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Bouteflika ou Benflis : Epilogue du bras de fer

 
Abdelaziz Bouteflika a clos sa campagne électorale par un meeting au centre d’Alger, devant une dizaine de milliers de personnes.
jeudi 8 avril 2004.

Pour sa dernière intervention, le président sortant a invité plusieurs artistes, dont la vedette du raï Cheb Mami, et sportifs connus, comme la médaillée d’or aux jeux Olympiques de Sydney Benida Merrah. Son discours n’a pas varié de ceux tenus tout au long de la campagne. Attaques contre les journaux indépendants qualifiés de " presse enragée ", mise en garde contre le chaos qui guette le pays si les Algériens choisissent " celui qui veut l’aventure " au lieu de " celui qui croit en la fraternité, la réconciliation nationale, la transparence, le progrès et la fraternité ". " En 1999, l’Algérie était une femme répudiée ; en 2004, c’est une belle mariée, choyée par tous ", a-t-il lancé, avant de laisser le micro à Mami.

À l’inverse, son principal rival a tenu trois meetings dans la journée. D’abord dans un stade de Tizi Ouzou (Kabylie), où le candidat du FLN s’est adressé en berbère et en français aux milliers de personnes qui l’ont accueilli. Ici, Ali Benflis, natif des Aurès, région historique de la résistance des Berbères aux envahisseurs étrangers, est un des leurs. Puis à Boumerdes, avant de clore sa campagne à Bordj El Kiffan, dans la banlieue est d’Alger. Le règlement de la crise kabyle, la citoyenneté, la démocratie et les libertés ont été les thèmes dominants de ses interventions.

Des personnalités, soutiennent Benflis

Plusieurs personnalités, comme Anissa Boumedienne, le commandant Azzedine û héros de la guerre d’Algérie û, les anciens chefs de gouvernements û Sid-Ahmed Ghozali, Mokdad Sifi û, l’ancien ministre des Affaires étrangères Taleb Ibrahimi, des réalisateurs comme Lakhdar Amina, Hafas Goudjil, et de nombreux autres artistes et sportifs étaient présents.

Quant au candidat du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Saïd Sadi, il a préféré tenir une conférence de presse pour sa dernière journée. " Si Zerhouni [ministre de l’Intérieur] annonce d’autres résultats que ceux des urnes, tous les moyens seront bons pour rejeter la fraude, y compris les moyens illégaux ", a-t-il déclaré.

La fraude, justement, a été un des thèmes majeurs de cette campagne. Hormis Bouteflika et la candidate trotskiste, Louisa Hanoune, les autres candidats n’ont cessé de mettre en garde les Algériens contre la fraude que s’apprêterait à effectuer le pouvoir. Et d’affirmer qu’elle a déjà commencé en France où, selon eux, à Marseille, des bus financés par les consulats algériens ont transporté des " électeurs " favorables à Bouteflika pour voter.

Tout comme Saïd Sadi, Ali Benflis a menacé d’occuper la rue en cas de réélection dès le premier tour d’Abdelaziz Bouteflika. Car au vu du déroulement de cette campagne, un second tour ne fait l’objet d’aucun doute. Mardi, Sadi, Benflis et le candidat islamiste Djaballah ont signé un communiqué commun faisant état d’un scénario concocté par le pouvoir accordant une " victoire " de Bouteflika dès le premier tour avec 53 % de voix. Si c’est le cas, estiment-ils, ils " prendront les mesures qui s’imposent ". Le président sortant, imbu de sa personne, méprisant à l’égard de ses adversaires, affirme partout qu’il a sauvé le pays de la catastrophe, redoré son blason à l’étranger, et qu’il est devenu indispensable.

Un second tour est envisagé

Cette élection présidentielle prend de plus en plus un caractère inédit. En effet, en 1995, Liamine Zeroual avait été élu dans un contexte de violence extrême. La menace que faisait peser le GIA avait poussé les Algériens à lui faire confiance. En avril 1999, les jeux étaient faits avant même le premier tour. L’élection de Bouteflika, candidat de l’armée et des cercles civils du pouvoir, ne faisait l’objet d’aucun doute. En 2004, la donne a changé. Après avoir suscité un réel espoir de changement, le président sortant a déçu les Algériens. Sur le plan social, bien que la situation financière du pays se soit améliorée û 33 milliards de dollars de réserve de change û, le chômage (25 %, selon les dernières estimations) demeure à un niveau inquiétant. Un tiers de la population vit en deçà du seuil de pauvreté. Plus grave, la relance tant attendue n’est pas au rendez-vous. La croissance û près de 7 % en 2003 û est due à une conjoncture pétrolière particulièrement favorable. Elle est d’ordre exclusivement financière, à savoir sans création d’emplois. En fait, Bouteflika n’a pour seul et unique programme que de poursuivre une politique de type néolibéral. À titre d’exemple, pour le seul premier semestre 2004, il y a eu 44 émeutes sociales à travers le pays : manifestations pour l’emploi et le logement, contre la pénurie d’eau et les coupures d’électricité, sur fond de séquestration d’élus locaux, de saccages de sous-préfecture, pour l’amélioration du cadre de vie, contre la surcharge des classes et le manque d’enseignants, contre la corruption, le népotisme et la gabegie des élus locaux et de l’administration. Quant aux grèves et aux arrêts de travail û enseignants exigeant une revalorisation salariale, personnel hospitalier dénonçant une médecine à deux vitesses, multiples grèves ouvrières pour les salaires, comme celles des cheminots, des dockers et dans l’industrie mécanique pour la sauvegarde de l’emploi û, ils ont émaillé le mandat de Bouteflika. Pis, le fait d’avoir tenté de privatiser le secteur de l’énergie - gaz et pétrole - aura rajouté encore au mécontentement populaire.

Tout à sa politique de revalorisation de l’image de l’Algérie sur la scène internationale û plus de 200 visites à l’étranger û Bouteflika semble n’avoir ni entendu ni vu les cris de détresse sociale émanant des profondeurs de la société algérienne.

Sur le plan politique, Bouteflika a le mérite de n’avoir jamais caché ses intentions. L’autoritarisme, la réduction du champ d’expression politique et médiatique figurent quasi ouvertement à son programme. Le président sortant prône, de fait, l’établissement d’un État de type autoritaire qui ressemble à s’y méprendre à celui de Ben Ali, les concessions à l’islamisme en prime. Il l’a dit et répété durant sa campagne électorale. Quand il traite les laïcs d’" intégristes qui refusent d’admettre que l’islam est la religion de tout un peuple ", que les journalistes " ne croient ni en Dieu ni en son prophète ", et que, lui, puise par contre " son programme dans le saint Coran ".

L’armée, elle-même, n’a pas ménagé ses efforts pour adresser un message de défiance au président candidat. Message reçu cinq sur cinq, y compris par des personnalités comme le président de la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme), Maître Ali Yahia Abdenour, l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche, ou l’islamiste modéré Taleb Ibrahimi, très critiques sur les violations des droits de l’homme par les services de sécurité. Cette position des militaires, dont certains admettent, sous couvert de l’anonymat, que l’époque des coups de force a changé, a permis d’ouvrir le champ politique.

Si Bouteflika était battu, cela signifierait la fin d’une époque, celle d’un pays dirigé par des hommes issus de la génération de la guerre d’indépendance algérienne. et cela ouvrirait la voie à cette génération d’hommes politiques nouveaux, post-indépandance algérienne, comme Ali Benflis, Saïd Sadi, voire la trotskiste Louisa Hanoune (voir nos portraits ci-contre). " C’est peut-être la fin d’une époque et le début de la fin d’un système. L’Algérie, qui est le seul pays du monde arabe et musulman à s’être libéré les armes à la main, sera sans doute celui qui ouvrira la voie à la démocratie pluraliste. Mais rien n’est encore gagné. Les défis à relever sur le plan socio-économique sont immenses ", note un observateur. Pour l’heure, les jeux ne sont pas encore faits.

Hassane Zerrouky, L’humanité