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La Kabylie refuse Abdelaziz Bouteflika

 
A l’origine de cette remise en scène des protagonistes, l’irruption à Tizi Ouzou d’un hôte qualifié d’indésirable. “Bouteflika assassin".
jeudi 1er avril 2004.

Ulac smah ulac”, scandait la foule pleine de rancunes qui a déferlé tôt, hier, du quartier mythique des Genêts vers le centre-ville. “Nous l’empêcherons de rentrer à Tizi Ouzou”, avait averti la veille, Belaïd Abrika. Si le délégué de la CADC a perdu son pari, l’adhésion large à son appel a gâché la visite électorale du président-candidat dans la capitale du Djurdjura.
Bouteflika a pu tenir son meeting dans l’enceinte de la maison de la culture Mouloud-Mammeri. Cependant, les vivats synchronisés d’une assistance triée sur le volet avaient peine à masquer les cris de la rue qui, à quelques mètres de là, s’est embrasée.

Chronique d’un soulèvement annoncé
Il est un peu plus de 8 heures. Réveillée aux aurores, Tizi Ouzou est grouillante. Les habitants font rapidement leurs emplettes avant la fermeture des magasins pour cause de grève générale. Beaucoup s’arrêtent devant les étals des journaux pour s’informer de l’actualité du jour. Dans leur ville, la rumeur enfle. Elle accorde à cet autre évènement une importance primordiale. Bouteflika vient et les archs sont décidés à lui barrer la route. Qui aura le dernier mot ? La guerre qui se dessine sur les murs oppose des affiches aux mots d’ordre fermes, parfois rébarbatifs.

“Commanditaire des assassinats des 125 martyrs du printemps noir”, Bouteflika ne doit pas fouler la Kabylie “qu’il n’a jamais cessé d’insulter et d’ignorer”, considère la CADC. Résolument engagée pour le boycott de l’élection présidentielle, elle appelle la population à observer une grève générale et un rassemblement populaire. “Sanctionnons Bouteflika en votant massivement contre lui”, plaide de son côté une frange du mouvement citoyen favorable à la participation au scrutin. Le verdict des urnes ou de la rue ? S’il a conscience de faire une incursion en territoire hostile, Bouteflika n’est pas pour autant un aventurier.

Autant l’armada policière déployée tout le long de son parcours que les relais locaux mis en place par les orchestrateurs de sa campagne lui ont procuré cette agréable sensation de confort et de sécurité. “Mesdames, vous êtes si belles. Messieurs, vous êtes si représentatifs”, s’est-il adressé flatteur à l’auditoire avant de clore son meeting.
Dans cette Maison de la culture dédiée à Mouloud Mammeri, l’emblème de l’amazighité, les casquettes qui coiffaient les têtes des femmes kabyles, à la place de leurs fichus bigarrés, faisaient office de piètre folklore. La Kabylie authentique n’était pas là.

Apparatchiks et fonctionnaires
Une bonne partie manifestait dehors. “Il n’est de secret pour personne que ce genre de manifestations subversives ne profite qu’à la maffia locale tapie dans l’ombre du système et animée par des apparatchiks en quête de repositionnement dans une région qui les rejette et les renie”, s’est indignée la Fédération nationale des fils de chahids (FNFC). Ses partisans ont sillonné à l’aube les grandes artères de la ville pour coller cet écriteau à destination des commerçants. Les dissuadant de baisser rideau, elle a traité les initiateurs de la grève de pyromanes.

“Ils sont manipulés”, confie dans un coin de rue, un membre d’une mystérieuse association citoyenne de Tizi Ouzou “pour la candidature de Bouteflika”. “Nous existons depuis janvier”, révèle-t-il en se faisant le promoteur d’une démarche responsable. “Vous plaisantez. Ce sont tous des opportunistes, des gratte-sous”, s’insurge Arezki véhément.

De loin, il assiste à l’arrivée des invités conviés à la messe du président. Du menton, il désigne tantôt des apparatchiks du FLN et des fonctionnaires véreux. Au centre de la cohue amassée devant le portail du centre culturel, des vieilles femmes un peu égarées tentaient également de se frayer un chemin. Brandissant un carton délivré par la direction de campagne locale du candidat, l’une d’elle cherche désespérément son fils. Membre du comité d’organisateurs, il lui a offert le précieux laissez-passer.

“J’en connais même qui ont été ramenés en bus des wilayas limitrophes. Ils ont passé la nuit dans les hôtels Amraoua et Beloua”, soutient, pour sa part, Arezki. MM. Sellal et Benyounès, respectivement directeur de campagne de Bouteflika et président de l’UDR ont également rallié Tizi Ouzou la veille afin de superviser les derniers préparatifs. “L’essentiel est qu’il n’y ait pas d’incidents”, a souhaité Sellal peu avant l’arrivée du président. à peine ce vœu exprimé que les premières échauffourées ont éclaté.

Dépêchées en renfort, mardi en fin d’après-midi, les forces antiémeutes et une flopée de policiers en civil ont investi la ville. Pas moins de trois convois de CNS, boucliers au poing, d’une trentaine de fourgons ainsi que des camions à eau ont quitté les casernes d’Alger et de Boumerdès pour Tizi Ouzou.

Déployés sur ses principales artères, les CNS ont quadrillé toute la cité. Leur présence était beaucoup plus perceptible sur le chemin que devait emprunter le cortège présidentiel pour rallier le lieu du meeting. Afin de contourner les foyers de tension, les arrivants n’avaient d’autre choix sinon de faire un détour par la haute ville.

En définitive, Bouteflika n’a rien vu de Tizi Ouzou et Tizi Ouzou ne l’a pas vu.

C’est presque en incognito qu’il s’y est rendu. Pour ne pas exacerber davantage la situation, ses partisans se sont contentés d’accrocher ses affiches aux abords de la Maison de la culture, de nuit.

Ailleurs, la plaie encore sanglante du Printemps noir a ravivé la douleur de jeunes qui ont hurlé sur le bitume leur haine du “pouvoir assassin”.

Bouteflika aurait pu les écouter, leur parler. Il a préféré les ignorer. Ils ont répondu par la violence. Bilan : plusieurs arrestations, des blessés et de nouveau... les émeutes.

Le président sortant à la Maison de la culture
Impasse sur le Printemps noir

Le candidat n’a eu aucun mot de compassion à l’adresse des familles des victimes. “Vous avez la tête dure, moi aussi”. Le message est clair. Bouteflika prône la concorde tout en refusant de se réconcilier avec la Kabylie. L’occasion lui a pourtant été donnée hier d’ouvrir une nouvelle page. Meurtrie, la population de la région était en droit d’espérer un geste de compassion avec les familles des victimes du Printemps noir, du réconfort. Rien de tout cela. Le Président-candidat n’était venu ni pour demander pardon ni pour offrir quelques gages de bonne intention, sauf de l’argent pour la relance économique de la région.

Quant aux dommages moraux autrement plus graves, il n’en a cure. “Je ne suis pas là pour vous caresser dans le sens du poil”, a-t-il annoncé en prélude de son discours. Sans l’ombre d’un remords, il a en revanche exhorté les Kabyles à faire valoir leur patriotisme.

“L’Algérie n’est rien sans la Kabylie, mais la Kabylie n’est rien sans l’Algérie”, a expliqué le chef de l’État en guise de sermon. Il a en ce sens loué les vertus du dialogue. “Nous savons aussi nous battre mais sans recourir aux armes ou au langage ordurier. Malheureusement, un nain ne saurait aspirer à devenir un géant et chacun ne peut se mettre qu’au niveau où il est”, a regretté Bouteflika. Est-ce exclusivement aux Kabyles qu’il avait naguère qualifié de “nains” que s’adresse cette remontrance ?

Paternaliste, le président s’est présenté comme “un vieux routier” dans ce bas monde, qui a fait “une longue traversée du désert sans dire un mot déplacé sur l’Algérie”. Il s’est également vanté de ses talents de fédérateur, comme le fut jadis Abane Ramdane qu’il a longuement cité.

L’orateur a saisi l’occasion pour rendre un vibrant hommage à d’autres personnalités de la région dont Mohand Oulhadj, Slimane Amirat et...Mohammedi Saïd, ex-membre dirigeant du FIS dissous en répétant expressément le nom de ce dernier afin d’ancrer dans les esprits sa vision de la réconciliation nationale.

Banalisant les choses à l’extrême, il demandera à la foule : “Certains d’entre vous connaissent des terroristes”. “Dans des faux barrages”, a répondu une voix dans un silence désarçonnant.

L’embarras qui a gagné l’assistance s’est dissipé quant au terme de son laïus, Bouteflika a salué la capacité des Kabyles à venir à bout des “pouvoirs les plus coriaces”. “Vous pouvez me liquider si vous voulez. Boudiaf n’est-il pas mort en martyr ?!” a-t-il ensuite lancé sur le ton d’un défi. Assurément, ce n’est pas aux Kabyles que s’adressait cette dernière mise en garde.

S.L., Liberté