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En Algérie, l’opposition passe par les chaînes du satellite

 
A défaut de pouvoir s’exprimer comme ils le souhaitent dans les médias officiels algériens, les leaders des partis d’opposition - légaux ou interdits, comme le Front islamique du salut (FIS) - ont été obligés de passer par des télévisions étrangères pour se faire entendre pendant la campagne électorale pour l’élection présidentielle du 8 avril.
mercredi 7 avril 2004.

Interdit de parole en Algérie après douze ans d’emprisonnement, Abassi Madani, le numéro un du FIS dissous, a choisi Al- Jazira, la chaîne d’information en continu basée au Qatar, pour exposer ses "propositions de sortie de crise". Les partisans du candidat Ali Benflis, farouchement opposés au président sortant Abdelaziz Bouteflika, ont trouvé comme relais K-News, la chaîne d’information de l’ex-milliardaire en fuite Abdelmoumène Khalifa, qui émet à partir de Londres. Enfin, pour entendre pour la première fois à la télévision les arguments d’Ali Yahia Abdenour, le président de la Ligue des droits de l’homme, ou du militant extrémiste du mouvement berbère Belaïd Abrika, il fallait se brancher sur Beur TV, la chaîne des Maghrébins de France.

"Ça me fait mal au ventre de voir que le débat politique national n’est pas assuré par les médias publics algériens, mais par des chaînes extraterritoriales", regrette le journaliste Abdou Benziane, connu sous la signature Abdou B, qui a été directeur général de la télévision algérienne à deux reprises. Ce dernier a décidé, au cours des dernières semaines, de s’opposer au président Bouteflika, et notamment à sa politique en matière de médias, à travers des chroniques paraissant dans la presse privée algérienne.

Toujours posée, jamais réglée, la question de la représentativité des partis d’opposition et des opinions de la société civile dans les médias du service public a poussé la majorité des Algériens à s’équiper en antennes paraboliques.

Attaqué par les principaux titres francophones et arabophones de la presse privée algérienne, souvent d’une manière ordurière, M. Bouteflika refuserait aujourd’hui l’idée d’autoriser des radios et des télévisions privées.

La guerre que se livrent M. Bouteflika et son ex-premier ministre, M. Benflis, son plus sérieux rival de l’élection présidentielle du 8 avril, s’est déplacée sur le terrain médiatique. A quelques semaines de l’échéance électorale, K-News, la chaîne de télévision d’information en continu de M. Khalifa, basée à Londres, s’est ainsi remise à émettre avec de petits moyens et un seul objectif : critiquer la politique menée par le président algérien. Cette télévision est devenue la porte parole des "TSB" (pour "tout sauf Bouteflika"). La chaîne diffuse notamment les images des meetings des partis d’opposition qui se présentent aux élections, tournées en caméras numériques par les militants.

Si la presse privée algérienne reste discrète sur les raisons du rapprochement entre M. Khalifa, l’homme d’affaires recherché, et l’ex-secrétaire général du FLN, M. Benflis, et sur le mode de financement de K-News, elle raconte avec détails toutes les pressions qu’exercerait l’entourage de M. Bouteflika pour faire disparaître cette chaîne (Le Monde du 2 avril). K-News a recommencé d’émettre, jeudi 1er avril, après trois jours d’interruption officiellement dus à un changement de studios à Londres.

"CODES DE DÉONTOLOGIE"

Loin de la polémique entre les deux candidats rivaux, Ber-TV, la chaîne berbérophone parisienne, et surtout la francophone Beur TV, toutes deux de droit français, sont en train de s’imposer dans les foyers algériens.

Nacer Kettane, le directeur de Radio Beur et de Beur TV, a réussi le pari d’amener ses journalistes à interviewer les principaux acteurs de la scène politique algérienne, au pouvoir comme dans l’opposition, lors d’émission spéciales à des heures de grande écoute. "Aujourd’hui, les journalistes algériens, dans leur majorité, pensent que pour être crédibles, il faut tirer à boulets rouges sur le régime en place. Nous avons fait le choix de faire parler tout le monde, et de faire avancer la démocratie dans les pays du Maghreb, suivant les codes de déontologie de la presse française", déclare M. Kettane. Installée à Paris, la chaîne Beur TV a désormais des locaux à Alger et s’apprête à ouvrir un bureau à Casablanca. "Tous les hommes politiques du Maghreb cherchent, à travers la communauté maghrébine de France, des relais dans la classe politique française. Pour mieux se faire entendre dans le monde", précise M. Kettane.

A Alger, le son de cloche est différent : Abdou B fait ainsi remarquer que Beur TV passe des publicités de l’Etat algérien, au travers, notamment, de la compagnie aérienne Aigle-Azur et, surtout, de la Sonatrach, la société publique du pétrole et du gaz. "Ces chaînes étrangères vont avoir de l’influence politique et culturelle sur les Algériens, tout en bénéficiant des recettes publicitaires des sociétés nationales ou étrangères installées en Algérie. Pourquoi les Algériens n’auraient-ils pas le droit, eux aussi, de créer des chaînes de télévision privées et de développer leur service public audiovisuel ?", demande- t-il.

Tewfik Hakem

Une machine pour maîtriser l’antenne

Afin d’éviter les débordements sur ses différentes antennes, l’ENRS, la radio d’Etat algérienne, a décidé d’équiper ses studios du 21 boulevard des Martyrs (le siège central de la radio algérienne), à Alger, de machines capables de décaler le son de quelques secondes. Utilisée pour des émissions de libre antenne, cette machine permet de filtrer les appels et de censurer, si besoin est, des propos désobligeants.

En période électorale, l’ENRS peut ainsi maîtriser son antenne et éviter les insultes proférées à l’encontre du président Abdelaziz Bouteflika, comme celui-ci en a reçu durant la fête de l’Aïd, à l’occasion d’une émission de vœux au téléphone. Ce dérapage a coûté son poste au directeur de la chaîne 3 (francophone), Chadly Boufaroua.

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