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Bouteflika-ANP un deal secret ?

 
“Ce qui s’est passé peut libérer la classe politique. Il faut désormais qu’elle s’assume”. Ce vendredi au CIP, le leader du RCD tire la leçon, à ses yeux, fondamentale, de l’élection de jeudi.
dimanche 11 avril 2004.

“Il ne faut plus nourrir l’illusion d’une évolution du régime en dépit de ses promesses”, semble-t-il suggérer. Au-delà du dépit que distillent les propos, il y a un message fort éloquent qui transparaît en filigrane : l’armée n’a pas tenu sa promesse de “neutralité”.

Et partant, le mythe de l’institution militaire en guerre permanente avec le président Bouteflika vole en éclats et tombe comme un château de cartes. “Ils nous ont eus”, confie pour sa part ce responsable du FLN. L’élection de Abdelaziz Bouteflika, jeudi 8 avril, avec un score que d’aucuns qualifient de “score à la soviétique”, digne des républiques bananières, a mis à nu la grande illusion : contrairement aux spéculations et autres supputations, entre l’institution militaire et le président Bouteflika, c’est le grand mariage.

Et ceux qui comptaient sur une élection ouverte et qui pariaient sur une intervention de l’Armée pour arrêter la “fraude” qui se dessinait depuis fort longtemps en auront eu pour leurs frais. Autant la classe politique, la presse que les observateurs semblent, aujourd’hui, comme floués. D’ailleurs même les partisans du président se montrent “étonnés” par ce résultat qui a défié tous les pronostics. Au mieux, ils s’attendaient à une victoire relative et au pire à un second tour. Tout s’est passé comme si un “deal” a été contracté entre les deux parties et qu’un scénario minutieusement concocté a permis d’en occulter la visibilité.

Retour sur un scénario

À vrai dire, le deal entre Bouteflika et l’Armée date de quelques mois seulement. Exactement depuis l’annonce par Ahmed Ouyahia, la face visible des décideurs, de son allégeance au clan présidentiel. Le ralliement, par la suite, des organisations et autres partis à l’image du MSP, de l’UGTA et de l’Organisation des moudjahidine, qui ont “un fil à la patte”, n’était qu’une suite d’un consensus déjà établi.

Mais pour ne pas susciter les suspicions, une campagne de manipulation et d’intoxication a été menée. C’est ainsi que “de prétendues” divergences entre Bouteflika et l’Armée sont distillées dans les médias par l’entremise de certains observateurs bien particuliers. Le divorce entre Bouteflika et l’Armée était-il consommé ? Non. Sans doute qu’on le faisait croire. Et l’on s’interroge aujourd’hui légitimement si leurs observations n’étaient pas orientées. Leur statut, pour la plupart d’officiers en retraite, suffisait pour constituer un gage de bonne foi. Très hostile au président Bouteflika et membre influent du régime, Khaled Nezzar qui n’avait pas cessé d’occuper jusque-là l’espace médiatique, disparaît curieusement. Auteur d’un livre-pamphlet contre le président Bouteflika, Khaled Nezzar avait donné le ton à une campagne virulente contre le locataire d’El-Mouradia. Son entourage promettait un feu nourri et une cascade de révélations pour enfoncer le président-candidat. Peu de temps avant le début de la campagne électorale, l’ancien ministre de la Défense disparaît et se confine dans un silence extrêmement troublant.

Qu’est-ce qui explique son silence ? Avait-il eu vent d’un arrangement entre Bouteflika et l’Armée, en conséquence de quoi, ses probables sorties seraient pour le moins embarrassantes ? Rien ne permet de l’affirmer. Pour avoir critiqué Bouteflika en 1999 avant de se rallier à sa cause, suite à des conseils avisés de ses pairs, le général à la retraite est assurément une clé pour appréhender les fonctionnements du sérail algérien. Son actuel silence peut donc être compris comme une forme de caution. Autre élément du puzzle, la passivité de l’institution militaire devant l’asservissement par Bouteflika des institutions comme l’administration et la justice. Il y a aussi la disqualification de Taleb Ibrahimi, un candidat réputé hostile au régime et qui, étrangement, n’a pu réunir les 75 000 signatures alors qu’en 1999, en dépit de son retrait de la course, a pu avoir près d’un million de voix. Aux candidats qui exprimaient leurs inquiétudes, “on les rassurait” et les sorties régulières du patron de l’institution finissent par convaincre les plus sceptiques.
Mais la confirmation de ce “deal” vient sans doute de cette célérité avec laquelle Paris et Washington, deux capitales très au fait des convulsions du sérail, et bien avant la confirmation des résultats par le Conseil constitutionnel, ont réagi à la réélection de Bouteflika. Pourtant, avant ce jeudi fatidique, beaucoup croyaient à une “élection ouverte”. Et le premier parmi tous, Ali Benflis.

Un candidat que “les décideurs” avaient encouragé à descendre dans l’arène déjà au lendemain de sa visite à Paris en janvier de l’an passé. En ce temps-là la guerre était ouverte entre Bouteflika et les Tagarins. Et la carte Benflis auquel on avait taillé un “congrès sur mesure” a été exhibée pour contraindre Bouteflika qui, selon toute vraisemblance, aurait eu l’intention d’opérer un remaniement au sein de la haute hiérarchie militaire. Benflis qui se décharge plus tard de sa fonction à la tête du gouvernement et remplacé au pied levé par Ahmed Ouyahia, chargé de jouer l’interface et revigoré par ses soutiens, s’engage dans un véritable face-à-face avec Bouteflika. Alors que le président se confine dans son intransigeance, des officines alimentent, autre forme de pression, les médias par des révélations sur son clan. Et jusqu’au désaveu du Conseil d’État de la décision de la chambre administrative de la cour d’Alger concernant l’affaire du FLN, la guerre faisait toujours rage. Ce n’est que quelques semaines plus tard que le consensus a été établi et “la hache de guerre enterrée”.

Neutralisation plutôt que neutralité

Dès lors, Bouteflika reçoit le feu vert d’organiser les élections comme il le souhaitait en contrepartie du statu quo au sein du régime. Un signal que s’empresse de donner Ouyahia que peu d’observateurs avisés avaient saisi. Et la suite, tout le monde la connaît. Pression sur l’administration, invalidation du congrès du FLN, quelques semaines plus tard.

Par le biais de son chef d’état-major, l’Armée a parlé. Elle observe une stricte neutralité. C’était à la veille de l’élection présidentielle. Tout le monde avait compris que pour la première fois en Algérie, les militaires n’allaient pas élire le président de la République. Tout le monde ?! Deux hommes du système ne l’ont pas entendu de cette oreille. Pour Mouloud Hamrouche, l’élection était jouée d’avance. Pour l’autre, Ahmed Taleb Ibrahimi, les jeux étaient faits. Comment donc ce scrutin que l’on disait “ouvert” pouvait-il être scellé avant même sa tenue ? Sans doute que cela passerait par un deal entre Bouteflika et l’Armée. Neutralité de l’Armée ? Plutôt neutralisation.

Karim Kébir, Liberté