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Liess Boukra : “Bouteflika a rompu son contrat avec l’ANP"

 
L’éminent sociologue Liess Boukra revient sur les faits saillants de cette campagne. Dans cette partie, il dissèque avec acuité la position de l’armée par rapport à cette élection tout en esquissant un bilan de la “cohabitation” Bouteflika-ANP.
dimanche 4 avril 2004.

Liberté : L’armée, par la voix de son chef d’état-major, a adressé un message clair pour signifier sa neutralité, en exhortant les autres institutions de la République, et notamment l’administration, à faire de même. Dr Boukra, pensez-vous réellement que l’armée soit neutre dans ce scrutin et qu’elle n’a pas de candidat ?

Liess Boukra : Je n’ai aucune raison de douter de la sincérité des propos du général Lamari. A-t-il l’habitude de mentir ? Non. Pourquoi mentirait-il ? Il est vrai que cette déclaration a suscité moult inquiétudes et interrogations, surtout depuis que les déclarations de M. Hamrouche ont introduit une dose de suspicion et laissé planer le doute sur ces garanties. Pour comprendre cette décision, il faut la situer dans son contexte historique. Elle est le résultat d’un processus historique amorcé avec l’interruption du processus électoral (janvier 1992). Il y a une première période qui s’étend de décembre 1991 au 30 janvier 1994 (date de la désignation du général Zeroual à la tête du HCE et du ministère de la Défense). Durant cette période, l’ANP n’intervient pas seule. Elle le fait dans le cadre d’un large front républicain antiterroriste. Elle n’assure pas seule la gestion de la crise mais en collaboration avec des représentants de la société civile dans le cadre d’une stratégie concertée sur la base d’un projet de société moderniste et dans une perspective de rupture avec le système. Puis, il survient quelque chose au début de l’année 1994 qui se manifeste par des déplacements d’alliance et entraîne un changement dans le rapport de forces au sein de l’ANP. En nommant Liamine Zeroual à la présidence du HCE et au ministère de la Défense, l’armée prenait la gageure de prendre en charge directement et seule les destinées de l’État. Elle s’est mise en première ligne. La nouvelle stratégie mise en œuvre est plus empreinte de corporatisme. Cette transition s’achève par l’élection de Liamine Zeroual à la Présidence de la République. Cette élection va consacrer la montée en puissance du courant “conservateur” (un nationalisme mâtiné de baâthisme) et des clans qui, arrivés sur le tard au pouvoir, sont en mal d’accumulation. Ils sont dans une logique d’accumulation inachevée. Dès lors, l’idée d’un projet de société est refoulée (voir le programme du président Zeroual). La notion de “rupture” disparaît progressivement du discours officiel pour être supplantée par le slogan du “parachèvement de l’édifice institutionnel”. C’est le règne de la “famille révolutionnaire”, un moment crucial dans l’histoire de l’ANP. Les contradictions s’aiguisent en son sein. C’est à ce moment-là que les groupes islamistes armées convaincus que l’ANP est divisée et affaiblie par ces contradictions se lancent dans la stratégie des massacres collectifs. Une manière de contribuer à l’échec du courant dit “éradicateur” et de faciliter la tâche au courant qui prône le “dialogue”. Ce dernier est sur le point de l’emporter. Il s’empare même du contrôle du RND. Grâce à la vigilance d’un segment de la hiérarchie militaire, le plan est déjoué. La tentative de “putsch déguisé” échoue. Une troisième étape s’ouvre, marquée par la domination du courant “centriste” ou “nationaliste”. L’ANP renoue avec les forces saines de la société, sans pour autant revenir à une stratégie de front. Elle préfère garder l’initiative de la gestion de la crise et accorder la priorité à sa logique institutionnelle. Beaucoup de réalisations majeures sont à inscrire à l’actif de ce courant : (1) le maintien de la cohésion de l’armée ; (2) la conservation de l’unité nationale ; (3) la sauvegarde de l’ordre constitutionnel républicain ; (4) la victoire sur le terrorisme islamiste et la destruction quasi totale de ses capacités de nuisance militaire ; (5) la poursuite de l’expérience démocratique dans le cadre d’une grave crise sécuritaire ; (6) la modernisation de l’armée et (7) le déverrouillage de la chaîne de commandement. C’est ce qui explique l’acharnement de certains milieux nationaux et étrangers contre ce “courant” (voir l’épisode du “Qui tue qui ?”). Cependant, ce courant centriste demeure exclusivement préoccupé par trois objectifs stratégiques : l’unité et la cohésion de l’armée, le rétablissement des grands équilibres politiques (la stabilité), et la quête d’un consensus pour la sauvegarde de l’ordre constitutionnel établi. Ci-gît le problème réel. En effet, le consensus se réalise inéluctablement au niveau d’exigence politique le plus bas. De ce fait, il ne permet pas de mordre sur les enjeux stratégiques, conduit au refoulement de la question du projet de société et bannit toute idée de “rupture systémique”. Subséquemment, il se prive à la fois du bénéfice du temps - la ressource la plus précieuse dans la gestion des crises - et des moyens de résoudre la crise d’hégémonie dont souffre l’Algérie. La conjugaison des effets induits par ce mode de gestion de la crise (primauté de sa logique institutionnelle dans le cadre d’une démarche consensuelle) a amené l’ANP, en 1995, à procéder au “choix du candidat le moins mauvais” ; le candidat qui faisait consensus (on l’a d’ailleurs appelé le “candidat du consensus”) et qui répondait le mieux aux impératifs de la logique institutionnelle du moment (desserrer l’étau des pressions internationales qui pesait sur elle). Les conséquences de ce choix furent à l’opposé des gains escomptés. L’ANP prend acte et en tire les enseignements. Par conséquent, le choix de ne plus choisir n’est pas une décision prise à la légère ni un subterfuge pour camoufler une manœuvre quelconque. C’est un choix mûrement réfléchi, dicté par l’histoire récente de l’institution et les exigences des mutations en cours en Algérie et dans le monde.

Donc, vous récusez la thèse du “cabinet noir” qui aurait une mainmise sur tout ?

Personnellement, je n’ai pas besoin de cette hypothèse pour analyser et expliquer l’évolution des choses. À mon sens, la thèse du “cabinet noir” et la “théorie du complot” relèvent de la pensée magique, de ce que Lévy-Bruhl a appelé la “mentalité prélogique”.

Pensez-vous qu’à l’heure actuelle, on a fabriqué un mythe autour de ceux que l’on appelle communément les “décideurs” ?

Oui, je le pense. Ce mythe est d’autant plus “vendable” qu’il permet de faire l’économie de l’analyse scientifique. La paresse et l’indigence intellectuelle trouvent leur compte.

La polémique a enflé après la mise en garde du général Lamari. On parlait de “divorce” entre Bouteflika et l’armée, et l’on en a voulu pour preuve les attaques frontales ou maquillées du Président-candidat contre l’institution militaire. Votre commentaire... Le président Bouteflika a amorcé ses assauts contre l’armée dès le lendemain de son élection. Il a été le premier à engager une demande de divorce. Ce n’est pas sur les raisons de cette démarche pour le moins inattendue qu’il faut s’interroger.

Il est évident que le président veut s’affranchir de la tutelle des militaires. Et sur cela, on ne peut rien lui reprocher. Il s’agit seulement de savoir vers quel objectif cette démarche est dirigée. Si elle va vers la mise en place d’un État de droit, elle est en accord avec l’évolution historique. Sauf que dans ce cas de figure, l’énigme demeure entière puisque l’ANP ne fait pas obstacle à cet objectif. Si elle va vers la restauration du système autoritaire - remplacer, par exemple, l’armée par la police comme dans le modèle tunisien - elle serait réactionnaire et condamnée à un échec final. Si elle va vers le simple renforcement du pouvoir personnel du Président, elle est bonapartiste et finira comme tout bon bonapartisme.

Bouteflika a déclaré récemment sur LCI, a propos des moines de Tibhirine : “Toute vérité n’est pas bonne à dire à chaud”, relançant, de l’avis général, le fameux “Qui tue qui ?”. Comment faut-il décoder ce message ?

Le message est clair. Personnellement, ce qui me dérange et me révolte à la fois, c’est le fait qu’une telle déclaration soit politiquement inadmissible, mais aussi, et surtout, moralement inacceptable. On ne peut décemment pas absoudre les assassins de notre peuple et maintenir l’épée de Damoclès suspendue sur les têtes de ceux qui, au prix de leur vie et autres sacrifices, ont assuré sa protection.

Si vous deviez esquisser un bilan des rapports Bouteflika-ANP durant son mandat, comment dépeindriez-vous cette cohabitation, en définitive ?

Écoutez, le président Bouteflika est un homme qui a beaucoup d’esprit pratique et de ruse. Mais cet esprit pratique et cette ruse s’accompagnent chez lui d’une étroitesse de vue. Aussi ne parvient-il jamais à tirer de lui-même l’ombre d’une idée politique. Il ne fait que combiner les idées toutes faites des autres. C’est ce qui explique l’influence décisive que son entourage exerce sur lui.

C’est peut-être là qu’il faut chercher l’une des raisons de son inimitié à l’endroit de la hiérarchie militaire. Nous voyons à quels égarements le conduit cette hétéronomie, notamment à l’incapacité de comprendre la situation historique dangereuse qu’il a lui-même engendrée. Par ailleurs, il représente des intérêts de classes qui ont, depuis longtemps, désappris l’Algérie. En Algérie, il n’y a que deux puissances décisives : la force organisée de l’État et l’armée. L’une ne peut aller sans l’autre. La force inorganisée des masses n’est qu’une force d’appoint “taillable et corvéable à merci”.
Ainsi, le Président n’a pas choisi de s’appuyer sur l’armée, qui incarne l’unité nationale, mais sur un ensemble hétéroclite composé d’opportunistes, de généraux à la retraite en mal de revanche et de personnalités en quête de recyclage, qui représentent la dispersion et le particularisme. Il a raté l’occasion historique de se mettre à la tête de la nation, l’armée étant à son service. Il se fia à des menées tortueuses et des intrigues de coulisses, à la possibilité de se fabriquer un sérail alors qu’il avait à sa disposition une démocratie naissante et une nation. Pour toutes ces raisons, la cohabitation fut houleuse. Dommage, cet homme avait tout pour réussir, pourquoi a-t-il tourné le dos à l’intelligence ?

Est-ce à dire que Bouteflika avait les coudées franches ? Il parlait souvent de “lignes rouges” qu’il était tenu de ne pas franchir...

Bouteflika a été coopté sur la base d’un “contrat”. Par conséquent, les dispositions dudit contrat ne constituent pas “des lignes rouges”, mais les termes d’un engagement que les deux parties se sont engagées à respecter. Quels sont les termes de ce deal ? S’il s’agit de dispositions portant sur les intérêts vitaux de la nation, ils ne peuvent en aucun cas constituer des “lignes rouges”. Il s’agit de l’expression d’un consensus auquel tous les Algériens souscrivent sans contrainte.

Vous maintenez donc que l’armée ne soutient personne ? Quels sont, en l’occurrence, les indicateurs d’ouverture de cette élection ?

À mon avis, le premier indicateur est la nouvelle loi électorale. La suppression des bureaux de vote spéciaux en est une autre. Les déclarations répétées du chef d’état-major de l’ANP sont un troisième.

ANP-Présidence : Quelle cohabitation ?

L’armée et l’après-8 avril...

Au-delà du contrôle ou non des urnes, la vraie question qui se pose sur les futurs rapports entre le militaire et le politique : l’armée va-t-elle laisser l’heureux élu du 8 avril agir sans opposer son “veto” ? Projections. Depuis la profession de foi du général Lamari sur la neutralité de l’ANP, tous les observateurs s’interrogent, perplexes et incrédules : l’armée est-elle réellement neutre ? Va-t-elle laisser le jeu électoral vraiment suivre son cours sans velléité d’interférence aucune ? L’institution la plus forte de la République est-elle réellement sans candidat dans cette compétition ? Si ces questions sont tout à fait d’actualité, d’autres du même sillage nous paraissent plus pressantes. On s’est moins interrogé, en effet, sur le retrait de l’institution militaire du champ politique sur le moyen et long terme, et si l’ANP va assister en spectatrice aux changements qui vont être opérés au plus haut niveau de l’État, tant au niveau institutionnel que constitutionnel ou autre, lorsque l’un ou l’autre des candidats intronisé président à la faveur de la sanction des urnes se mettra en devoir d’appliquer ses engagements électoraux.

L’ensemble de ces questions participe d’une question essentielle à savoir la refondation des relations entre militaires et politiques à compter du 8 avril prochain, et la “hiérarchie” entre les deux, ou, pour faire écho à un des principes chers à Abane, qui, du politique et du militaire, aura la primauté sur l’autre ? On peut emprunter une autre formule sur la base du concept de “séparation” entre le politique et le militaire, un peu comme on en parle au sujet de la séparation du religieux de la gestion des affaires publiques. Ce double travail de “laïcisation” du politique, cette double laïcité, résume sans doute toute la problématique de construction de l’État algérien depuis l’Indépendance, voire depuis le Congrès de la Soummam. L’analyse du sociologue Liess Boukra (titulaire, entre autres, d’un doctorat d’État en sciences sociales de l’Université Libre de Bruxelles et d’un master en sociologie de l’American Univesity de Washington) est pertinente à plus d’un titre. “Je pense que l’armée a réellement décidé de se retirer du champ politique. Je pense que cette élection est vraiment ouverte”, nous a-t-il déclaré en marge de l’entretien qu’il nous a accordé. Le Dr Boukra estime que “l’ANP va s’en tenir à la préservation des grands équilibres au sein de l’État, notamment le maintien du caractère républicain de celui-ci, le parachèvement de l’expérience démocratique et la construction d’un réel État de droit, tout en veillant à la stabilité des institutions et bien sûr l’unité nationale”. En somme, l’armée n’aurait, à l’en croire, nullement l’intention de s’impliquer dans la gestion “directe” des affaires publiques, ou, pour dire les choses autrement, ne va pas s’impliquer dans la gestion des “affaires courantes”. “Évidemment, si l’on touche aux institutions de la République ou l’on procède à des modifications constitutionnelles pour instaurer la charia ou bien pour instaurer un pouvoir personnel, l’armée va réagir”, a-t-il ajouté. Le général Touati disait à peu près la même chose en déclarant à la revue Afkar : “L’armée n’a pas à s’impliquer dans la compétition électorale, encore moins dans les luttes de clientélisme politique” (voir le Quotidien d’Oran du 16 mars 2004)

L’ANP échaudée par le mandat de Bouteflika

Bouteflika n’a eu de cesse, tout au long de son mandat, et même durant sa tournée de campagne, d’alterner le chaud et le froid, en parlant de la grande muette, à telle enseigne que des langues assassines qualifièrent la relation Bouteflika-ANP de “freudienne”. Boukra rappellera à juste titre que c’est à partir de 1994 que l’armée a décidé de gérer directement la crise en cooptant Zeroual ensuite Bouteflika. Entre le Pouvoir incarné jusqu’en 1999 par l’institution militaire, et le “fondé de pouvoir”, autrement dit un chef d’État qui n’est au final qu’un prolongement de la “chaîne de commandement” - et sans doute son maillon le plus faible -, la “cohabitation” ne sera pas toujours facile. Dès son retour aux affaires, Bouteflika rompt le contrat tacite qui le lie à l’ANP et s’emploie à réactiver une institution en dormance : la présidence de la République (considérée jusque-là comme un appendice du MDN). Bouteflika restera comme celui qui a eu le plus d’audace dans ses déclarations, parfois très maladroites, à l’encontre des généraux. On lui connaît des boutades célèbres comme : “Je ne suis pas un trois-quarts de Président”.

Dans son dernier meeting, Bouteflika se plaisait et se complaisait à parler de son “frère” Lamari. Pourtant, il a déclenché les foudres de ce même Lamari lorsqu’il a tout remis sur le tapis à propos d’une affaire extrêmement sensible qui coûtera au journaliste français Didier Contant tout simplement sa vie : l’affaire des moines de Tibhirine. Interrogé par LCI sur les dessous de cette affaire, Bouteflika lâche : “Toute vérité n’est pas bonne à dire, à chaud”. Enfin, Bouteflika s’est distingué en agitant le syndrome Milosevic dans la face des généraux en brandissant à mots couverts le spectre du TPI. Zeroual a lâché le tablier avant terme. Bouteflika s’est attifé du costume de Napoléon. “Souvent, et l’histoire l’a prouvé, l’ANP donne à un individu ou un groupe le pouvoir qui, ensuite, se retourne contre elle. Depuis Chadli, c’est ainsi”, relève le sociologue.

Quel “cahier des charges” pour l’élu du 8 avril ?

Si le paradigme du “moins mauvais des candidats” et autre “candidat du consensus” est écarté, pour autant, cela signifie-t-il que l’institution militaire ne va plus “dealer” avec El-Mouradia ? L’armée laissera-t-elle Bouteflika aller jusqu’au bout de son projet de “réconciliation nationale” (sorte de “wiam élargi”) si jamais il est reconduit, ou encore celui de réviser la Constitution pour renforcer son pouvoir personnel ? Dans le même ordre d’idées, l’ANP laissera-t-elle Benflis ouvrir le champ audiovisuel ou ouvrir l’APN aux femmes à hauteur de 15% comme il l’a promis ? Toufik, Lamari et autres décideurs “autoriseront-ils” Sadi à officialiser tamazight, appliquer son idée du week-end universel, mettre sur pied sa commission d’évaluation de tout ce qui a été entrepris en Algérie depuis l’Indépendance, ou encore, concrétiser la laïcité dans la loi fondamentale du pays ? L’armée laissera-t-elle le champ grand ouvert à Djaballah pour instaurer sa “dimocratia islamiya”, Louisa Hanoune rompre avec le FMI et fâcher l’Algérie avec les institutions financières internationales ou encore Ali Fawzi Rebaïne juger les harkis et chasser les “double nationalités” des rouages du pouvoir ?

Si elles relèvent de la spéculation, ces questions ne seront pas que purs bavardages au lendemain du 8 avril mais bel et bien un enjeu politique majeur et le sujet d’une vraie lutte d’autorité entre “pouvoir populaire” incarné par le Président élu et le “pouvoir réel”. Pour notre analyste, il serait prématuré de se lancer dans ce genre de projections. Interrogé sur la façon dont le pouvoir militaire va cohabiter avec le futur locataire d’El-Mouradia, le Dr Boukra estime, en effet, qu’il est encore précoce de s’avancer sur les détails mais qu’en règle générale, l’armée va sans doute œuvrer pour maintenir la cohésion au sein de l’État ainsi que l’unité nationale, laissant une grande marge de manœuvre au futur président pour mener à bien le programme sur la base duquel il a été élu.

De leur côté, les candidats semblent faire consensus autour d’au moins une chose, à savoir leur foi dans la non-ingérence des appareils de l’armée dans le “pilotage” de l’élection du 8 avril. Tous, en effet, ont pris acte de l’engagement exprimé par le général Lamari d’accepter n’importe quel président, “fût-il islamiste”. La montée au créneau du collège des “généraux à la retraite” laisse, elle aussi, perplexe quant aux signaux venant de la grande muette. Dans un entretien à notre confrère Le Matin, le général Hocine Benhadid va jusqu’à soutenir que l’armée va surveiller de près les bureaux de vote et être présente même au ministère de l’Intérieur. De son côté, Taleb Ibrahimi avait déclaré dans une conférence de presse qu’il avait animée le 7 mars dernier, que les “décideurs” l’avaient privé d’une victoire certaine en 1999, opérant un véritable “détournement” de la campagne à sa dernière semaine, pour faire passer coûte que coûte leur candidat. Certains analystes n’écartent pas la possibilité de voir des signaux émaner de l’ANP à vingt-quatre ou quarante-huit heures du scrutin, qui trahiraient son soutien, même “crypté”, à tel ou tel candidat.

Une élection ouverte ?

Pour Liess Boukra, au-delà de tout pronostic motivé, nous vivons réellement une élection ouverte en Algérie. “D’élection en élection, on note des progrès en matière de démocratie, de liberté d’expression, et de lutte contre la fraude. Au niveau de l’organisation matérielle des élections, on note qu’il y a un net progrès au niveau de la transparence, de la possibilité de contrôle. Il y a très peu de pays dans le monde arabo-musulman où on transmet le fichier électoral aux candidats, où le candidat peut superviser totalement le déroulement des élections, où le candidat a le droit d’avoir copie du procès verbal”, fait-il remarquer. Le sociologue se félicite, par ailleurs, de ce que “le débat sur la relation entre l’armée et la société chez nous est un débat public alors que dans les autres pays arabes, c’est tabou”. Et, pour revenir à la problématique de base, à savoir le retrait de l’armée de la scène politique, les indices explicitant ce retrait sont légion selon lui. “On oublie souvent que l’armée a préparé son retrait du champ politique depuis très longtemps. Elle l’a préparé de deux manières. La première, par la cooptation d’un candidat civil à la tête de la présidence, ce qui constitue un indice très important. La deuxième, par la professionnalisation de l’armée”, note l’analyste. Et de poursuivre : “L’armée algérienne d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle des années 80 et du début des années 90. L’ANP a beaucoup changé : par les modes de recrutement, par le niveau scientifique et intellectuel de ses cadres, par les relations structurelles entre les grades, les fonctions et les compétences. L’armée a manifesté aussi une grande ouverture sur la société. Les gens n’ont pas voulu voir arriver à des postes stratégiques de jeunes généraux issus de l’ANP, pas de l’ALN. Et ces jeunes généraux doivent tout à leur compétence. C’est aussi une armée qui se modernise de plus en plus, et qui a rompu avec l’esprit communautaire et corporatiste.

Au sein de l’ANP, vous avez des gens qui, sur le plan privé, sont pour Bouteflika, d’autres sont pour Djaballah, d’autres sont pour Louiza Hanoune, c’est une diversité aussi, et il a été tenu compte de cela. L’armée algérienne aussi, et ça, c’est un phénomène nouveau, est en train progressivement de rentrer dans des cadres de défense collective, au niveau de la Méditerranée, avec l’OTAN. Donc, il y a une somme d’indices probants qui montrent que cette armée a énormément progressé, a énormément évolué, et peut-être même par certains aspects beaucoup plus vite que la société dite civile”. Si cette ouverture ne tient pas du “poisson d’avril”, tout porte à croire, en définitive, que l’ “ayatollah Lamari” va intervenir, au mieux, sur le mode du “veto”, dans la continuité d’un certain “janviérisme romantique”.

Mustapha Benfodil, Liberté