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Abdelaziz Rahabi : “La fraude a commencé en 1999”

 
Liberté : Comment se présente, à vos yeux, l’élection d’aujourd’hui ?
Abdelaziz Rahabi : Incontestablement, sur le plan des thèmes développés par les candidats, il y a un saut qualitatif très important. La liberté, la démocratie, la justice, la libération des énergies pour construire ensemble l’Algérie ont été développés aussi bien par Sadi, Djaballah et Benflis. C’est un saut qualitatif dans la vie politique.
jeudi 8 avril 2004.

Malheureusement, ce message ne peut pas avoir d’impact adéquat puisque nous avons assisté à une fermeture du champ médiatique. Le temps de passage des candidats et le délai de 15 jours représentent beaucoup plus une récréation qu’un exercice normal de la vie politique. Ils sont insuffisants pour que les Algériens prennent conscience qu’aucun développement, qu’aucune prospérité ni stabilité, ne sont possibles ni garantis sans la liberté et la justice.

Est-ce que vous pensez que l’élection est réellement ouverte ? Certains observateurs nourrissent encore quelques suspicions...

Il ne faut pas isoler l’élection du contexte général. Une élection, dans l’absolu, n’est ouverte que si son environnement est ouvert. Elle ne peut l’être sans un champ médiatique ouvert, un débat politique ouvert, une compétition saine, la transparence et une administration neutre. Si toutes ces conditions ne sont pas réunies, nous ne pouvons pas parler d’élection ouverte. Il n’y a pas d’ouverture spontanée et ad hoc. L’ouverture doit être un exercice permanent et continu. Et la transparence est une exigence.

Est-ce qu’avec la mainmise sur l’ENTV, on peut affirmer que le candidat-président pourrait avoir les faveurs des électeurs, en ce sens qu’il a bénéficié de l’avantage de l’image ?

Incontestablement, il bénéficie d’une certaine rente d’image dans la mesure où il y a eu le monopole pendant cinq ans. Et considérant le niveau élevé d’analphabétisation en Algérie, il est évident que ça donne une certaine avance sur les autres. Lui-même le sait. C’est pour ça d’ailleurs qu’il a fermé le champ médiatique. Donc, les candidats ne partent pas dans les mêmes conditions d’équité, d’égalité devant l’image. C’est la même chose concernant la radio. Du reste, certes ça donne un avantage conséquent mais ceci n’est pas suffisant. À moins de considérer que les Algériens n’ont pas suffisamment de sens politique pour voter pour celui qu’ils voient régulièrement à la télévision. Il y a le vote sanction qui fait partie de la culture et puis il y a le sens aiguisé par le sens du parcours historique et surtout en raison de la crise. Les Algériens ont beaucoup appris avec la crise.

Considérez-vous que le verrouillage de la télévision peut être interprété comme une fraude anticipée ?

C’est une forme d’abus de situation. Quand vous avez une domination sur les médias forcément ça donne des avantages mais je vous dis qu’il est conjoncturel. Il n’est pas permanent, il ne remet pas en cause la lucidité des électeurs. Les Algériens se fient beaucoup plus à leur instinct, notamment pour ceux qui d’entre nous n’ont pas l’opportunité de suivre de très près les dossiers de la politique algérienne. Il y a aussi le vote corporatiste, le vote régional et c’est une réalité. Aujourd’hui, il me semble qu’il y a un désir profond de changement chez les Algériens.

Les trois candidats (Sadi, Djaballah et Benflis) mettent en garde contre une éventuelle fraude massive. Est-ce que, à votre avis, elle aura lieu dans les proportions redoutées et comment percevez-vous, si tel est le cas, la suite des événements ?

La fraude est une constante dans la culture politique algérienne depuis l’indépendance. Elle s’exprime sous différentes formes. À mon sens, la fraude a déjà commencé, il y a quatre ans, par la confiscation des sacrifices du peuple algérien. Ils ont présenté la concorde civile comme une victoire de Bouteflika alors que c’est une victoire de l’armée, des citoyens, des policiers, des gendarmes et des enseignants. Ce sont les victimes de cette tragédie nationale qui ont rendu possible la dynamique de la stabilité politique. Il y a la fraude en 1999. La fraude a commencé en 1999 par la confiscation de la victoire sociale, militaire et diplomatique sur le terrorisme. La concorde est donc une première imposture. La deuxième, c’est la gestion par le mensonge, autre forme de fraude. Nous n’avons pas à cacher aux Algériens qu’il y a une croissance économique parce qu’il a plu ou que le pétrole a augmenté et dans les deux cas, nous n’avons aucun mérite. Nous n’avons pas non plus à cacher aux Algériens que l’Algérie n’a aucun rôle international à jouer dans le monde, que l’image de l’Algérie à l’étranger n’a pas changé et que celle de Bouteflika, oui, a changé. Nous avons été absents pendant 20 ans et il a voulu se refaire une image mais l’image de l’Algérie n’a pas changé. Et que la diplomatie algérienne a perdu des positions. Alors qu’on avait à jouer un rôle au Maghreb, on ne le joue plus. On était incapable de réunir un sommet de l’UMA. Alors que nous sommes la porte de l’Afrique et maintenant les enjeux régionaux et internationaux se jouent à nos frontières sud sans que l’on se rende compte. La Libye est devenue une puissance régionale au sud de la frontière algérienne. On n’est plus consulté sur la question palestinienne. On ne demande même plus notre avis sur la question. Et enfin nous avons l’indignité de considérer que rendre 8 visites à Paris ou 4 à Madrid relève du pouvoir diplomatique alors que la diplomatie s’appuie sur des principes traditionnels de réciprocité.
La fraude pour moi personnellement a commencé donc en 1999. J’avais déclaré à l’époque à un hebdomadaire saoudien de Londres alors que j’étais encore au gouvernement que la concorde telle que présentée était une confiscation de la victoire du peuple sur le terrorisme.

Justement pour y avoir siégé au gouvernement, un mot peut-être sur le profil du président-candidat...

Notre président ou un autre, ce sont des cas qui ne sont possibles que dans des systèmes non démocratiques. Dans ces systèmes, ce sont les compromis, les coups d’État qui rendent possible qu’un président ou qu’une personnalité politique puisse confisquer tous les pouvoirs et la mémoire. Bouteflika n’aurait jamais existé sans le système, sans l’armée dans son état d’esprit de 1994 et de 1999. Bouteflika n’aurait pu exister s’il y avait un fonctionnement démocratique des partis, une séparation des pouvoirs, une culture des droits de l’Homme et de la citoyenneté. La preuve ? En l’absence de cette culture, regardez la réaction du système aux événements de Kabylie : tirer sur des enfants.

Jusque-là vous étiez sur la réserve, comment avez-vous décidé de soutenir Benflis ?

Vous faites bien de préciser que je soutiens Benflis. Je n’ai pas d’appartenance partisane en raison de mon parcours de diplomate. Si je le soutiens, c’est uniquement à cause de ses engagements à lever l’état d’urgence, à favoriser la séparation des pouvoirs. La représentation populaire, la séparation des pouvoirs, le respect des droits de l’Homme et la liberté d’expression sont importants pour la démocratie et fondamentaux à mon sens. Benflis s’engage aussi à ouvrir le champ audiovisuel. Sans liberté, l’histoire n’a pas connu un seul cas de développement, de prospérité partagée. Il est temps donc à l’Algérie de poser les questions de fond. Les questions de justice, de liberté et de démocratie vont d’elles-mêmes régler les questions de la nature du système politique algérien.

Étant ancien ministre de la Communication, comment évaluez-vous la campagne des candidats, du moins sous l’angle de la communication ?

Il est difficile d’évaluer quand tout le monde a coutume d’évaluer à partir des médias lourds. Et quand la campagne se présente beaucoup plus comme une récréation qu’une pratique courante de la liberté, elle est indigente au niveau de l’image. Et les campagnes qui se font sous la pression de l’administration sont toujours sujettes à caution. Il est difficile de rattraper le déficit de crédibilité au niveau de la population en quinze jours. On n’a pas besoin d’hiberner pendant 4 ans et puis d’aller agresser les Algériens pour leur demander leur voix. Nous prenons rendez-vous avec la citoyenneté uniquement pendant les élections. Ça a quelque chose d’immoral. C’est quelque chose de triste. Y compris pour moi quand je fais la campagne. C’est le sentiment aussi que me renvoie le peuple d’être sollicité uniquement lors des rendez-vous. Et ça c’est dû, je le répète, à la fermeture du champ médiatique, à la fermeture des libertés syndicales, à la fermeture de la liberté d’entreprise. Le système a pris le peuple en otage. Il le sollicite, il le convoque au gré des échéances électorales.

Quel est, selon vous, le pire qui puisse arriver à cette élection ?

Il y a une atomisation de l’électorat. Donc je pense qu’il ne faut pas envisager de scénarios catastrophes dans une consultation populaire qui devrait plutôt annoncer le changement et annoncer de nouvelles perspectives aux Algériens.
L’atomisation du vote laisse penser qu’un deuxième tour est possible et que la compétition continue dans les conditions d’un exercice démocratique au moins normal pendant cette période-là, car ceux qui prendront la responsabilité historique de favoriser les facteurs de trouble les auront certainement sur la conscience. Il faut qu’on place le débat et on passe à la responsabilité. Tout le monde doit être comptable de ce qu’il a pu faire ou de ce qu’il a pu dire.
Si on ne règle pas le problème de la responsabilité politique, nous favoriserons l’installation de l’impunité comme mode de gouvernement et de gestion des affaires publiques.
L’impunité, comme la corruption, mais aussi bien la fraude, tuent le droit. À mon sens, il y a une telle prise de conscience dans la société et chez toutes les institutions, y compris l’institution militaire, que les choses devront pouvoir se passer normalement.

K. K., Liberté