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Les régimes arabes face au Grand Moyen-Orient américain

Le chantage à « l’algérienne »
 
Le projet d’un « Grand Moyen-Orient », selon les Américains, provoque une rare unanimité de rejet chez la classe politique dirigeante arabe. Au renvoi du dossier pour étude au sommet lors du prochain rendez-vous des Etats de la Ligue arabe, on agite les risques de déstabilisation de la région et des « tragédies à l’algérienne », selon la formule cynique de Hosni Moubarak, chef de file de cette vieille inquiétude.
samedi 6 mars 2004.

En tournée de sondage dans les capitales européennes, avant son rendez-vous dans le ranch texan de George Bush le 12 avril, le président égyptien a résumé la réponse des Arabes à la proposition américaine : « C’est soit nous, soit l’anarchie ». La violence de l’argument, cassant pour une fois avec la politesse diplomatique, se veut en principe comme devant faire réfléchir l’administration américaine, promotrice de cette « initiative pour un Grand Moyen-Orient » qui insiste sur la démocratisation, la réforme de l’enseignement, pour le soustraire à l’influence des fondamentalistes musulmans, la promotion de la femme considérée comme un des piliers de la modernisation et sur l’ouverture économique pour une zone allant du Maroc à l’Afghanistan.

Le programme, qui a l’angélisme d’une bonne volonté et entre dans le cadre de la « mission américaine » pour civiliser la région et garantir sa stabilité, a été lu par les dirigeants arabes comme un appel à la succession ouverte de l’ensemble des régimes arabes, à la traîne de la démocratisation de la vie politique selon les canons et les intérêts de l’Empire. L’initiative sonne encore plus comme une menace après la chute de Saddam et rappelle à la mémoire courte des pays voisins, et malgré leurs offres de services et services rendus, la doctrine des dominos démocratiques déjà vendue à l’opinion internationale comme une justification morale de la guerre après l’argument sécuritaire des armements de destruction massive, toujours introuvables.

Sans grand poids diplomatique, sans instruments de lobbying efficace et conscients de leur fragilité sans le séculaire protectionnisme et les quitus des capitales fortes, les principaux régimes arabes se retrouvent à plaider le vieil argument d’instrument de stabilité et de stabilisation de la région qui, sans cela, basculera dans l’anarchie. La vente concomitante d’une stabilité régionale qui ferait passer un conservatisme politique déjà en procès dans les rapports de la Maison-Blanche sur l’état des droits de l’homme, entre autres, avait déjà servi dans les vieux jours, se retrouve comme revigorée par les menaces des courants islamistes pas désamorcés dans les principaux pays arabes. Le pacte ne devant pas être rompu au profit de l’inconnu, résume-t-on, en insistant pour ranger toute opposition politique locale sous la seule bannière d’un « risque islamiste ». En contre-campagne en Italie d’abord, qui avait déjà soutenu le projet de Bush, le président égyptien n’a pas trouvé mieux pour illustrer la « détresse » collective des régimes-verrous que l’Algérie, présentée comme un mauvais cas de laboratoire d’une « démocratisation accélérée ». Le projet américain de « Grand Moyen-Orient », Moubarak le qualifie de fumeux dans un rare accès d’indépendance, risquant de provoquer un « tourbillon de violence et d’anarchie », avec pour exemple « la tragédie algérienne » s’il était imposé aux pays arabes, selon cette mise en garde inédite et qui présente le statu quo politique et l’immobilisme comme un moindre mal.

Dans une interview à un quotidien italien, le président égyptien promet même de demander des explications à Bush lors de sa prochaine visite et de lui rappeler que « sans notre participation, cette initiative est vouée à l’échec ».

Cru à la mesure de l’urgence de sauvetage qui sent peser sur son propre cas - la mise en orbite de son fils n’étant pas encore totalement acquise et son récent malaise face aux caméras précipitant les luttes de succession -, et celui de ses pairs dans les pays voisins, le président égyptien est revenu à un argument maladroit en évoquant l’exemple de l’Algérie. »La liberté et la démocratie instantanée peuvent avoir l’effet d’un séisme dans un pays. Que se passerait-il si une majorité d’extrémistes l’emportait au Parlement ? La tragédie algérienne dure depuis 12 ans (...). Nous ne nous laisserons pas imposer de l’extérieur des formules qui nous poussent vers le naufrage et l’anarchie. Nous connaissons nos pays mieux que quiconque », tentera-t-il d’expliquer, en insistant sur une « association » dans l’initiative et sur la nécessité « d’étudier avec une grande attention » le projet américain de réformes pour éviter de « tomber dans un tourbillon de violence et d’anarchie qui nous emporterait, nous et nos voisins ».

L’initiative américaine promptement décodée comme un risque et une mise en retraite anticipée, la réponse arabe ne s’est pas fait attendre. Outre l’argument d’une « réforme qui doit venir de l’intérieur » et sa mise en sursis par les ministres des A.E. arabes en réunion au Caire en fin de semaine, la négociation du »virage » a été renvoyée à une mise en examen du contre-projet - Egyptiens et Jordaniens surtout - par les chefs d’Etat arabes les 29 et 30 mars à Tunis, pour une fois réduits au consensus pour sauver les meubles et trouver la parade qui puisse au moins les associer à ce qui se décide à Washington et réduire l’évidence de leur disqualification aux yeux de leurs opinions publiques.

L’argument d’un risque de déstabilisation est cependant finement rejeté par les Américains, qui se défendent de présenter un projet de substitution à la feuille de route israélo-palestinienne mort-née, et expliquent, comme le fit le sous-secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires politiques, Marc Grossman, à Bruxelles devant les ambassadeurs de l’Otan, qu’ils ne peuvent attendre indéfiniment des réformes spontanées qui ne peuvent pas venir vu la nature politique même des régimes arabes, tout en ajoutant qu’on « ne peut pas attendre qu’il y ait une paix globale pour promouvoir la réforme » dans cette région.

Le message très direct a été le même que celui rapporté par le numéro trois du département d’Etat américain, lors de sa tournée, cette semaine, dans le Maghreb et le Proche-Orient (Maroc, Egypte, Jordanie et Bahraïn) pour plaider la cause du projet et peser du poids de certaines évidences. D’abord et surtout celle, toute nouvelle, qui veut que selon les Américains, l’argument de la stabilité n’est pas celui du statu quo et de l’immobilité politique. A terme, dit-on en substance, l’immobilisme est désormais moins payant et encore plus risqué que le coup de dé d’une réforme aidé, pour ne pas dire imposé.

Pour repousser ces fermes échéances, un cas d’exemple comme Hosni Moubarak n’a pas trouvé mieux pour plaider sa cause que d’agiter le drame algérien dans l’effort condamnable de faire feu de tout bois. « C’est moi ou c’est l’Algérie », résume-t-il dans les capitales, pour décrocher un nouveau mandat dans la région et se souvenir des morts algériens, douze années après leur enterrement, en sentant venir le sien.

Kamel Daoud, Le Quotidien d’Oran