu’à crédibiliser un scrutin faussé d’avance. Garantir la régularité et la transparence du scrutin, dites-vous.

Karim Béchir, Liberté