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La présidentielle en Algérie met le pays au défi du pluralisme

 
Pour la première fois depuis l’indépendance de 1962, les Algériens déposeront jeudi leur bulletin de vote dans des urnes transparentes, symbole d’une élection présidentielle inédite dans un pays qui s’ouvre cahin-caha à la démocratie et au pluralisme.
mercredi 7 avril 2004.

Cinq candidats se présentent contre le président sortant Abdelaziz Bouteflika, 67 ans, qui brigue un second mandat de cinq ans. Il avait été confortablement élu le 15 avril 1999 avec 73,49% à la faveur du retrait de dernière minute des candidats de l’opposition qui dénonçaient un scrutin truqué, et avec l’aval des militaires - les "décideurs".

Fait sans précédent, l’armée s’est publiquement engagée cette année à ne pas interférer dans le processus électoral.

Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major, a toutefois prévenu que "toute personnalité politique qui compte remettre en cause le pluralisme politique, tenter un réaménagement constitutionnel à la mesure de sa personne" trouverait "devant elle l’armée".

Les Algériens ont interprété ces propos comme un rappel à l’ordre à Abdelaziz Bouteflika, dont les relations avec la hiérarchie militaire seraient aujourd’hui marquées par la défiance.

La campagne électorale, qui s’est déroulée officiellement du 18 mars au 5 avril, a été dominée par le duel entre le "président-candidat" et le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), Ali Benflis, qui fut son Premier ministre d’août 2000 à mai 2003...et son directeur de campagne en 1999.

Une campagne à l’occidentale, quasi normale, dans un pays meurtri qui émerge de dix années de guerre civile et s’est converti en 1989 au pluralisme politique. Les six candidats ont sillonné le pays, organisant quelque 2.500 réunions publiques avec le renfort d’affiches, de spots radiotélévisés, de tee-shirts, casquettes et autres badges.

Des incidents ont toutefois été signalés - caillassage de convois, meetings empêchés, colleurs d’affiches agressés... -, avivant la tension au rythme d’attaques verbales d’une rare virulence à l’encontre d’Abdelaziz Bouteflika.

Ali Benflis, 59 ans, n’a eu de cesse de dénoncer les dérives autocratiques du "nain sectaire", l’accusant d’instrumentaliser l’appareil d’Etat, les médias officiels et les finances publiques à son profit en vue d’un "hold-up électoral".

Il a scellé mardi une alliance de circonstance avec le candidat islamiste Djaballah Abdallah, leader du parti El Islah ("la Réforme") et Saïd Sadi, président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) et champion de la Kabylie, région entrée en dissidence au printemps 2001.

Les trois candidats affirment que le scrutin est verrouillé et que le président sortant s’est assuré une victoire au premier tour avec "53 à 55%" des suffrages. Ils excluent pour l’heure un boycott. Le camp de "Boutef", surnom donné au chef de l’Etat par les Algériens, rejette ces accusations.

"BOUTEFLIKA VA PASSER"

Des analystes perçoivent dans ce front "Tout sauf Bouteflika" (TSB) l’anticipation tactique d’une défaite annoncée pour l’opposition ("Les jeux sont faits", disent-ils). D’autres n’excluent pas un second tour, le 22 avril, en l’absence de tout sondage crédible.

- "Quoi qu’on pense de Bouteflika, l’opinion n’est pas acquise aux autres. Il y a un facteur légitimiste : c’est le président, donc on va voter pour le président", explique Luis Martinez, spécialiste de l’Algérie au Centre de recherches et d’études internationales, à Paris.

- "Le deuxième point, c’est qu’il n’a pas un bilan si catastrophique pour l’Algérie. Il a permis à l’Algérie de retrouver une visibilité internationale. Sur le plan intérieur, il a marginalisé tous les discours qui étaient fondés sur des logiques d’exclusion, que ce soit chez les islamistes ou au sein de l’armée", précise-t-il.

Abdelaziz Bouteflika a fait essentiellement campagne sur le thème de la "réconciliation nationale", promettant un avenir de paix et de prospérité après la décennie noire du terrorisme islamiste, qui a fait 100.000 morts selon les autorités algériennes, 150.000 selon les mouvements de défense des droits de l’homme.

Ses détracteurs lui reprochent une alliance électoraliste avec les islamistes, notamment le Front islamique du Salut (Fis) dissous en 1992, depuis la loi sur la "concorde civile" qui a permis en 2000 une large amnistie des combattants.

Le président a promis en outre la construction d’un million de logements et la création d’un million d’emplois dans un pays où le taux de chômage est officiellement estimé à 23%.

Selon une enquête réalisée du 2 au 7 mars par l’institut IMMAR, à Paris, auprès de 1.392 Algériens, 55% des électeurs comptent voter pour Abdelaziz Bouteflika.

Outre Benflis, Abdallah et Sadi, les autres candidats de l’opposition sont Louisa Hanoun, secrétaire générale du Parti des travailleurs (trotskiste) et première femme à briguer la magistrature suprême en Algérie, et Ali Faouzi Rebaïne, candidat du mouvement AHD 54 (Fidélité à la révolution de 1954), petit parti nationaliste dont l’influence est faible.

"Bouteflika va sauver l’Algérie, alors que les autres font des calculs politiciens. Il croit aux libertés fondamentales, les autres veulent seulement le pouvoir et exclure le peuple. Le peuple l’a compris, il y a eu un revirement ces derniers jours, Bouteflika va passer", estime Fatmah, une habitante d’Alger.

Hassane, lui, votera Ali Benflis avec l’espoir d’un second tour. "Bouteflika nous a eus. Il conjuguait bien l’imparfait du subjonctif, on a été séduits, mais il dit une chose et fait son contraire", déclare-t-il.

Quelque 18 millions d’électeurs - sur une population de 32 millions d’habitants -, sont appelés aux urnes jeudi. Les bureaux de vote ouvrent de 08h00 à 19h00 (20h00 dans certaines villes). Les partis politiques devraient communiquer leurs premières estimations dans la soirée, aux alentours de 22h00.

Sophie Louet, Reuters