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Liess Boukra : “L’islamisme ne pèse pas plus de 12% des voix”

 
Le docteur Liess Boukra analyse la psychologie du vote chez l’Algérien, le poids de l’islamisme dans le paysage politique national et le seuil d’influence des sondages.
lundi 5 avril 2004.

Liberté : Je voudrais aborder avec vous un autre aspect concernant cette campagne, à savoir la part du rationnel. Les Algériens sont-ils suffisamment éclairés, selon vous, quant aux programmes et projets de société des candidats ?

Liess Boukra : L’histoire n’est pas un processus académique. Elle se déploie souvent au niveau de conscience le plus bas dans la société. C’est une fusée à plusieurs étages, qui carbure au rationnel mais également à l’émotionnel, à l’imaginaire et à la subjectivité. Il n’y a donc rien d’étonnant que la part de l’émotionnel soit importante dans cette campagne. Il en va ainsi partout à travers le monde. Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer aux élections qui se sont déroulées récemment en Espagne.

En ce qui nous concerne, il faut ajouter que l’Algérie est une société où prédomine encore la tradition orale. Dès lors, la majorité des électeurs ne prend connaissance du programme des candidats que par ouï-dire, ou parfois directement, à travers leurs meetings, ou indirectement, à travers les médias lourds. Ils n’en retiennent dès lors que quelques bribes, notamment les propositions concrètes relatives aux problèmes socioéconomiques. Aussi, la personnalité et l’image du candidat sont-elles des critères de choix déterminants, l’appartenance politique et l’origine régionale du candidat n’intervenant que mollement dans ce choix. Par conséquent, en Algérie, le choix électoral n’est pas un choix politique et il n’y a pas un comportement électoral cohérent : l’Algérien vote plus “contre” que “pour” un candidat, pour des considérations plus morales que politiques. Ailleurs, le vote est souvent un choix conscient en fonction de l’enjeu de l’élection, qui s’accordera avec une somme de variables : l’identification partisane, le statut socioéconomique, le lieu de résidence, etc.

Cela tient-il à une défaillance des partis politiques au niveau de la production des idées ?

Entendons-nous sur le sens des mots. Un parti politique est une organisation durable, qui a pour objet de susciter l’adhésion du plus grand nombre afin de permettre à ses dirigeants de prendre et d’exercer le pouvoir et non pas simplement de l’influencer. En Algérie, nous avons des partis dont les dirigeants ne manifestent aucune volonté de s’emparer et d’exercer le pouvoir ; ils cooptent des candidats indépendants. À quoi sert-il alors de créer un parti politique si ce n’est pas pour prendre le pouvoir ? Un parti politique est aussi un “laboratoire d’idées”, de la fabrication du sens diffus de l’“idéologie” jusqu’à l’alimentation du débat politique, en passant par l’élaboration de programmes politiques. Combien de partis politiques, en Algérie, possèdent une école de formation de cadres, assurent des séminaires au profit de leurs militants, éditent un quotidien et une revue et disposent d’une structure d’études et de recherche ? Enfin, un parti est aussi un appareil de socialisation politique qui diffuse des valeurs dans l’ensemble de la société. En Algérie, combien de partis politiques assument-ils cette fonction vitale d’intégration des citoyens au système politique ? Tout cela pour dire que nous avons très peu de partis politiques en Algérie. Il s’agit souvent de simples groupes d’intérêts agrégés autour de la personnalité d’un chef inamovible pour qui l’organisation est une fin en soi et non un moyen. De telles organisations politiques ne produisent pas d’idées. D’ailleurs, elles n’en ont pas besoin pour survivre. Elles puisent dans le stock des idées disponibles.

On assiste justement à une omniprésence du “national-populisme” au niveau des discours. Ceci serait-il le résultat de cette défaillance intellectuelle et morale ?

Sans aucun doute, car la période qui s’étend de la fin des années 1970 à la fin des années 1980 a été une période cruciale. Le mouvement historique a conduit à la faillite des forces nationalistes dominantes (le FLN), incapables de forger un projet de société en cohérence avec la société qui germait en s’émancipant du carcan de la nation. La gauche algérienne (du Pags au PRS en passant par les différentes organisations trotskystes) n’a pas non plus été en mesure de formuler un projet distinct, concevable, compte tenu des grandes transmutations socioéconomiques, politiques et culturelles caractéristiques de la nouvelle étape historique. Cet échec a sapé les soubassements référentiels de la pensée de tous les courants modernistes. Ceci a conduit à la désintégration et à la dispersion des courants modernistes, à la dissolution de leurs instruments, tandis que le courant traditionaliste, en particulier son noyau religieux (salafiste), montait en puissance, mobilisant à son profit le “vide idéologique”, le mouvement social protestataire, les angoisses identitaires et l’affrontement avec l’Occident. Ce courant bénéficiait aussi, il faut le préciser, de facteurs de continuité importants opérant à sa faveur. Aujourd’hui, ce courant est en phase de déclin ; il a cessé d’incarner aux yeux des multitudes une alternative historique viable à la crise du système. Le “nationalisme populiste” est symptomatique de cette incapacité à produire un projet de société. Pis, le populisme et le nationalisme tardif sont les deux mamelles qui nourrissent tous les conservatismes.

L’islamisme continue à être présent en force dans le paysage politique national. Un candidat islamiste participe à la course électorale. Quel est, d’après vous, l’ancrage de l’islamisme dans la carte politique actuelle ?

Il existe encore parce qu’il en a été décidé ainsi. En effet, sa présence sert à légitimer la démarche politique timorée des pouvoirs publics à l’endroit d’une somme d’enjeux stratégiques sous prétexte que l’islamisme représente encore un courant important dans la société dont il faut tenir compte. C’est un subterfuge fallacieux qui use et abuse de l’argument des (présumés) trois millions d’électeurs du FIS. D’abord, il s’agissait d’un vote sanction. Autrement dit, ceux qui votèrent alors pour le FIS n’étaient pas tous islamistes. La preuve est qu’une année après, entre les municipales (1990) et les législatives (1991), le FIS a perdu un million de voix. Aujourd’hui, le réservoir électoral de la mouvance islamiste n’excède guère le seuil des 12% des voix exprimées.

Vous avez déclaré récemment à la Chaîne III qu’au moins un Algérien sur deux ira voter le 8 avril. Maintenez-vous ce pronostic ?

Il est une règle en Algérie qui veut que l’on vote plus à la présidentielle qu’aux législatives et aux municipales. Pour cette élection, on est sûr que le taux de participation sera au moins de 50%. Et il y a de fortes chances que ce taux soit revu à la hausse car la proportion des indécis dépasse les 25%. Il y a donc une forte probabilité que le taux de participation se rapproche de la barre des 60%.

On aura quand même 40% d’abstention, ce n’est pas beaucoup ?

C’est dans les normes. Partout, à travers le monde, la mobilisation électorale accuse un net recul depuis la fin des années 1980. Par exemple, en France, on a atteint des taux d’abstention de 51,3% aux élections européennes de juin 1989 et de 63% au référendum de novembre 1988. L’abstention a des raisons multiples et variées : le mode de scrutin, la nature et le contenu de l’offre électorale, la conscience des enjeux, le sentiment qu’il existe un choix réel ou non, la personnalité des candidats, etc. Parfois, cela tient à des futilités. Je suis convaincu que si les élections se déroulaient un jour de semaine plutôt que le week-end, il y aurait un meilleur taux de participation.

Nous assistons depuis quelques jours à une véritable “guerre des sondages” autour de deux protagonistes. Quel est votre diagnostic des chiffres avancés par les uns et les autres ?

Je dois souligner qu’il y a des velléités de manipulation des sondages, et nous, en tant qu’institut de sondage, nous veillons scrupuleusement à ce que les règles de déontologie soient respectées. D’abord, quand un journal publie un sondage, il doit préciser l’organisme qui l’a réalisé, la taille de l’échantillon, l’intervalle de confiance et la marge d’incertitude. Il doit aussi préciser la méthode et la technique de l’échantillonnage, et il doit publier les questions avec les réponses. Toute référence à un soi-disant sondage fait par des “milieux spécialisés”, des “milieux autorisés” et autres “sources bien informées”, tout cela relève de la manipulation. Déjà, quand on écrit “l’institut IMAR de Paris”, c’est faux. L’IMAR n’est pas basé à Paris, il est basé à Alger. Pourquoi mettre “IMAR de Paris” ? C’est pour donner plus de crédibilité au sondage ? IMAR est une boîte de sondage algérienne. Déjà, à ce niveau-là, il y a problème. C’est comme si on disait que Ipsos ou BVA avaient fait le sondage. Et en Algérie, on a tendance à croire qu’un sondage de BVA est beaucoup plus scientifique et beaucoup plus objectif, beaucoup plus sophistiqué qu’un sondage fait par un institut algérien. Alors que les sondages, ce n’est pas de la haute technologie. Ce sont des techniques et des méthodes que nous maîtrisons parfaitement à un même niveau d’excellence scientifique et de respect des méthodes que n’importe quel institut français.

Est-ce que la publication des résultats d’un sondage à un moment donné dans un contexte électoral pose un problème d’ordre éthique ? Cela pourrait-il avoir une incidence sur les intentions de vote ?

Il convient de relever qu’à ce jour, il n’y a pas de loi sur les sondages en Algérie. Pour le reste, le sondage appartient à celui qui l’a payé. Il est libre d’en faire ce qu’il veut, c’est-à-dire le publier ou le garder secret. La seule condition, c’est qu’il ne manipule pas les chiffres. Pour ce qui est de l’influence d’un sondage d’opinion, les résultats d’un sondage peuvent, effectivement, influer sur les intentions de vote, mais il ne faut pas aussi exagérer cela outre mesure. Les résultats sont généralement publiés par la presse. Or, combien d’Algériens lisent la presse ? Ce qu’on n’arrive pas à comprendre dans ce pays, c’est que la presse ne fait pas l’opinion publique. La publication des chiffres que l’on voit n’a aucune influence réelle. À combien tire le plus grand journal ? Cela ne représente rien devant 17 millions d’électeurs.

En Algérie, seule la télévision fait l’opinion publique. Là, je crois que les gens exagèrent ou bien ceux qui publient ces pourcentages se font des illusions.

Mustapha Benfodil, Liberté