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Bouteflika : Chronique d’un putsch annoncé

 
Le clan présidentiel prépare un putsch contre la volonté populaire au terme du scrutin du jeudi 8 avril. Selon des informations en possession de trois candidats à l’élection présidentielle, Yazid Zerhouni s’apprêterait à annoncer la victoire de Abdelaziz Bouteflika au premier tour quelques heures après la fermeture des bureaux de vote.
mercredi 7 avril 2004.

Pour l’heure, deux scénarios sont envisagés : annoncer les résultats en direct à la télévision algérienne en créditant le candidat Bouteflika d’un taux supérieur à 53% dès jeudi soir. Attendre le lendemain et en faire l’annonce lors de la traditionnelle conférence de presse que doit animer le ministre de l’Intérieur. Objectif de l’opération : mettre devant le fait accompli l’opinion nationale et internationale quant à un plébiscite du président sortant.

Depuis quelques jours, Yazid Zerhouni, dont l’absence pour cause de problèmes de santé durant la campagne électorale a été fortement remarquée, serait soumis à de fortes pressions de la part de l’entourage de Bouteflika ainsi que des membres du gouvernement afin qu’il s’acquitte de cette tâche. Saïd Bouteflika, frère et conseiller du président, Ahmed Ouyahia, Saïd Barkat ministre de l’Agriculture, Tayeb Belaïz, ministre de la Justice ainsi que Khalida Toumi, chargée du département de la communication exercent un forcing sur Zerhouni pour lui faire camper le rôle de grand chef d’orchestre du hold-up électoral. Quel est donc le modus operandi du cartel présidentiel ? Les agents de l’administration, sous la coupe des walis et des chefs de daïra, sont chargés de délivrer de faux procès-verbaux au profit du candidat Bouteflika. Sur instigation du ministère de la Justice, les commissions juridiques régionales sont priées d’intervenir sur les décomptes des voix, lesquels devraient être transmis au ministère avant la consolidation dans les bureaux de vote. En clair, le gouvernement confectionnerait un vote parallèle et envisagerait de détourner le choix populaire. Opération insensée ?

L’ENTV joue les relais de Bouteflika

C’est la télévision de l’État, directement contrôlée par les relais de la présidence qui donne le ton du scénario dès lundi soir. Au cours d’une émission spéciale consacrée à l’élection présidentielle, l’ENTV tente de conditionner le choix des électeurs. Un reportage d’une dizaine de minutes commente les résultats de deux récents sondages d’un institut algérien et d’un autre parisien qui donnent Abdelaziz Bouteflika vainqueur au premier tour avec un score approchant les 55%. Ces deux études, dont d’aucuns soupçonnent être commanditées par le cercle présidentiel, avaient fait l’objet la semaine dernière d’un traitement spécial de la part de la presse publique et des journaux réputés à la solde du frère du président. Que la télévision en fasse le relais le jour de la clôture de la campagne électorale n’est pas innocent. Mieux, les invités de l’émission se prêtent volontiers au jeu malsain qui consiste à faire le procès de la presse privée avant de conclure : il n’y aura pas de second tour. Le vote s’achèverait donc au soir du jeudi 8 avril avec la victoire de Abdelaziz Bouteflika. C’était le message que l’ENTV était chargée de transmettre lundi.

Dans le courant de l’après-midi de lundi, le candidat sortant annonce la couleur à ses partisans lors de son meeting à la salle Harcha. “Le président qui n’est pas élu à la majorité écrasante n’a qu’à rentrer chez lui”, tonne-t-il. À l’évidence, la sentence renseigne de l’état d’esprit qui règne dans le camp de Bouteflika. Et surtout de sa détermination à obtenir un second mandat en faisant l’économie d’un second tour, aussi humiliant que périlleux pour le président sortant. Son Premier ministre n’en dit pas moins. À Ras El-Oued, dans la wilaya de Bordj Bou-Arréridj où il animait un meeting, Ahmed Ouyahia clôture son discours par cette phrase : “Alors, disons ensemble Mabrouk âlaïna jeudi soir”. (Félicitations pour nous jeudi soir) Jeudi soir ?! Dans la bouche du Chef du gouvernement, cela sonne comme une tricherie par anticipation. C’est que la stratégie électorale de l’équipe de Bouteflika s’articule autour d’une idée- force : faire admettre aux Algériens la futilité d’un scrutin à deux tours. Le mandat du président est une réussite, il faut lui accorder une seconde chance pour parachever les acquis. Voici prosaïquement l’argument de base. Le postulat est martelé à longueur de meetings animés tant par le candidat lui-même que par ses doublures et sous-traitants politiques. À Tizi Ouzou où il s’est rendu la semaine dernière, le chef de l’exécutif le répète avec un aplomb indémontable : “Le deuxième tour est catégoriquement écarté. Bouteflika passera au premier tour”, affirme-t-il à l’assistance. Même ritournelle, mêmes mots à Tablat : “Un second tour est absolument à écarter”, assène Ahmed Ouyahia. Un autre membre de la fratrie renchérit. Dans les colonnes d’un journal arabophone, l’inusable Mahiedine Amimour, sénateur du tiers présidentiel et ancien ministre de la Communication, qui fut à l’information ce qu’un pâtissier est à l’ébénisterie, résume la situation avec une résolution martiale : “En tant qu’observateur de l’Histoire, j’affirme que tout doit se terminer au premier tour.” Au profit de qui ?! De Abdelaziz Bouteflika.

Une affaire d’ego

La détermination du chef de l’État à vouloir tout ficeler au premier tour tient d’une part de l’ordre psychologique, et d’autre part de considérations politiques. Ayant exercé les prérogatives de président durant cinq ans, Bouteflika n’entend pas devoir subir une seconde humiliation après celle de 1999 où il a été élu par défaut, faute d’adversaires. Une élection à deux tours est plus qu’un désaveu, c’est une terrible claque pour l’homme. Son amour-propre en prendrait un sérieux coup. Colérique, vaniteux, orgueilleux et rancunier, Bouteflika ne supporte pas l’idée de concourir au second tour avec son probable adversaire, Ali Benflis, le félon, le renégat, tel que décrit par le clan bouteflikien. Laisser l’élection se jouer au second tour hypothéquerait le projet politique qu’ambitionne de réaliser le candidat Bouteflika.

Ce dernier veut un plébiscite, un règne sans contre-pouvoir pour changer la Constitution à son profit, anesthésier le pluralisme politique, museler la presse privée et faire aboutir le projet islamiste par le truchement de “la concorde civile”. Bref, consacrer la monarchie républicaine. Un tel projet se passerait volontiers d’un affrontement au second tour avec un adversaire qui devrait, lui, faire le consensus autour de sa personne, et contre Bouteflika. Élu, ce dernier devrait par conséquent gouverner avec, en face, une très forte opposition, ayant désormais acquis la légitimité des urnes. Un scénario inédit. Et surtout, un scénario catastrophe. D’où la volonté de réussir le putsch électoral ce week-end.

On comprend maintenant la phrase prononcée par Yazid Zerhouni, il y a quelques semaines lors d’une virée présidentielle à l’intérieur du pays. “Le soir du vote, je me vois mal annoncer la victoire d’un autre que Bouteflika”, avait-il affirmé.

F. A., Liberté