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L’Algérie frappe les trois coups de la comédie électorale

 
Et si tout ce qu’on voyait était vrai ? Et si la campagne présidentielle en Algérie, qui s’est achevée hier avant le vote de jeudi, avait réellement été cette grande fiesta « à l’américaine », comme le martèlent les conseillers en communication des candidats ?
mercredi 7 avril 2004.

Distribution de casquettes, immeubles décorés, minibus de supporters ? De Ouargla à Alger, les chansons des deux principaux adversaires passent en boucle en pleine rue, par haut-parleurs géants. Le sortant, Abdelaziz Bouteflika, appelle à sa réélection sur la musique du Loft 1. Ali Benflis, son ex-Premier ministre et principal adversaire aujourd’hui, s’est davantage concentré sur les paroles. Un refrain : « Vote Benflis, tu auras un F6. » Un autre ? « Vote Benflis, Alger sera plus belle que Paris. »

Rumeur. Et si la « bataille » entre ces deux camps était vraiment si tendue qu’elle avait failli éclater la semaine dernière ? Les hommes d’affaires, les diplomates, les cadres avaient reçu la consigne de ne pas traîner en ville. Barrages de police un peu partout. La rumeur a couru Alger. Ça allait barder. Des permanences se sont mises à brûler. Des affiches à se déchirer. Des scandales à sortir et les titres à gonfler à la une des journaux : « Escalade de la violence ». Pour l’instant, c’est retombé. Mais est-ce qu’Alger n’a pas eu un peu peur ? Tout cela a bien eu lieu. Les électeurs l’ont bien vu, bien entendu.

« Le problème commence quand on décale un peu son regard de la mire qu’on est censé fixer », explique un fin commentateur à Alger. Apparaissent alors les grosses ficelles de la machinerie électorale algérienne. Il y a deux mois en effet, une bonne dizaine de postulants annoncent que la course les tente. Chemin faisant, certains se désistent, comme Mouloud Hamrouche, réformateur et ancien Premier ministre. Le jeu sera « fermé », dit-il publiquement. Pardon ? Traduction : la haute hiérarchie militaire, qui fait et défait les présidents en Algérie, n’est pas disposée à laisser le vote s’accomplir librement. Nul ne le traite d’affabulateur. Nul ne s’étonne même. Au contraire. Le chef d’état-major, Mohamed Lamari, confirme à sa façon que c’est bien comme cela que vote l’Algérie. Mais, cette fois, promet-il fin février dans la revue militaire El Djeïch, « l’armée se retire du jeu politique ».

Monstre. Deuxième étape : les neuf postulants doivent valider leur candidature en déposant 75 000 signatures au Conseil constitutionnel. Parmi eux fait figure de poids lourd Taleb Ibrahimi, ancien ministre de Boumédiène, grande famille et islamiste traditionnel. Et si venait à se cristalliser autour de lui un pôle réel de contestation dans la campagne ? Le FFS, parti historique d’opposition, a en effet décidé de ne présenter personne, sous le slogan : « Non à l’alternance clanique ». Reste cette majorité d’Algériens qui, en 1991, avait porté le FIS (interdit) à la victoire, scrutin annulé par l’armée. Rien ne permet de mesurer où en est cet électorat mais, après douze ans de conflit et plus de 150 000 morts, il reste, aux yeux des décideurs, une sorte de monstre qu’ils tentent désespérément de rendre invisible à chaque élection.

Figurants. Bref, « Taleb » pouvait représenter une inconnue de la campagne. Et voilà qu’il n’a pas réuni assez de signatures. « Taleb » proteste : la porte du bureau où était déposé son dossier a été fracturée et son contenu pillé. Réponse du président du Conseil : l’air marin a attaqué la serrure et le vent emporté les papiers. Recalé. Et deux autres aussi, pour faire bonne mesure. C’est dire le soin avec lequel ont été présélectionnés ceux qui restent en lice. Quatre figurants, dont aucun ne risque d’être élu, comme Ali Fawzi Rebaine, surnommé « comment-il-s’appelle-déjà ? ». Et les deux rivaux, Bouteflika et Benflis, qui ont travaillé quatre ans sous le même harnais.

Et, cette fois, c’est juré. Il n’y aura pas de fraudes, ont annoncé triomphalement administration et militaires. Et si c’était vrai ? La rue algérienne rigole. « C’est vrai qu’ils n’en ont pas besoin. Ce coup-ci, ils peuvent même se permettre de nous laisser choisir le modèle. »

Source : www.liberation.fr