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Élection présidentielle du 8 avril : Un deuxième tour est inévitable

 
Inédite. Cette épithète revient de façon quasi systématique pour qualifier la prochaine élection présidentielle. Rompus depuis l’indépendance à donner leur onction à des choix arrêtés en amont et par qui tout le monde sait, les Algériens, comme les observateurs de la chose politique, se trouvent, aujourd’hui, face à une compétition, manifestement ouverte, qui chamboule d’ailleurs leurs confortables grilles de lecture. Pourquoi un tel cas de figure est de l’ordre du possible ?
mercredi 31 mars 2004.

D’abord par le fait que la hiérarchie militaire a décidé de s’imposer l’équidistance vis-à-vis des six candidats et ensuite à cause du toilettage de la loi électorale qui rend les possibilités de fraudes assez difficiles. Avec de telles conditions et quand bien même le Président-candidat a pris des longueurs d’avance, notamment à travers ses tournées dans les wilayas, sa mainmise sur les médias publics, la perspective d’un deuxième tour paraît inévitable. Parce qu’avec une projection sur un taux de participation de 60% d’électeurs, comme le montre des enquêtes d’opinion plus ou moins valables, aucun des six candidats n’est en mesure de s’octroyer la majorité au premier tour.

C’est d’autant plus vrai que les deux ténors de cette élection, Ali Benflis et Abdelaziz Bouteflika, partagent plus ou moins le même gisement d’électeurs, qui constitue le gros du corps électoral et qui permettait aussi, autrefois, au candidat du régime, en plus du soutien de l’armée, de passer au premier tour. Avec l’éclatement du FLN et toutes les organisations qui gravitent autour de lui, il y aura nécessairement partage des voix entre les deux hommes. Et ce sont eux qui devraient animer le second tour. Cette configuration, certes inédite, mais vraisemblable, est admise aussi bien par les chancelleries dont des représentants s’exprimant en off, que par les candidats eux-mêmes qui croient dur comme fer à une explication à deux au second tour.

“Je ne crois pas à une élection à un tour et si c’est le cas, il y aura eu fraude et nous ne l’accepterons pas”, a averti Abdallah Djaballah, lors de son meeting la semaine dernière à Tlemcen. La même appréciation est partagée par le directeur de campagne du Dr Saïd Sadi, Djamel Fardjallah. “Nous pensons que l’élection présidentielle ne sera pas jouée dès le premier tour, car il n’y a pas de candidat hégémonique sur ce scrutin”, fait-il valoir. Au sein du FLN, on pousse même l’optimisme jusqu’à croire à une victoire de Benflis au premier tour “en raison de l’engouement et de l’adhésion des masses à notre candidat”. Dixit Abdelkader Sallat, directeur de campagne de Benflis. Dans le camp d’Abdelaziz Bouteflika, on est bien sûr à mille lieues de partager cette perspective qui fait dresser les poils sur la tête.

C’est Ahmed Ouyahia qui a écarté d’un revers de la formule l’hypothèse du second tour. “Elle est absolument à écarter”, a-t-il tranché lors de son meeting à Tablat. Avant le démarrage de la campagne, Abdelmalek Sellal, avec un brin d’humour, nous jurait que “nous battrons Benflis à plate couture”. Outre cette assurance, les partisans de Bouteflika sont en train de “vendre” l’argument selon lequel notre pays n’est pas assez stable pour supporter une élection à deux tours. “C’est trop dangereux, beaucoup de choses peuvent se passer entre les deux tours”, entend-on, ici et là, en écho à ces scénarii “catastrophistes”. C’est dire combien chez Bouteflika, on ne veut prendre aucun risque. Quitte à avoir recours au tripatouillage des voix ! Question alors, face à la détermination des uns et à l’assurance des autres, y aura-t-il un tour, deux tours ou pas de tours du tout ?

N. Sebti

Ce que disent les candidats

Djamel Fardjallah , directeur de campagne du candidat Saïd Sadi : “Nous pensons que l’élection présidentielle ne sera pas jouée dès le premier tour, car il n’y a pas de candidat hégémonique sur ce scrutin”.

Abdelkader Sallat , directeur de campagne du candidat Ali Benflis : “Eu égard à l’engouement populaire, à l’adhésion de larges couches de la société au candidat Ali Benflis, nous estimons que nous avons beaucoup de chances de passer dès le premier tour”.

Djelloul Djoudi , directeur de campagne de la candidate Louisa Hanoune : “Nous ne sommes pas en situation normale, il y a beaucoup de dangers sur le pays. Nous menons campagne et c’est au peuple de trancher”.

Ahmed Ouyahia , à Tizi Ouzou, pour le compte du candidat Bouteflika : “Le deuxième tour est catégoriquement écarté. Bouteflika passera au premier tour”.

Abdallah Djaballah , à Tlemcen le 27 mars dernier : “Il est exclu une élection à un seul tour est exclu. Si le scrutin s’achève au premier tour, nous ne reconnaîtrons pas les résultats”.

Fawzi Rebaïne , lors d’un meeting animé, hier, à El-Tarf : “Je suis persuadé que l’élection présidentielle sera à deux tours”.

Nadia Mellal

Comment libérer les urnes ?

Bouteflika pense que la sociologie électorale n’a pas évolué. C’est ce qui explique ses promesses d’un État à poigne de fer et ses incessantes menaces de serrer la vis à tout ce qui, dans son esprit, contrarie ce dessein. Pour frapper les esprits, ses permanences et portraits ont fleuri partout, et la télé n’a d’yeux que pour lui. Le Président-candidat n’hésite pas à se prévaloir du soutien de tous les vecteurs qui s’étaient associés en 1999 pour son premier mandat. Comme si la situation politique était restée figée !

Exploitant toutes les passions négatives du passé, Bouteflika doit penser que ces vieilles présuppositions sont encore opératoires. Autorité d’État et autoritarisme sont ainsi confondus pour faire remonter en surface les anciennes peurs et même préparer leur retour en cas d’un second mandat. Ses mises en garde à propos d’explosions imminentes dans le pays procèdent du même calcul. Le recours à ces vieilles sornettes a pour fonction de le présenter comme le rempart contre des ennemis qui ne sont pas bien définis, mais dont il laisse entendre qu’ils se recruteraient chez les démocrates et les nationalistes qui ont leurs propres candidats.

Ces supercheries sont combattues fermement par ses concurrents. Principalement, Ali Benflis et Saïd Sadi, convaincus que le jeu électoral politiquement ouvert, et dont la seule crainte est de voir Bouteflika réaliser son “hold-up électoral” techniquement. Les deux candidats s’interrogent : comment faire exhausser les exhortations de l’armée en direction des autres institutions pour qu’elles observent la même attitude de neutralité que la sienne ? Ils ne se font pas trop d’illusion sur un gouvernement qui ne prend même pas la peine de masquer son flagrant parti pris.

Alors, Benflis et Sadi interpellent les électeurs pour que leurs voix ne soient pas détournées. Au-delà de leurs programmes respectifs, les deux candidats axent leur campagne électorale sur l’impérieuse nécessité d’une participation, la plus large, et la liberté de voter pour le candidat de son choix. L’abstention est considérée par eux comme une situation rendant possible toutes les tricheries imaginables, du bourrage des urnes à l’annonce de résultats tout droit sortis de laboratoires. Benflis fait appel au réflexe citoyen qui doit animer chaque électeur.

Taillant en pièces le rouleau compresseur Bouteflika, Benflis encourage les électeurs à surmonter leur peur, à ne plus se conformer comme des moutons. Sadi n’en dit pas moins, en établissant, de manière didactique, que l’acte électoral fonde la culture démocratique et que les électeurs ont, cette fois, entre leurs mains, le moyen de se débarrasser du système qu’ils honnissent. Pour le leader du RCD, I’Algérie ne doit pas rater ce rendez-vous. C’est pourquoi, tout le monde doit voter. À commencer par la Kabylie. Il ne faut pas être politologue pour déduire que la défection de l’électorat dans cette région servira, d’où qu’on aborde la question, la candidature de Bouteflika. Le Président sortant, qui n’attend rien de la Kabylie frondeuse, sait, par contre, ce qu’il en coûtera à ses rivaux si ses électeurs venaient à tourner le dos aux urnes.

Mais la tendance est, globalement, à la participation. Quant au danger islamiste ! Il convient de relativiser son électorat. Au plus haut de son summum, n’avait-il pas représenté moins du quart des électeurs ? Après 1992, les multiples élections révèlent la décrue de cet électorat qui se confine, tout compte fait, à ce que représente vraiment cette sensibilité au sein de la population.

Elle existe, mais loin d’être majoritaire. Djaballah, son porte-parole doit partager ses voix avec Bouteflika, via le MSP. Les jeunes islamistes, qui ont réapparu sur la scène publique, disent, eux, ne pas être intéressés ni par la politique, ni par les élections.

Les jeunes chômeurs et laissés-pour-compte, qui forment le ventre de l’électorat, ont eux établi le bilan de Bouteflika. Dans le cahier de doléances de leurs incessantes révoltes figurent la précarité, I’abandon à leur sort par les autorités, les passe-droits, I’établissement d’une Algérie à plusieurs vitesses où ils sont confinés au bas de l’échelle, et la répression dont ils sont victimes chaque fois qu’ils revendiquent une part de soleil.

D. Bouatta, Liberté